Le scribe du manuscrit B avait écrit : intentions
212 irëMOlRES [1624]
tèrent, et que cette considération lui est et doit être de très grand poids pour ne rien faire contre les premières pensées d'une personne qu'il honore, comme le doit un vrai fils, et qu'en effet, s'il acceptoit maintenant le traité tel qu'il est, ce seroit céder aux sentiments et intérêts des Espagnols et non aux avis et résolutions du Pape qu'ils n'ont pas voulu suivre.
Qu'outre ce que dessus, il étoit nécessaire de remontrer les intérêts qu'a l'Église à ne^îoint donner tant de pied au roi d'Espagne en Italie, et que les restrictions qu'on avoit mises au passage sont toutes nulles, et telles que, bien qu'en apparence elles garantissent l'Italie de péril, elles ne le font pas en effet.
Le Roi, ayant approuvé l'avis du Cardinal, déclare au nonce qu'il ne pouvoit accepter ledit traité. Le Cardinal lui en rapporta les raisons susdites.
Le commandeur de Sillery fut rappelé de Rome* pour n'avoir pas représenté à S. S. que ce traité n'étoit pas recevable et n'avoir pas empêché qu'il fut envoyé à S. M.^.
1. Le sieur de Fontenay, capitaine au régiment de Navarre, fut chargé d'aller au-devant du commandeur de Sillerv, rappelé de Rome et qui revenait en France, le plus rapidement possible, par la Suisse, la Franche-Comté et la Bourgogne. Il devait lui remettre une lettre du Roi lui ordonnant de le venir trouver sans délai. M. de Fontenay avait également ordre de se saisir des papiers du commandeur et de l'obliger par tous les moyens à obéir aux ordres du Roi (Instruction au sieur de Fontenay, mai 1624. AfF. étr., Correspondance politique, Rome 33, fol. 322-325). Voyez aussi àvenel, t. VII, p. 398, note 3.
2. Si les instructions du sieur de Fontenay, chargé d'aller au-devant du commandeur de Sillery rappelé de Rome, sont de
M. de Béthune fut envoyé en sa place, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, avec charge de supplier S. S. de terminer cette affaire conformément au traité de Madrid, faisant instance pour la restitution de la Valteline aux Grisons, comme aussi des autres lieux occupés aux ligues Grises par l'archiduc Léopold, suivant et conformément audit traité. Quant à la religion, qu'il y fît tel établissement qu'il estimeroit plus à propos^.
S. S., du commencement, lui répondit que c'étoit une affaire terminée par le consentement dudit com-
mai 1624, dès février de la même année le Roi avait décidé de remplacer à Rome Sillery par Béthune, ainsi qu'en fait foi le passage suivant d'une lettre d'Herbaultà Denis de Marquemont, archevêque de Lyon, du 23 février 1624 : « Vous faites considérer [dans une lettre du 24 janvier] les sentiments de S. S. et du collège des cardinaux sur la restitution de la Valteline, et combien il importe pour la dignité du Roi d'en promouvoir et amener la conclusion, que j'ai bien particulièrement fait entendre à S. M., laquelle désirant être bien informée de l'état de cette affaire avant que se résoudre sur ce fait des passages, qui est le point de la difficulté, S. M. a résolu de rappeler près d'elle M. le commandeur pour être éclaircie par sa bouche de toutes particularités; c'est le sujet de la lettre que S. M. vous écrit, par laquelle vous verrez comme elle a désigné M. de Béthune pour succéder à la charge dudit sieur commandeur et de vous commettre le soin de ses affaires près S. S., attendant son arrivée à Rome. S'il satisfait à l'intention de S. M., et à ce qu'il nous a prorais, il partira dans le 15* du mois prochain [mars] pour s'acheminer par delà, où il sera exhorté de faire tant plus de diligence qu'il importe de ne pas tirer en plus grande longueur cette affaire de la Valteline » (Bibl. nat., ms. Français 16064, fol. 43 v°).
1. L'instruction donnée à Béthune se trouve aux Affaires étrangères, Correspondance politique, Rome 33, fol. 187-212. Elle est datée du 15 avril 1624.
mandeur, et qu'elle ne pouvoit rien altérer à ce qu'elle avoit concerté avec lui ^ .
Puis, voyant que Béthune faisoit instance au contraire, selon qu'il lui étoit ordonné, elle lui dit qu'il falloit que lui et l'ambassadeur d'Espagne trouvassent quelque tempérament pour composer ce différend au contentement des deux couronnes ; ou que si les choses venoient à se brouiller davantage, elle seroit obligée, en vertu du dépôt qu'elle avoit de la Valteline, de la remettre, et les forts qui y sont, entre les mains des Espagnols^.
Sur cela, il fut donné ordre à Béthune de représenter à S. S. l'inconvénient qui se pourroit ensuivre si elle remettoit ces forts entre les mains des. Espagnols, à cause de la rupture qui seroit à craindre, comme aussi si elle les rendoit aux Grisons, à cause du peu de sûreté pour la religion catholique, et de proposer, comme de lui-même, un parti moyen entre ces deux,
1. Cette assertion est exacte; elle se trouve confirmée par le passage suivant d'une lettre de Louis XIII à Béthune (6 juin) : f( [Le Pape prétendait] que le commandeur de Sillery avoit prorais de signer les articles, partant que cette affaire étoit finie » (Bibl. nat., ms. Français 3666, fol. 46 v°).
2. Comparez ce paragraphe avec le passage suivant tiré d'un résumé de la dépêche de Béthune du 15 juillet 1624 : S. S. a témoigné à M. de Béthune « qu'elle ne désiroit rien davantage que l'accommodement des afTaires des Grisons, où il falloit que ledit sieur de Béthune l'aidât, mais qu'en cas qu'il en arrivât brouillerie en Italie, il [le Pape] seroit obligé de remettre les forts entre les mains des Espagnols suivant les conditions du dépôt. S. S. voulut engager ledit sieur de Béthune de chercher avec l'ambassadeur d'Espagne quelque tempérament; ce qu'il refusa... » (AfT. étr., Correspondance politique, Rome 34, fol. 129).
qui est de remettre lesdits forts entre les mains des Valtelins^
Il lui fut quant et quant commandé de représenter à S. S. que, jusqu'à présent, elle ne s'étoit mêlée d'accorder les deux rois sur le sujet de la Valteline, que comme arbitre amiable qui vouloit pacifier ce différend au contentement des deux parties : qu'en cette qualité il avoit envoyé un projet d'accord en Espagne, qui fut refusé. Depuis, il en avoit envoyé un en France qui n'avoit pas aussi été agréé : que, sans doute, n'ayant pu faire réussir ce traité comme arbitre amiable, il étoit de sa dignité et piété paternelle de l'entreprendre comme père et souverain chef de l'Église, qui ne peut souffrir que ceux qui en sont les premiers enfants viennent à une guerre inévitable, s'il n'interpose son autorité.
Partant que S. S., pour éviter ces malheurs, devoit prononcer un dernier jugement en cette affaire et l'effectuer tout ensemble, la moindre dilation qui y arriveroit étant capable d'allumer un feu qui ne se pourroit plus éteindre.
1. On constatera la similitude des idées exprimées dans les Mémoires et dans ce fragment de lettre de Louis Xlll à Béthune (18 juillet 1624) : « Si S. S. insiste sur le dépôt des forts, vous lui représenterez, comme de vous-même et sans dire que vous en ayez ordre, que l'on trouve de grandes difficultés [pour] l'affaire dudit dépôt soit aux Grisons, soit aux Espagnols; aux premiers pour la considération de la religion, aux autres pour la crainte d'une manifeste rupture, de sorte que le plus court est toujours d'en venir à l'exécution dudit traité de Madrid. Et, entre ces deux tempéraments vous pourrez en ouvrir un tiers, de remettre lesdits forts aux Valtelins » (Bibl. nat., ms. Français 3666, fol. 74 v").
Que ce jugement devoit porter le rasement des forts et le rétablissement des Valtelins et Grisons au même état que les choses étoient, auparavant toutes les contentions émues sur ce sujet, auquel temps les passages n'étoient point au roi d'Espagne.
Quant à ce qui est de la religion, S. S. s'en réserveroit la disposition.
Que le roi d'Espagne ne se sauroit plaindre, ni de la substance de ce jugement, ni de la forme et procédure. Non^ de la substance, pour deux raisons : la première, que par le traité de Madrid, fait par lui-même, il étoit obligé à davantage; la seconde, qu'il a toujours protesté ne prétendre autre intérêt en cette affaire que celui de la religion, qui sera soigneusement conservé pars. S. 2.
Qu'il ne sauroit aussi se plaindre de la forme et procédure, puisque, par le testament du feu roi, son père, il étoit obligé de suivre ce que le Pape prononceroit.
Par ce moyen, les Espagnols, dont les affaires ne
1. Ici commence le douzième cahier du manuscrit A, fol. 114. La feuille de couverture (fol. 113) porte les mentions suivantes : au milieu de la page, Sancy a écrit en hâte « 1624. Cahier 12 », et Charpentier a écrit : « Suite des ordres du s"" de Béthune. — Avis du Cardinal sur si [sic) l'on devoit tenter par force le rétablissement de la Valteline. — Troupes envoyées en Picardie, Champagne et en Bresse. — Envoi de Belujon en Hollande pour des vaisseaux, — de Marescot en Allemagne. — Marquis de Cœuvres obtient l'acquiescement des Suisses au traité de Madrid, et des Grisons le pardon général pour les Valtelins. — Sollicite les Grisons à prendre les armes. »
2. Même argument dans une lettre de Louis XIII à Béthune du 5 septembre 1624 : « Les Espagnols ont toujours dit qu'ils n'avoient autre intérêt en cette affaire de la Valteline que celui de la religion » (Bibl. nat., ms. Français 3666, fol. 110). Voyez ci-dessus, p. 195 et 201.
requéroient pas la guerre, se sentiroient grandement redevables à S. S. s'il leur tire cette épine du pied, qui, à la fin, pourroit monter jusqu'au cœur.
Qu'ils en seront délivrés honorablement, en ce qu'ils diroient que l'obéissance qu'ils doivent au Pape, spécialement en ce fait particulier, vu le testament du feu roi Philippe IIP, les fait subir son jugement, prononcé absolument sans avoir pris leur avis ni cherché leur consentement.
Qu'au reste, ils auroient lieu de prétendre avoir l'avantage en ce qu'outre que la religion demeureroit en la disposition du Pape (ce qu'ils ont toujours apparemment désiré), S. S. ordonnant que les choses soient rétablies comme elles étoient auparavant, il s'ensuit qu'il n'y auroit que la France qui eût alliance avec les Grisons, et que les Vénitiens n'y en auroient point, qui est ce que les Espagnols ont toujours prétendu, comme il appert par la lettre reversale qu'ils voulurent avoir de M. de Bassompierre ;
Que S. S. même, pour contenter davantage les Espagnols, ordonnant que les choses soient* rétablies comme auparavant, pourroit ajouter : « sans que lesdits Grisons et Valtelins puissent, outre l'alliance de la France en laquelle ils demeureront, en faire aucune autre particulière avec les Vénitiens, sans la faire conjointement avec le roi d'Espagne, à cause du duché de Milan, et ceux de la maison d'Autriche ».
Ils penseront que la France et leurs collègues auront difficulté de consentir à cette proposition, pour ce qu'on croit qu'ils ont un dessein de guerre résolu à d'autres fins et que les préparatifs à cet effet