‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 31 sur 166 · M. LACRETELLE — LAMARTINE · texte numérisé non relu

M. LACRETELLE — LAMARTINE

quand le bon vent pousse la barque au port, tant pis quand il mène au naufrage. Nature molle subissant les empreintes de la puissance extérieure, âme agitée par le souffle des passions intimes, en proie à des tempêtes dont l’amour-propre est le germe décisif ; vanité de la pensée, vanité de la gloire, vanité de tout, réalisant l’axiome de Salomon, montrant jusqu’où peut s’égarer celui qui s’admire et qui s’aime.

16 juillet 1854.

Hier, journée intéressante et bien employée.

A neuf heures, la voiture de M. Lacretelle nous attendait, J. Janin et moi. Deux beaux chevaux nous menèrent grand train sur la route du Charolais, et à dix heures nous étions au perron du château de Monceaux, qu’habite M. de Lamartine. La maison a une tournure assez princière. Elle est grande, vieille, avec quelques parties modernisées, en somme bien placée dans un charmant pays. Un domestique nous annonça et bientôt nous fûmes introduits chez Mme de Lamartine que nous trouvâmes seule. Bonne réception, mais le maître du logis est au lit, où le retient un accès de rhumatisme plus ou moins goutteux. Après quelques mots échangés, la dame nous mène à l’appartement de son mari et nous voici en présence du dieu.

Nous traversons quelques pièces obscures, des couloirs coupés de petits escaliers : ceux-ci ont une bande de tapis; et enfin nous arrivons à une sorte de chambre ayant pour tout meuble une longue table de bois blanc sur laquelle sont rangées en ordre symétrique une centaine de paires de souliers de toutes les formes. Les escarpins dominent, et, si je m’en rapporte à mon coup d’œil, le poète n’a pas le pied petit, ni bien régulier. Comme il est goutteux, il aime les chaussures molles et

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larges. Nous entrons dans une grande chambre dont le parquet est recouvert d'un tapis commun. Il y a deux étagères en bois blanc chargées de livres jetés pêlemêle, et d’une masse énorme de cahiers de papier à lettres, de paquets d’enveloppes et d'autres objets analogues. Sur un de ces rayons se trouve une assiette pleine de compote d’abricots; à côté, je vois un gros morceau de pain bis, un couteau, des morceaux de sucre dans un papier gris, un fouet de chasse et quelques autres objets d’usage vulgaire. Une grande table ancienne à pieds contournés, recouverte d’un tapis noir en laque, porte un encrier de porcelaine inondé d’encre qui s’est cristallisée sur ses bords et même plus bas. J’affirmerais que ce réservoir n’a jamais été nettoyé.

Le fauteuil du maître est un de ces vastes instruments bas sur pieds, avec son enveloppe de cotonnade à raies rouges, vaste housse dont le côté droit, celui qui se trouve sous la main de l’écrivain, est largement taché : c’est là que l’écrivain essuie sa plume encombrée d’encre épaisse. Ces lignes sont longues et fortes; on dirait un coup de sabre porté au hasard, vaste balafre destinée à détruire un obstacle, mouvement énergique d’un homme qui se débarrasse d’une gêne. Je note cette particularité que j’avais remarquée chez M. Orfda, rapprochement singulier, eu égard à la différence de ces deux esprits. Le lit est un grand meuble en bois blanc peint en jaune rouge. Les gros pieds ronds portent des roulettes comme un lit d’auberge. Une table de nuit, également peinte en acajou, de la plus petite dimension, supporte une carafe pleine de tisane de chiendent et une tasse à café sans soucoupe. Le lit est bas, garni de couvertures d’un vert brun, en désordre, ce qui tient à ce que d’habitude trois à quatre chiens s’y tiennent dans toutes les postures. Cependant, comme la goutte a élu domicile sur les

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pieds du poète, les chiens ont dû lui céder la place, à regret sans doute, car le maître de cette meute tient à la main une cravache destinée à prévenir les invasions de ces charmants animaux. Ceux-ci, désolés de cette dépossession, sont couchés sur le tapis et sur les fauteuils. Trois beaux lévriers presque blancs ont choisi la peau de mouton qui est étendue sous le bureau; un superbe épagneul, couché sous le lit, allonge son museau et dort sans souci. Ces quatre amis, les privilégiés du poète, n’ont pas dit un mot à notre arrivée. Ils sont bien élevés et ne font pas plus de bruit que des enfants dociles.

Mme de Lamartine a soulevé le rideau qui protégeait son mari contre le jour, et elle nous a présentés l’un après l’autre, nominativement; la réception a été cordiale et chaude à l’égard de J. Janin, gracieuse et bienveillante pour moi. Nous nous sommes assis auprès du lit et la conversation a roulé tout naturellement sur la maladie qui cloue dans sa chambre le maître de la maison. Il a exprimé très vivement le regret qu’il éprouve de ne pouvoir nous conduire partout, de nous mener à Saint-Point et à Milly, deux terres bien plus intéressantes à voir que Monceaux, lieux de prédilection pour lui, solitudes austères et riantes tout à la fois, etc. J’ai eu la chance de parler médecine avec ce malade et mes façons de penser et de dire m’ont valu un compliment qui m’a flatté, de sorte que la connaissance a dépassé aussitôt les étroites limites d’une présentation.

Nous causions ainsi depuis plus d’une demi-heure, lorsque Mme de Lamartine est venue nous rejoindre. Notre installation dépassait évidemment les limites d’une visite ordinaire. La dame s’est approchée de son mari, lui a dit deux mots presque à l'oreille, et aussitôt M. de Lamartine a dit : « Mais certainement, ces messieurs vont déjeuner avec nous.» Et aussitôt la maî-

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tresse de la maison, se tournant vers nous, a demandé ce que nous voulions manger. Œufs, chocolat, café, on nous a offert le même ordinaire. J. Janin a demandé qu’on nous apportât la moindre chose dans la chambre du malade, là, sur un coin du bureau; mais les époux ont dit qu’il fallait descendre et que nous trouverions là M. et Mme d’Argos et une sœur de M. de Lamartine. Nouvelle sortie de Mme de Lamartine, et après une demi-heure d’attente, elle revint, puis un domestique annonce que madame est servie. Madame prend le bras de J. Janin. Mais alors on nous fait descendre par un escalier de bois, espèce d’échelle que l’on a collée au mur, vrai casse-cou qui tremble sous le poids de mon gros J. Janin. C’est un moyen simple de descendre au jardin sans parcourir le labyrinthe dont j’ai parlé, et vraisemblablement M. de Lamartine n’en prend jamais d’autre.

Au bas de cette échelle nous trouvons une porte qui donne dans le salon, et nous voici en présence des deux dames et du monsieur dont j’ai parlé. Présentation nouvelle, saluts, compliments. M. d’Argos est un auteur. Il a traduit en vers le livre de Job; il a fait quelques ouvrages de philosophie et d’histoire. Sa femme est d’un âge mûr. Elle n’a jamais été jolie, mais elle cause très agréablement. Je lui offre mon bras et nous passons à table. Mme de Coppens, la sœur de M. de Lamartine, est grande; son visage rappelle celui de son frère, mais elle a un assez bel embonpoint qui manque tout à fait au poète. Elle a les cheveux très blancs et d'énormes papillotes; deux rouleaux un peu bouffants encadrent son visage régulier. La table est servie. Je suis à la gauche de Mme de Lamartine, Janin à sa droite, M. d’Argos auprès de Janin, et les deux autres dames sont voisines. Nous sommes assez espacés, car la table suffirait à dix convives. Les propos échangés ne m’ont rien présenté de mémorable, de

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sorte que ma sténographie n’a pas trouvé d’emploi.

Après le repas, retour au salon, où j’admire quelques bons tableaux. Mme de Lamartine peint beaucoup. En ce moment, elle peint sur porcelaine d’assez grands plats destinés à garnir un magnifique dressoir en bois de chêne sculpté, qui tient tout le fond de la salle à manger. Plusieurs de ces pièces achevées indiquent un talent remarquable, et d’autant plus que les fleurs choisies par l’artiste ont été cueillies dans le jardin du château. Il y a sur les murs de ce salon deux ou trois grands tableaux à l’huile : ce sont des copies faites par Mme de Lamartine, d’après des ouvrages modernes. Une grande Madeleine éplorée, puis un ange gardien qui veille sur une mère et son enfant. Il y a un tableau peint par Eugène Sue, d’après Gudin (i) : c’est l’incendie en mer d’un vaisseau anglais à bord duquel se trouvait un parent de Mme de Lamartine. Il y a un petit tableau de Carlo Dolci, peintre florentin : c’est un désert au milieu duquel est un couvent de capucins; sur le premier plan sont deux moines assis et méditant. La tristesse de la solitude est bien rendue, mais peu de charme dans l’exécution, en un mot rien qui ressemble aux compositions si gracieuses de Carlo Dolci, que j’ai admirées à Florence, à Rome et ailleurs. J’ai peine à croire que cette toile si peu agréable soit de lui.

Quoi qu’il en soit, j’ai examiné tout avec soin; j’ai surtout étudié une tête du Tasse, copiée par M. de Lamartine, d’après un portrait original d’Allori. Je n’avais jamais vu cette figure. C’est bien un fou. Ce front bombé, ce visage pointu par le bas, ces lèvres minces, tout indique le désordre de la pensée; les maisons d’aliénés sont peuplées de têtes analogues; il y a

(i) Gudin, ne à Paris le 8 août 1802, mort à Boulogne-sur-Mer le 11 avril 1880, se distingua comme peintre de marine.

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évidemment du génie, mais aussi de la souffrance, une forte contention d’esprit, avec désordre; la puissance de voir au fond de toutes choses, de créer un monde, d’animer le passé, de prédire l’avenir : facultés immenses qui accompagnent le délire, trouble profond que révèlent la fixité du regard et la roideur de la pose. Pauvre Torquato! Qu’il a dû souffrir! Mais le génie n’est-il pas presque toujours un don fatal à celui qui l’a reçu?

Il était question de promenade. Après que les dames eurent lissé leurs bandeaux, se furent gantées et armées d’ombrelles, nous sommes sortis et nous voici flânant sous de beaux ombrages de marronniers. Nous avons escaladé une colline couverte de vignes; on a tracé une allée qui serpente doucement sur le flanc de ces riches coteaux; et, bientôt arrivés à une partie plus escarpée, les dames ont repris le chemin du château. Les trois hommes ont continué la promenade, devisant de mille choses, surtout du poète; et moi j’écoutais de la bouche des amis du maître les étranges confidences, et je les recueillais avidement.

Nous sommes allés nous asseoir dans un petit pavillon rustique d’où l’on a une vue charmante. La cam pagne est superbe. Il y a au bas de ce coteau une vallée qui se prolonge fort loin; elle est couverte de maisons bourgeoises, de petits castels que les propriétaires habitent pendant l’été. Puis nous voici de retour à Monceaux. M. d’Argos nous propose de visiter le château. Nous passons successivement en revue un assez grand nombre de pièces, quelques-unes passablement meublées à l’ancienne mode, avec des tableaux de peu de valeur. J’ai vu dans le grand salon du premier deux bustes de M. de Lamartine : un en marbre de M. Brian, l’autre en plâtre de M. le comte d’Orsay. Ce dernier est théâtral, prétentieux et médiocrement ressemblant. L’autre est un bon travail. Nous avons visité la cha-

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pelle qui est assez grande, un peu nue, mais plutôt bien.

Dans le vestibule d’un autre salon, j’ai trouvé un groupe que l’on attribue à Mme de Lamartine. Trois petits enfants sont réunis autour de la croix; ils ont l’air de la soutenir, de la porter, de l’élever. Ce groupe, assez harmonieux, est au-dessus d’un bénitier. On l’a exécuté en marbre pour l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. C’est un travail estimable, mis au point par Jouffroy, exécuté sans doute sous les yeux du statuaire, et qui, avec ces arrangements, a pris un certain rang dans le monde artistique. On regarde Mme de Lamartine comme un sculpteur inspiré, un peintre de talent, deux qualités brillantes dont je ne puis me rendre garant, car on sait trop comment les amateurs exécutent ces œuvres admirées. A noter encore dans la chapelle, au-dessus du portail, un petit groupe de trois figures représentant la Sainte Vierge soutenue par deux saints; le tout en bois, mais de la main de Mlle de Fouveau. Ceci est une autre affaire. -Cette artiste a donné de nombreuses et éclatantes preuves de son mérite.

Ce voyage dans les appartements de Monceaux nous a ramenés auprès du lit du poète. Là, une conversation assez vive a saisi mes deux oreilles et je vous en rendrai bon compte. Mais il nous arrive du nouveau. Outre Mme de Lamartine, Mme d’Argos, il y avait Mme de Coppens, la sœur du poète, la dame aux grandes papillotes blanches dont je vous ai déjà parlé. Il survient deux nouveaux visages : une grande demoiselle, appelée Mlle Valentine, la nièce du poète, charmante et superbe, d’une taille admirable, légèrement vêtue; puis sa sœur, une dame déjà veuve, non moins grande que la première, et toutes deux filles d’une autre sœur de M. de Lamartine. Ces dames habitent une maison très voisine de Monceaux; elles pas-

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sent leur temps chez leur oncle et sont le principal ornement de ce lieu. Ce renfort de beau sexe n’a pas ralenti la conversation. Mais puisque je veux me rappeler tout ce que j’ai entendu dire d’un peu saillant dans cette visite, procédons par ordre et tâchons de ne rien oublier.

Mme de Lamartine nous annonça elle-même à son mari. Celui-ci, qui était couché de manière à ne pas nous voir, écarta le rideau qui lui dérobait le jour d’une fenêtre voisine et dit à Janin : «Bonjour, mon cher ami. Je suis heureux de vous voir, mais bien fâché d’être dans l’impossibilité de m’occuper de vous directement. Je suis pris par le pied. J’ai un rhumatisme qui me retient au lit depuis deux jours. — Voyez comme cela se trouve, réplique J. Janin : je vous amène un des meilleurs médecins de Paris, le mien, mon ami, le Dr P. Ménière, et je vous assure qu’il ne voudra pas vous guérir. — Soyez le bienvenu, monsieur le docteur, dit le malade; mais, hélas! je ne suis pas curable; et d’ailleurs, je ne voudrais pas être guéri.» La conversation entamée sur ce sujet, il fut reconnu que le pauvre patient avait eu la goutte il y a vingt-cinq ans et plus, que depuis longues années il y a des retours de cette affection désignée plus agréablement sous le titre de rhumatisme et mieux encore sous celui de névralgie. C’est le mot choisi par Mme de Lamartine. Quel que soit le nom, la chose existe, le pied est pris. Il y a douleur, gonflement; la marche est impossible; le goutteux est au grand complet. Il faut s’y résigner, et c’est ce que me semble faire très résolument le poète. J. Janin, qui est un goutteux de grand style, a raconté ses misères, mais il a insisté sur les avantages de cette maladie qui laisse la tête libre et permet de travailler, d’étudier, de lire, de dicter; il s’en félicite si bien qu’il se propose d’écrire l’éloge de la goutte comme Erasme a fait celui de la folie. M. de Lamartine n’est pas

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aussi enthousiaste. Cependant il convient que cette maladie préserve de beaucoup d’autres affections. «Dans l’Orient, dit-il, quand un Arabe a son premier accès de goutte, tout le monde vient lui en faire compliment, le féliciter. C’est, comme l’asthme, dit-on, un brevet de longue vie.» Jetais là sur mon terrain; les malades aiment à parler médecine. Il fut convenu que le grand-père de M. de Lamartine était goutteux, qu’il y avait hérédité.

Le malade boit pour tout médicament une tisane de chiendent et de réglisse; une carafe pleine de coco est sur la table de nuit. Il y a de plus, comme je l’ai dit, une petite tasse à café en porcelaine sans soucoupe, et ce breuvage que j’approuve de toute la hauteur de mon bonnet doctoral est très fréquemment attaqué; mais la main distraite verse à côté du vase; celui-ci, pris sans précaution, verse une partie du liquide sur le drap, sur la couverture, sur la chemise, et si l’on joint à ce gribouillage le tabac à priser qui inonde le lit, on aura un coup d’œil peu agréable. Le malade parle beaucoup, d’une bonne voix sonore, un peu grave, bien accentuée et plaisante à écouter. La tête, très relevée sur un oreiller et un gros traversin, est recouverte d’une sorte de réseau brun, formant un rudiment de bonnet, une petite calotte en tricot de soie, je crois, laissant échapper quelques mèches de cheveux gris. Les tempes sont creuses, les sourcils bien arqués, grisonnants, l’œil beau, en amande, doux, le regard assez ferme et droit. Le nez est assez grand, bien fait, droit, mince et un peu busqué. Les narines sont peu ouvertes, mais échancrées entre le lobule et l'aile du nez. Ajoutons que le tout est barbouillé de tabac. Le linge de corps est peu soigné. On entrevoit un énorme gilet de laine, couvrant mal la poitrine débraillée. La main est grande mais belle. Elle est armée d’une cravache, nous avons dit pourquoi.

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«Que faites-vous, Janin? demande le poète. — Mais, répond l’ami, je poursuis mon Histoire de la littérature dramatique; les troisième et quatrième volumes sont sous presse. Il y en a encore deux, peut-être trois, de sorte que j’espère réunir tout ce qui a été fait dans ce genre depuis trente ans. - — Fort bien. L’époque est intéressante; la tragédie morte, le drame ressuscite. Quel âge avez-vous? — Mais le 21 décembre prochain j’aurai cinquante ans. ■ — Que vous êtes jeune!» dit le poète avec un gros soupir. Puis il reste abîmé dans ses réflexions pendant quelques instants.

«Pour moi, reprend-il, je travaille à mon Histoire de l' empire ottoman. Déjà deux volumes sous presse. Il y en aura six, huit peut-être. Il m’en eût fallu douze pour achever cette œuvre à laquelle je travaille avec passion. Tous les jours, je me lève à cinq heures, j’écris jusqu’à dix, puis c’est fini pour toute la journée. Je déjeune, nous partons pour la promenade avec ces dames, surtout avec mes nièces. Quand nous sommes las de marcher, des chevaux envoyés d’avance nous prêtent leur dos pour continuer le voyage, et enfin, quand nous sommes assez loin, assez fatigués, une voiture qui nous attend nous ramène au logis. On dîne, on cause. Quelques visites des environs nous aident à tuer le temps, et à dix heures je me retire. Voilà ma vie avec ces cinq heures de travail matinal. Je veux faire un volume par mois. Mon accident va me retenir trois jours, plus peut-être, ce qui me retardera; j’en suis contrarié, car ce travail me charme, me ravit. On m’a donné 1 50,000 fr. pour ces six volumes. Je vous assure que cette histoire sera très intéressante : ce sont les Mille et une nuits de l’histoire. Je connais le pays, j’ai vécu en Orient. C’est mon pays d’adoption, celui qui convient le mieux à ma nature physique et morale. C’est là que je me retirerai plus tard pour y mourir. Si la politique me chassait de France, je partirais pour Beyrouth, Jaffa ou

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