Bergame, ville à quarante kilomètres nord-est de Milan
n'est pas de merveille si les Espagnols tentent depuis un si long temps tous les moyens qu'ils peuvent de se l'approprier, et, l'ayant envahie, essaient, par les artifices qui leur sont ordinaires, d'en différer et esquiver totalement, s'ils peuvent, la restitution.
Par le moyen de ce passage, ils unissent les terres d'Autriche à celles de Milan, et partant, leurs États d'Italie à ceux de Flandre, qui sont unis par le Palatinat à l'Allemagne; et ce chemin est sj court qu'ils peuvent conduire des forces, de Milan jusqu'à Vienne, en dix journées d'armée, et de Milan en Flandre en quinze, passant de la Valteline dans le Tyrol, de là dans l'Alsace et de là dans la Lorraine et la Franche- Comté.
Ils auroient un autre chemin par les Grisons, qui seroit aussi court, mais non aussi aisé, allant de Coire dans la gorge de Steig^ de là passant à Feldkirch-, ville qui appartient à l'archiduc Léopold, puis s'allant embarquer à Schatïhouse sur le Rhin et descendant à Bàle, Strasbourg, Cologne et le Liège, où ils prennent terre ^.
1. Aujourd'hui Luziensteig, forteresse située à quelque distance de Mayenfeld, près Ragatz.
2. Ville du Vorarlberg, à vingt-neuf kilomètres de Bregenz, sur la rive droite de l'Inn.
3. Ces deux alinéas reproduisent en grande partie un passage des Maximes d'État (p. 21-23), et commençant par ces mots : « La Valteline est importantissirae aux Espagnols pour joindre les Etats d'Italie avec ceux d'Allemagne, ce qui redouble les forces d'Espagne. » En marge de ce passage, conservé à la Bibliothèque nationale (ms. Clairambault 521, fol. 23), est le mot : Employé. — Henri IV disait que la possession de la vallée de l'Adda permettrait aux Espagnols de « serrer la gorge à l'Italie et les pieds aux Grisons » (Rott, op. cit., p. 719).
On ne peut douter qu'ils n'aspirent à la monarchie^ et que jusqu'à présent les deux plus grands, pour ne dire les deux seuls obstacles qu'ils y ont rencontrés, sont la séparation de leurs États et la faute d'hommes; or, par l'acquisition de ces passages, ils remédient à l'un et à l'autre.
Le roi d'Espagne, jusques ici, pour faire passer ses armées d'Italie en Flandre, étoit contraint de prendre un long et pénible chemin par les Suisses, et de leur demander passage, ou au duc de Savoie, qui demeuroient libres de l'octroyer ou non, selon qu'ils le jugeoient à propos pour le bien de l'Italie et de la chrétienté.
Mais ayant la Valteline et les Grisons à leur commandement, qu'ils n'auroient plus de besoin du consentement de ces deux puissances; ils couvriroient leurs desseins et feroient passer, sous les prétextes qu'ils voudroient, de puissantes armées d'Allemagne à l'oppression de l'Italie, qui, divisée et mal armée comme elle est, ne pourroit qu'en recevoir beaucoup de dommage.
Autant en pourroient-ils faire, au préjudice de cette couronne, par le transport de grand nombre de gens de guerre d'Italie, sous prétexte de conserver la Flandre et l'Allemagne, et ainsi il n'y auroit plus de repos et d'assurance en la chrétienté.
Davantage, [le Cardinal dit] que l'octroi de ce pas-
1. Ce sont presque les mêmes termes que Richelieu met dans la bouche de la Reine mère, en 1622, lorsque celle-ci, inspirée par le Cardinal, prend la parole dans le Conseil : « [Les Espagnols] ont poussé leurs armes plus loin et avancé de beaucoup le dessein qu'ils ont d'arriver à la monarchie de l'Europe » [Mémoires de Richelieu, t. III, p. 218).
■ÎOe MÉMOIRES [1624]
sage seroit un partage de l'autorité de la couronne de France, qui en recevroit la récompense qu'elle fit d'avoir divisé avec eux le royaume de Naples^
Que si, par la cession que le Roi a faite du marquisat de Saluées^, la France a tant perdu de réputation et d'estime en Italie, comme ne pouvant plus désormais lui faire ni bien ni mal, quel préjudice recevroitelle encore si elle méprisoit ce qui lui reste d'union avec elle? Que ce seroit la forcer à s'assujétir à la maison d'Autriche et la livrer entre les griffes de l'aigle, au lieu qu'à notre gloire elle a toujours respiré ci-devant à l'ombre des fleurs de lys^.
De penser apporter un tempérament à cet octroi, le restreignant à la seule défensive, c'étoit.se tromper soi-même. Car, l'accorder pour la défensive, c'est encore l'accorder contre nous, vu que les Espagnols ne peuvent être attaqués de qui que ce soit que par l'intelligence avec la France; de sorte que ce seroit leur donner des forces contre nous que de leur donner moyen d'être secourus en cette occasion. -
Leur accordant le passage, il le falloit accorder à tout le monde, vu qu'il n'y auroit pas d'apparence de le refuser à nos amis, l'accordant à ceux avec qui nous avons jalousie d'État. Et, le leur accordant, nous le perdrions pour nous-mêmes; car, étant plus voisins que nous, plus agissants et ayant besoin d'y faire pas-
1. En 1501, Louis XII avait partagé le royaume de Naples avec le roi d'Espagne Ferdinand le Catholique. Les Français furent les dupes de ce traité.
2. Le marquisat de Saluées, qui avait été conquis par François I®'' en 1529, fut rétrocédé par Henri IV à la Savoie en vertu du traité de Lyon (1601).