‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 25 sur 166 · A. BERTIN — JULES JANIN · texte numérisé non relu

A. BERTIN — JULES JANIN

Bertin, le chef du Journal des Débats (i). Cette perte, très vivement sentie par mes amis les plus chers, ne pouvait passer inaperçue; aussi en ai- je été fort affecté. Mon pauvre J. Janin a failli être suffoqué par l’annonce de cet événement faite brusquement par M. de Sacy et Daru. Il y a eu bien des larmes, bien des soupirs. Hier, j’ai assisté à la première partie des obsèques. Les salons du défunt se sont remplis de l’élite de la société parisienne. J’ai vu M. Guizot, qui a bien vieilli; M. Thiers, qui engraisse beaucoup; M. Cousin, qui s’est rappelé nos dîners chez le chancelier; les deux Dupin, que je connais par mon beau-père; puis M. Villemain, M. de Broglie, M. Viennet, M. Ingres, avec lequel j’ai longtemps causé; M. Duchâtel, M. de Salvandy, M. Dumont et une foule d’autres personnages.

— La salle du Trône, dans le palais du Luxembourg, était fort mesquine; on a dû la détruire pour organiser la grande fête de l’an dernier. M. l’architecte est en train de bâtir une autre salle, de la décorer convenablement, de lui donner toute la splendeur nécessaire.

Il y avait dans l’ancienne salle un grand tableau de Renaud, représentant Napoléon Ier monté sur un char, entouré de Renommées, de Gloires, ramenant en France les Arts, les Sciences, la Paix et l’Abondance. Lors de la Restauration de 1814, Mme la Dauphine vint visiter le palais du Luxembourg. Le conservateur de ce monument n’avait pas eu le temps de faire disparaître cette vaste toile, et quand la princesse demanda à ce gardien ce que signifiait ce tableau, celui-ci, un peu embarrassé, répondit que c’étaient les Sciences et les Arts donnant la France à l’Empereur.

Mme la Dauphine se contenta de dire avec dou-

(1) Bertin (Louis-Marie-Armand) , fils de Bertin l'aîné, qui fonda le Journal des Débats. Né à Paris en 1801 , il mourut le 12 janvier 1854. Il était entré en 1 820 à ce journal , dont la direction lui échut en 1 84 1 .

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

ceur : «Il n’était pas besoin de la lui donner, il avait bien su la prendre. »

On ne manqua pas d’effacer la tête du héros et d’y substituer celle de Louis XVIII. Vinrent les Cent- Tours; il fallut remettre le chef de Napoléon à sa place. Puis, à la seconde Restauration, les habiles décidèrent, pour plus de sécurité, de donner à ce corps si souvent décapité la. figure allégorique de la France. Après tant de révolutions, cette peinture a été enlevée, roulée, et aujourd’hui elle dort dans les magasins de Versailles avec tant d’autres ouvrages de circonstance.

A propos de peinture, on n’avait pas pu, ou du moins pas songé, à enlever une autre toile placée dans la coupole de la salle, représentant l’apothéose de Napoléon. Il arriva ceci : pendant une séance de la Chambre des pairs, un illustre membre, prêt à s’endormir, leva le nez par hasard vers le plafond, et il aperçut cette peinture représentant l’ogre de Corse (ce nom était à la mode) ; il s’horripila, il rugit en dedans, il réunit en comité secret un certain nombre de furibonds ultras et résolut d’interpeller le lendemain M. de Sémonville, alors grand référendaire de la Chambre haute. Il se trouvait heureusement dans ce conciliabule un homme qui voulait du bien au référendaire; il lui donne avis de ce qui se tramait. M. de Sémonville fait venir l’architecte, lui dit de remédier à ce mal à tout prix, si bien que l’on construisit pendant la nuit un échafaudage à l’aide duquel un peintre put substituer à la tête de ce Napoléon une tête d’Henri IV. Le lendemain, toute trace de ce travail avait disparu.

Le pair royaliste fit son discours, fulmina contre le grand référendaire, qui insultait à la royauté de la Chambre en laissant subsister ces images d’une tyrannie abhorrée. M. de Sémonville prit un air profondément surpris; il jura ses grands dieux qu’il ne savait

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