‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 24 sur 166 · JULES JANIN — M. ROULAND · texte numérisé non relu

JULES JANIN — M. ROULAND

l’aurait écorché tout vif parce qu’il regrettait Louis- Philippe. Aujourd’hui qu’il a l’air de continuer de regretter le susdit Louis-Philippe, qu’il vante les libertés de ce temps déjà si loin de nous, il n’est plus loué que par les républicains, il trouve les sympathies les plus chaudes parmi ces hommes qui le regardaient comme un affreux scélérat autrefois; tous les journaux le portent aux nues; lui seul a du courage, lui seul est fort et puissant !

■ — • M. Rouland, le procureur général, m’a raconté avec une verve prodigieuse une expédition qu'il vient de faire aux environs de Dreux, à propos d’une émeute dans laquelle trois à quatre mille paysans ont fait prisonniers le préfet et le général du département d’Eureet-Loir, délivré de vive force des prisonniers et menacé de pendre les autorités, tout cela à la suite d’un arrêté qui prescrit de remplacer les toitures de chaume par des tuiles. Les gaillards qui ont fait le coup criaient : « Vive l’Empereur et vive la paille! » Mais leur triomphe n’a pas duré longtemps. L’autorité est apparue vigilante et ferme; les coupables ont été saisis et force est restée à la loi.

Les épisodes de cette expédition ont été fort émouvants. M. Rouland, entouré de chasseurs à cheval qui l’appelaient «mon général», a rétabli l’ordre partout, et quelques mauvaises têtes payeront pour les autres. En attendant, le sous-préfet de Dreux, qui s’est caché, a été destitué; le préfet, M. de X..., pourra bien en avoir autant. Mais, mon Dieu ! que tous ces administrateurs se montrent faibles dans ces occasions !

— Il y a une chose dont on ne parle pas chez M. Pasquier, c’est cette fameuse affaire de la conspiration Malet. Dans la nuit du 23 au 24 octobre 1812, ce gérai surprit Paris, faillit réussir à s’en emparer sous prétexte que Napoléon était mort, et les autorités, prises au dépourvu, se trouvèrent dans une position

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fort perplexe. Malet montra en tout cela beaucoup d’habileté, de courage, et fut fusillé avec quelques-uns de ses amis. A l’époque où se ht ce coup de main si hardi, on riait un peu aux dépens des autorités qui s’étaient ainsi laissé surprendre. Le ministre de la police surtout n’était pas épargné. On s’abordait dans la rue, un ami disait à un ami : «Savez-vous ce qui se passe dans Paris? — Non. — Alors c’est que vous êtes de la police. »

25 novembre 1853.

Le chancelier avait entendu l’histoire suivante de la bouche même du maréchal Ney : «L’Empereur, disait le maréchal, est très aimé de ses soldats, mais beaucoup ont gardé le sans-façon des mœurs républicaines, et ils ne se gênent pas toujours pour lui parler nettement. Au sentiment d’adoration dont il est l’objet se mêle une liberté de langage extraordinaire qui change le maître de l’obséquiosité habituelle des courtisans. Napoléon est pour eux le dieu, mais c’est aussi l’ami. D’un signe, il a le droit de les envoyer à la mort, mais il est également celui pour qui chacun est prêt à se jeter dans le gouffre.

«Au moment des fêtes du mariage avec Marie- Louise, l’Empereur demeura quelques jours à Saint- Cloud. Il se promenait fréquemment dans le parc. Un après-midi, comme il approchait de la grille, il se trouva tout à coup en présence d’un sergent de la garde qui était de planton. Cet homme, par suite de je ne sais quelle circonstance, avait été distingué par l’impératrice Joséphine et lui était resté très attaché. Quand l’Empereur passa près de lui, il le salua militairement; le maître, en veine de causerie, aborde le soldat, s’informe de ses nouvelles comme il en avait l’habitude.

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L’autre lui rappelle qu’il était en Italie. «Alors vous « êtes content? » dit Napoléon pour clore l’entretien. Et le soldat, sans hésiter, de répondre : «Oui, Sire, «très heureux de servir Votre Majesté, comme nous «étions contents de servir l’impératrice Joséphine.»

« L’évocation de la femme répudiée, au moment même où allait se conclure l’union avec la fille des Césars, était d’une audace extrême. En entendant la réponse du soldat, l’Empereur s’élança, et je crus qu’il allait châtier l’homme avec la cravache qu’il avait à la main. Celui-ci n’avait pas bronché. Toujours dans la raide attitude du militaire sous les armes, il regardait droit devant lui. L’Empereur le toucha presque, le fixa longuement dans les yeux, puis brusquement, sans mot dire, il reprit le chemin du palais. Il marchait précipitamment; sa colère devait être grande, car à un moment, froissant quelques dépêches qu’on venait de lui s remettre, il les jeta au loin. Le soir il resta enfermé chez lui et personne ne put l’approcher. »

« Ce trait est bien singulier, ajoutait le chancelier, et j’ai peine à le croire. Une seule chose me fait hésiter, c’est la personnalité même du seul témoin de l’algarade : le maréchal, totalement dépourvu d’imagination, était incapable d’inventer quoi que ce fût. Pour qu’il ait raconté cette histoire, il faut vraiment qu’il ait vu la scène comme il l’a décrite. D’ailleurs, concluait le chancelier, je pourrais citer d’autres faits qui rendent celui-ci plus vraisemblable.»

30 novembre 1853

Maret, duc de Bassano, était un des ministres du grand Napoléon, pour les finances (1), je crois. Or,

(1) Maret ne fut point ministre des finances sous Napoléon. Attaché de bonne heure à sa fortune et à sa personne, il fut, au lendemain du 18 Brumaire, secrétaire d'État et en même temps chef

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

Napoléon était toujours furieux contre les sous-ordres employés. Il abordait le ministre avec un front si sévère que celui-ci, troublé, devenait malade et paraissait devoir succomber. Le vieux Portai, son médecin, apprit enfin la cause de cette maladie noire et lui dit un jour : « Mon cher ami, vous êtes un homme mort si vous ne faites usage d’un remède souverain dont voici la recette : toutes les fois que vous devrez avoir une entrevue avec l’Empereur, il faudra que vous prononciez ces paroles cabalistiques : «Je m’en f...iche! »

On dit que le duc mit le conseil en pratique et recouvra la santé. C’est toujours la même chose : il faut faire un pacte avec soi-même contre la peur des événements et des hommes, il faut se croire au-dessus des événements et de niveau avec les vaines terreurs qui paralysent tout ressort et nous rendent le jouet du Destin.

— A propos de Destin, voici un fait très considérable : le duc de Nemours, au nom de ses frères et de sa mère, a opéré la fusion des deux branches de Bourbon. Il a reconnu le comte de Chambord pour chef, subordonnant la branche cadette aux intérêts de l’aînée. Cela s’est passé à Frohsdorff. On dit que Mme la duchesse d’Orléans n’accepte pas ce pacte de famille, mais, en attendant, cette alliance a beaucoup de prix aux yeux de l’Avenir.

- — Je ne crois pas avoir parlé de la mort de M. Ar-

de cabinet du Premier Consul. Il conserva ces fonctions auprès de l’Empereur, qui, en retour d'une fidélité éprouvée, le prit pour confident de ses desseins les plus secrets. Nommé duc de Bassano en 1809, le portefeuille des Affaires étrangères lui échut en 1S11 ; mais il dut le rendre, sans d’ailleurs tomber en disgrâce, vers la fin de 1813. Les Cent-Jours le revirent secrétaire d’Etat. La Restauration le proscrivit. Louis-Philippe lui confia, en 1834, la mission de constituer un cabinet, qui fut éphémère.

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