Le Père gardien ou supérieur de son couvent
dans l'armée, que plusieurs mourroient par le fer et par maladie et que celui à qui on donnoit l'honneur de cette entreprise n'en verroit pas la fin; la cour en riant interpréta sa prophétie du P. Arnoux, quand elle le vit éloigné ; mais l'événement fit connoître que c'étoit du Connétable.
L'almanach du curé de Millemont\ en ses prédictions, portoit en termes exprès que, depuis le mois d'août jusques à la fin de l'année, un grand Philocomée auroit bien mal à la tète et seroit contraint de se ranger au lit, avec danger de sa personne ; que ce ne seroit pas du tout sa maladie qui lui causeroit cette fâcherie, mais des nouvelles qui lui viendroient de la perte de quelques siennes troupes qui auroient été mises en fuite; et le même almanach, en la fin, où il notoit les jours heureux de l'année, remarqua particulièrement le jour de sa mort, jour heureux pour le Roi et son État^.
Renouart^ me dit, la veille de la Saint-Martin, qu'un homme avoit assuré le président Jeannin qu'il ne reviendroit jamais à Paris. La Reine régnante lui dit,
1. Millemont, commune de l'arrondissement de Rambouillet, canton de Montfort-l'Amaury.
2. L'opuscule dont il est ici question est probablement l'ouvrage suivant, édité à Paris en 1621 : « Centuries prophétiques révélées par sacrée théurgie et secrète astrologie à -M. Jean Belot, curé de Mil-monts [sic), professeur es mathématiques divines et célestes... » Il contient des prophéties obscures pour les années 1621 à 1626, dans lesquelles il serait difficile de trouver le sens précis que leur donnent les Mémoires.
3. Faut-il écrire Renouard ? Ce pourrait être alors, soit Nicolas Renouard, historiographe de Louis XIII, soit René de Souvré, seigneur de Renouard, baron de Messay, mort en juillet 1635.
lorsqu'elle vit arriver le duc de Chaulnes : « Voilà le frère venu pour avant-coureur : votre prédiction n'aura pas d'effet. » Il ne laissa pas de persister en son dire avec assurance.
Une âme sainte et religieuse dit à un prélat et à un religieux, plus de quatre mois avant sa mort, qu'il seroit enlevé du monde devant deux ans; et, peu de temps avant qu'il mourût, elle écrivit que le terme en seroit bien abrégé.
Le P. de Bérulle dit toujours qu'il ne croyoit pas que Dieu voulût exterminer les hérétiques par un si mauvais instrument, et, comme la Reine appréhendoit qu'à son retour il ne lui fit plus de mal qu'il n'en avoit fait par le passé, il s'en moqua, disant que Dieu ne le permettroit pas et que cette année étoit un an de miracles. Il est bien certain que, si Dieu n'en eût disposé, on alloit voir mener une vie bien sanglante et traiter cruellement tous ceux qui lui sembloient porter obstacle à sa grandeur, à laquelle il ne mettoit point de bornes .
Il me dit un jour que le Roi l'avoit fait connétable pour les services qu'il lui avoit rendus, et qu'il espéroit lui en rendre d'autres par lesquels il l'éléveroit encore plus haut. Et Gontades a confessé, depuis sa mort, qu'il étoit si emporté de son ambition, qu'encore qu'il l'eût souvent averti que le Roi commençoit à avoir du dégoût de sa conduite, cet avis ne touchoit son esprit ni de près ni de loin, ni ne le rappeloit en la pensée de vivre avec plus de modération .
Le P. de Bérulle, qui le voyoit fort familièrement, lui dit, un jour, qu'il commençoit d'être temps qu'il appliquât son esprit au bien du royaume, sans plus le
tenir dans le seul dessein de son intérêt, et qu'il lui conseilleroit de se prescrire à lui-même un terme auquel il voulût borner sa fortune, afin qu'y étant arrivé il se donnât tout entier au public. Il lui répondit avec larmes qu'il sa voit bien que c'étoit un conseil de sagesse et de piété, mais qu'il n'étoit pas en sa puissance de le faire : tant il est vrai que, lorsque l'ambition s'est entièrement emparée d'un esprit, le mal est sans remède ; il n'y a plus de place pour les conseils des amis, qui ne font autre effet, s'ils y veulent insister, qu'attirer la colère et la haine de celui qui les écoute sans les recevoir, encore que la plus grande imprudence que puisse avoir un homme de faveur en sa conduite soit de s'élever jusques à tel point qu'un chacun estime que sa conservation en cette grandeur prodigieuse soit la ruine de l'État, et sa ruine le rétablissement et salut du public, d'autant que beaucoup de gens qui voudroient se sauver pour eux-mêmes ne craignent point de s'exposer à se perdre pour le prix d'un État. Il eut dessein de se faire roi d'Austrasie, en érigeant Toul, Metz et Verdun en royaume. Il n'y a ruse dont il ne se soit avisé pour se rendre maître d'Orange, quoique celui qui en est prince ^ fût chef des États et en alliance particulière avec cette couronne. Il envoya le coloneF avec une entreprise sur la place; ne l'ayant pu exécuter, il laissa charge à un habitant d'Avignon, nommé d'Auriac^, esprit qui se faisoit de fête et
1. Maurice de Nassau avait hérité de la principauté d'Orange, après la mort de son frère aîné, Philippe-Guillaume, survenue le 20 février 1618.