M. DE X
lement dont je faisais partie eut maille à partir avec le ministre de ce temps-là. Un ordre d’exil était menaçant, je me réfugiai à la campagne, à Croissy, et là, je vivais assez douloureusement; le seigneur de l'endroit était un M. de X..., fort riche, très charitable, et nous avions pour curé de la paroisse un abbé Z..., excellent homme, adoré de ses ouailles, humain, doux et complaisant, de sorte que notre vie champêtre était fort agréable. Cependant, il faut dire, pour l’exactitude historique, que la servante de ce bon pasteur n’était pas absolument à l’abri de la critique; il y avait bien un certain poupon sur le compte duquel les mauvaises langues s’exerçaient, mais on aimait tant le curé que l’on ne s’en inquiétait pas davantage. La Révolution éclata : les prêtres supportèrent de rudes épreuves; le curé fit sa soumission, prêta serment de civisme, renonça à l’exercice du culte et se maria avec sa servante. Et voyez combien le caractère de l'homme résiste à tout : ce prêtre défroqué resta dans la commune, s’y conduisit de telle façon qu’il ne perdit rien de l’affection que tout le monde lui témoignait.
M. de X... émigra, mais personne ne se présenta pour acheter ses biens qui furent administrés par le prêtre défroqué. Sur ces entrefaites, la persécution prit des développements énormes; l’abbé Y..., supérieur de Saint-Sulpice, particulièrement connu de M. Pasquier, se réfugia, d’après son conseil, à Croissy; il fut caché par l’ancien curé et si bien gardé pendant la Terreur qu’il sortit de là sain et sauf. Il est devenu évêque de Vannes et est mort en odeur de sainteté. Le marquis de X... revint de l’émigration et retrouva son patrimoine intact, grâce à notre prêtre apostat. Or, un jour, Mme Pasquier reçut une lettre du supérieur de Saint- Sulpice ainsi conçue : « Madame, j’ai à vous demander une grâce; notre ami, l’ex-curé, est devenu père ces jours derniers, il s’agit de faire un chrétien de cet
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enfant; or, si vous consentez à être sa marraine, M. le marquis de X... sera le parrain et moi je ferai le baptême, etc. «Tout cela fut fait et bien fait.
Je ne saurais dire comment les assignats vinrent sur le tapis, mais le chancelier, reprenant la parole, conta ce qui suit : «Au plus fort de la Terreur, alors que les assignats avaient cours dans la province, ils étaient tombés dans un discrédit complet à Paris. A Croissy, nous nous servions toujours de ce papier; il me fallut venir à Paris pour je ne sais quelle affaire, et quand j’eus fini je m’acheminai vers les Champs-Elysées afin de prendre au passage une sorte de voiture publique qui allait à Saint-Germain.
«En attendant, je pris une chaise, et bientôt une femme vint me demander le prix de ma location. Je lui donnai un assignat de cinq sous, elle me dit que cela n’avait plus cours à Paris et qu’il lui fallait de l’argent. J’en étais complètement dépourvu. Je voulus parlementer, elle n’entendait pas raison et l’affaire se termina par un torrent d’injures à mon adresse. Elle aurait volontiers pris ma montre, mais je m’en tirai sans cette avarie. — N’est-ce pas la même montre que vous portez toujours? dit Mme de Boigne? — Certainement, et la voilà, mais elle a subi des changements depuis ce temps-là. Il y a bien soixante-dix ans que je l’ai. Elle me fut vendue par un bon horloger nommé Lévêque. Elle avait une double boîte en or et un dessus en verre; j’avais à cette époque le goût du jardinage; le curé de Croissy, qui était un excellent horticulteur, m’avait donné des leçons de taille, mais en montant l’échelle je brisai le verre de ma montre, et comme je me lassais de cette réparation, je fis faire la double boîte fermée que voici et l’accident fut désormais impossible. J’aime cette montre qui ne va jamais bien, parce que je vois facilement l’heure. Jamais aucun horloger n’est parvenu à la régler, mais tous m’ont dit
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que c’était un bon ouvrage. Je ne suis pas fâché que ma montre retarde. Le temps va si vite. S’il pouvait retarder comme ma montre ! »
Mme de Boigne, qui a fait des visites dans la matinée, n’a trouvé personne, dit le chancelier, probablement parce que tout le monde avait voulu profiter du beau temps pour en faire. Mme de Boigne dit qu’elle ne peut se reconnaître dans les nouveaux quartiers; ce n’est plus Paris, c’est une ville nouvelle, chose assez fâcheuse pour les gens habitués à savoir où ils vont. M. le duc Pasquier dit : « C’est bien vrai ! Il n’y a pas longtemps que passant dans le quartier Latin j’ai cherché en vain un petit café borgne où dans ma jeunesse j’ai pris bien des bavaroises au chocolat. Jamais depuis je n’ai bu d'aussi bonnes bavaroises au chocolat que dans ce petit café. — La dame du comptoir y était peut-être pour quelque chose, dit Mme de Boigne. — Pas du tout, réplique le chancelier, la gourmandise était alors mon seul péché capital. — Est-il resté longtemps isolé? — Mais, en vérité, c’est une inquisition, etc.» Il y a eu là un petit jeu très piquant et dans lequel M. le duc Pasquier s’est montré gai, vif et d’humeur charmante.
Pendant la soirée, il nous est venu M. Ludre, un ancien député du temps de la royauté constitutionnelle; puis M. Vitet, de l’Académie française; puis M. Mérimée et je ne sais quel autre personnage, et la conversation a pris un caractère moins confidentiel.
Je ne doute pas que l’on ne fît des mémoires contemporains très intéressants en prenant à tâche de récolter les mille propos qui se croisent dans certains salons. Je comprends le succès d’anciens recueils intitulés le Spectateur, ouvrages remplis de ces petites histoires prises au vol, chose que l’on répand d’une main libérale et qui trop souvent 'sont perduies pour tout le monde, car les gens qui les ont entendues les ont bientôt oubliées.
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Il y a pour les anecdotes des salons privilégiés. Celui de Mme de Boigne en est un, et il n’en reste pas beaucoup de ce genre. Autrefois celui de Mme Récamier était fort renommé, puis celui de Mme de Lieven (Mme Guizot, dit-on), et enfin celui de Mme de Courbonne. Quiconque avait le précieux avantage d’être admis dans ces cénacles appartenait désormais à des coteries puissantes; on arrivait par là à l’Académie française, aux places de secrétaire d’ambassade, à la députation; enfin ces dames gouvernaient un grand coin de la société parisienne. Mais la dame de l’Abbaye-au- Bois est morte (Mme Récamier). La vieille Egérie russe de M. Guizot a dû quitter Paris pour conserver la pension de 40,000 francs que lui fait Nicolas. Mme de Courbonne est presque réduite à l’état de momie; elle reçoit encore, mais sous les quadruples rideaux d’un salon où le jour n’arrive pas; quant à Mme de Boigne, elle a toujours son cercle, mais sa santé chancelante rend ses soirées moins nombreuses et moins vives; souvent la dame ne se lève qu’à huit heures du soir pour venir s’étendre sur sa chaise longue et dire quelques mots bienveillants aux visiteurs.
10 janvier 1855.
Les gens de lettres sont assez étranges d’une manière générale, mais les auteurs dramatiques sont les plus bizarres de l’espèce. On ferait de jolies comédies avec les mille petites scènes qui se passent chaque jour dans les coulisses et, encore mieux, dans le cabinet du directeur d’un théâtre. M. Empis, qui se trouve aujourd’hui à la tête des Français, et qui, dans son zèle nouveau, veut tout voir et tout faire, M. Empis, fort brave homme du reste, très poli, de manières douces, est assailli par les mille auteurs qui avaient à se plaindre de son prédécesseur. Tout homme qui a