LISZT — ROSSINI — J. JANIN
scandaleuses, veulent en référer au garde des sceaux, ou du moins avertir le confrère, qui ne se doute pas des motifs de la partialité du personnage en question.
28 mai 1855.
Le fameux pianiste Liszt est à Paris; il est venu déjeuner chez J. Janin. Il a joué chez Mme Erard et son talent est toujours suprême. Il a dîné aux Tuileries et a joué une célèbre valse de Chopin. Il a vu Rossini, lequel lui a confié un grand nombre de compositions pour le piano. Mais le maître, toujours bizarre, a donné un singulier titre à cette musique. En qualité de gourmand, il a désigné certains morceaux sous le nom de potage; puis viennent les hors-d’œuvre, le premier service, les entremets, le second service, le dessert, etc., une cuisine complète d'assez mauvais goût. Mais Rossini sort à peine de cette mangeaille. Tout étranger qui lui est présenté, fût-ce un grand musicien, n’obtient guère de lui d’autre conversation que ce qui est relatif aux mets de son pays. Il disserte à fond sur les sauces, sur le poisson, enfin cela ressemble à un parti pris, comme s'il voulait éviter tout entretien sur des sujets plus dignes de son talent et de sa renommée.
9 juillet 1855.
Il y avait grande fête, l’autre soir, chez Jules Janin, à Passy : illuminations avec lanternes chinoises, bal dans un salon plein de verdure et de fleurs, un buffet élégamment servi, un bon orchestre et même un souper pour les malheureux estomacs de ces pauvres femmes qui ont toujours faim quand elles ne craignent plus de nuire à leur toilette. Donc, ce grand gala devait être
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illustré par la présence de la femme qui excite aujourd’hui au plus haut point la curiosité parisienne. Mme Ristori est une femme de trente ans, de moins peut-être, car les Italiennes ne conservent pas longtemps l’air jeune. Elle est grande, mince, d’une extrême élégance de formes; elle marche à merveille; sa tenue est des plus distinguées. Son visage, un peu long, respire l'intelligence douce et contenue; sa bouche est très mobile, ses yeux brillants. Tout cela fait un ensemble des plus séduisants.
La grande tragédienne a récité deux scènes de son répertoire : Marie Stuart sortant de prison, saluant la liberté, admirant la nature, souriant aux fleurs, à la verdure, aux nuages qui roulent dans l’espace, enfin une admirable explosion de tendresse et de grâce; puis la scène de Jeanne d’Arc, quand, obéissant à l’inspiration divine, elle dit adieu aux champs de Vaucouleurs et raconte les paroles prophétiques de l’Ange : «Va, jeune fille, où la Patrie t’appelle, tu verras fuir l’ennemi de la France, tu assureras le triomphe de la bonne cause, tu chasseras l’Anglais de ton pays; mais tu ne jouiras pas longtemps de tes succès : ta vie payera cette victoire, etc. »
Elle a dit tout cela avec un accent si vrai, si noble, son visage exprimait si bien l’enthousiasme, que tout le monde a éclaté en applaudissements.
Depuis, j’ai été entendre cette Ristori dans son beau rôle de Marie Stuart. J’en ai été enchanté. La Rachel enrage. Elle fait tout ce qu’elle peut pour contrecarrer sa rivale triomphante, mais le public est pour l’Italienne, et l’autre, en dépit de ses manœuvres, ne peut arrêter l’élan de la foule qui se porte au théâtre Ventadour. Et moi, si blasé en fait de spectacles, je me laisse prendre au charme nouveau de ce talent admirable; je me sens tout vif, tout ardent pour cette femme qui est vraiment intéressante. J’ai causé avec
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elle; sa simplicité gracieuse est très attachante. Son mari est un gentilhomme de fort bonne maison; elle a deux petits enfants très gentils quelle adore, qu’elle soigne avec un zèle maternel. Enfin j’en suis tout transporté, et, s’il faisait moins chaud, je ne manquerais pas une représentation.
20 août 1855.
Voici une petite anecdote dont je garantis l’authenticité :
On demandait à un sourd-muet comment il comprenait les diverses formes de gouvernement. Il se tira bien d’affaire pour la royauté absolue; mais, quand il en vint au gouvernement constitutionnel, il réfléchit. Puis, tout à coup, avisant le maître de la maison assis en son fauteuil, il le prend par la main, le force à se lever, le conduit à la porte du salon, ouvre cette porte, le met dehors avec un coup de pied au derrière, et revient s’asseoir à sa place. Pouvait-on mieux dire?
29 août 1855.
Le chancelier nous a rapporté ce trait de Voltaire : un jour, à Ferney, un personnage quelconque causait avec le philosophe. On vint à parler de Haller, un savant de premier ordre. Voltaire le loue en ces termes : « C’est un grand homme, il est savant, philosophe, poète!» L’interlocuteur dit à Voltaire : «Vous avez d’autant plus de mérite à le juger ainsi qu’il est loin d'être aussi juste à votre égard. — Peut-être nous trompons-nous tous deux,» riposta aussitôt Voltaire.
3 septembre 18^5.
Mon ami Schedel a bien connu Mme Rossini, que j’ai vue moi-même il y a bien longtemps, au jour de ses
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succès et de ses splendeurs. Mon ami m’a donné des détails curieux sur cette femme, que Balzac a cru adorer, qu'il aurait dessinée dans un de ses romans, la Peau de chagrin. A cette époque, je voyais Balzac très souvent. Le célèbre conteur luttait pour la vie. Il courtisait Mlle Pélissier, qui avait alors un vrai salon de haute volée, rue Neuve-du-Luxembourg. Elle recevait M. le duc de Fitz-James et bien d’autres personnages politiques. Elle possédait 25,000 francs de rentes, sans compter les accessoires, et le cher écrivain eût volontiers associé sa vie à celle de la dame, qui avait beaucoup d’esprit et d’entregent. Mais elle dédaigna le romancier, qui, toute sa vie, garda du refus une vive amertume.
Comme cette personne avait une belle voix, elle se fit donner des leçons de chant par Rossini. Plus tard, au cours d’un voyage en Italie, elle revit son professeur et lui exposa un jour qu’elle avait plus de trente mille livres de rentes. Cela rend toujours les mariages faciles; l’union fut conclue, et je ne doute pas que le couple ne soit heureux.
6 septembre 1855.
Verdi est un grand maître — aux antipodes de Rossini; mais on va à la gloire par tant de routes diverses qu’il faut bien accepter les arrêts du siècle. Seulement, il se peut que la postérité en casse un bon nombre. Si peu de noms surnagent sur l’océan profond, et ses abîmes engloutissent tant de générations obscures!... Et puis, ce qu’on nomme la gloire vaut-il qu’on se donne tant de peine pour l’acquérir?
Rossini a été, vingt ans, l’enfant gâté de la Renommée, et puis, un beau jour, s’apercevant que Bellini se faisait écouter et applaudir, il s’est presque fâché de cette ingratitude du public. Il a boudé. Alors sont