M. BARBÉ- MARBOIS
longtemps que je n’ai eu entre les mains un de ses numéros. Ce recueil, qui date de loin, a toujours été placé sous le patronage du chef de la justice, du garde des sceaux, singulier parrainage qui remonte jusqu’au chancelier d’Aguesseau. Les rédacteurs du Journal des Savants , choisis parmi les membres de l’Académie française ou de l’Académie des sciences, sont en petit nombre. Ils sont modestement rétribués. La collaboration à ce recueil est un titre d'honneur, et, à mesure que les vacances arrivent, ces messieurs se recrutent parmi les corps savants indiqués. Cette institution a duré jusqu’à la Révolution française. Elle a disparu au milieu du naufrage de tant de choses, et même sous l’Empire, elle ne sortit pas des ruines. Lors du retour des Bourbons, M. Pasquier fut nommé garde des sceaux, et il songea à la restauration de ce journal, qui relevait de son département. Une ordonnance fut préparée, mais un changement de ministère arriva, et ce fut M. Barbé-Marbois (vénérable personnage que j'ai connu quand il était président de la commission des hôpitaux de Paris) qui ht signer au roi Louis XVIII cette ordonnance qui rétablissait le Journal des Savants sur son ancien pied.
Les choses ont marché ainsi jusqu’en ces derniers temps. Un décret de l’empereur a placé ce journal sous la main du ministre de l’instruction publique et des cultes. M. Pasquier déplore ce changement, qui, selon lui, porte atteinte à l’indépendance des lettres. Cette corporation des rédacteurs va subir l’influence du pouvoir, on instituera des rédacteurs officiels qui ne seront plus dans les conditions honorables de leurs devanciers.
LTn jour, à Londres, on parlait devant la reine d’une place d’homme de lettres fort peu rétribuée. Sa Majesté dit qu’il fallait augmenter les appointements du savant qui la remplissait. « Gardez-vous-en bien, dit un
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certain ministre, tous les membres du parlement voudront en être ! » En France aussi, il y a un certain nombre de places qui rapportent de très minces honoraires et qui n’en sont pas moins fort honorables. C’est là même un caractère de nos places dans le corps enseignant. Il en est de même dans la magistrature, et c’est ce qui garantit en quelque sorte son indépendance.
Cela vient de loin, de haut ; c’est une antique tradition de noblesse. Autrefois, la noblesse ne recevait de traitement pécuniaire, en temps de guerre, que pendant l’activité du service. Aussitôt la paix faite, on conservait le titre, mais sans honoraires, et c’est ainsi que tant de grandes familles ont été ruinées par le service militaire. Le roi était dans l’obligation de donner à ses vieux gentilshommes sans fortune; il y avait don direct, acte de pure munificence, et la noblesse avait tout droit à recevoir le prix de son dévouement. Aujourd’hui, il ne peut plus en être de même : l’avancement possible de tout le monde et la permanence des armées rendent nécessaire une organisation toute différente. Aussi met-on à la retraite des hommes arrivés à une limite d’âge déterminée par la loi.
Il y a à cet égard une réflexion à faire. M. le chancelier vante rarement le passé, chose que font volontiers les vieillards. Il accepte avec une raison supérieure l’œuvre du temps. Il voit s’accomplir des révolutions singulières; il assiste sans aigreur à ces transformations indispensables et en explique la raison avec un calme qui pourrait surprendre ceux qui ne connaissent pas sa placidité d’esprit, sa justesse de raisonnement. Il y a dans le monde actuel des éléments nouveaux tout à fait inconnus aux âges précédents; il convient d’en tenir compte, car de ces choses découle un nouvel état social. La vapeur et l’électricité ont effacé le temps et les distances; il en résulte des rapprochements nécessaires entre les nations voisines; il
MENAH-SAHIB
n’est plus possible de songer à une politique d’isolement. La famille humaine s’est accrue, des liens de parenté s’établissent, en dépit de tout, entre gens qui se détestaient et qui voulaient se nuire; aussi toutes les bases du jugement sont ébranlées, changées, détruites pour faire place à d’autres.
— On a parlé des affaires de l’Inde. Voici une petite thèse que j’ai soutenue. La révolte de Menah-Sahib est la conséquence des affaires de la Crimée. On a vu dans cette grande occasion la faiblesse numérique des troupes anglaises, leur peu de force, leur mauvaise organisation, et la supériorité évidente de l’armée française a fait voir aux Indiens qu’ils n’avaient que peu à craindre de leurs maîtres. L’effectif si restreint des troupes anglaises dans l’Inde, l’impossibilité où se trouve le cabinet de Londres de créer une armée nouvelle, de l’envoyer à Calcutta ou à Bombay, l’organisation défectueuse des régiments mercenaires, les généraux vieux et impotents, les préjugés du rang et l’oppression qui pèse sur les vrais soldats, tout cela a déterminé l’explosion des Cipayes, et Menah-Sahib, qui est fort au courant de ces choses, a donné le signal de la révolte. Il compte, et avec juste raison, sur le climat meurtrier, sur l’inexpérience des troupes venues d’Europe, sur notre neutralité forcée, sur le peu d’amis qu’ont les Anglais en Europe, sur le défaut de ressources efficaces; et tout cela, il faut en convenir, est bien calculé. Il est probable que les possessions anglaises de l'Inde sont perdues pour longtemps, pour toujours peut-être; ce qui est la ruine de l’Angleterre, car là se trouve sa plus grande source de richesse et de force. Ses manufactures vont chômer, les banquiers vont faire faillite, la cité si orgueilleuse va voir ses caisses vides. De là des catastrophes. Je ne suis pas un assez bon chrétien pour plaindre mon prochain l’Anglais. Je ne puis oublier que leur prospérité s’est fondée sur nos
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misères, qu’ils ont entretenu partout l’esprit de révolte contre nous, et qu’ aujourd’hui ils vont récolter ce qu’ils ont semé. Qu’il leur arrive autant de mal qu’ils ont voulu nous en faire, et, ma foi, tant pis pour eux. On a un peu ri de ma conclusion, et j’ai vu qu’on ne trouvait pas mes raisons mauvaises.
15 octobre 1857.
Hier soir, revenant de Passy, j’avais pris l’omnibus qui va au Palais-Royal, avec correspondance pour l’Odéon. Que j’ai raison d’aimer les omnibus, ces charmantes voitures où l’on trouve toujours à qui parler, véhicule essentiellement civilisateur et à qui j’adresserai, quand j’en aurai le temps, une épître en vers, tant je lui ai de reconnaissance pour les bonnes aubaines qu’il m’a values. Donc, j’ai trouvé place dans la voiture allant de la barrière blanche à l’Odéon, et je me suis assis à côté d’un personnage pour lequel j’ai de très vives sympathies. M. Cousin, le célèbre philosophe, l’écrivain incomparable, revenait par cette voie commode de la place Saint-Georges, où demeure M. Thiers, et ma bonne étoile m’a valu la chance de le rencontrer juste à point. Aussi en ai-je amplement profité.
Samedi dernier, M. Cousin avait été invité à dîner chez M. le chancelier, mais M. Thiers avait l’avance; aussi fûmes-nous privés de cet agréable convive. M. Cousin revenait de passer la soirée chez M. Thiers, qui est un peu souffrant de rhumatismes vagues. Il poursuit avec une ardeur furieuse son grand travail historique. Il se lève chaque matin à quatre heures et consacre toute sa journée à cette œuvre gigantesque. Il y a de quoi user rapidement la constitution la plus robuste. M. Cousin m’a dit : «Je n’ai pu dîner avec vous samedi, mais j’en ai été dédommagé le dimanche.