Le manuscrit B porte et tant
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tures, ne permettant qu'aucun autre en approchât, se faisant rendre un compte exact de toutes ses actions, de ses gestes et ses paroles, de tous ceux qui l'avoient vu et de ce qu'ils lui avoient dit, soit en lui faisant de faux rapports et supposant des calomnies contre ceux qu'il vouloit éloigner de ses bonnes grâces, ne manquant pas d'avoir des faux témoins apostés pour cela, et généralement le tenant en défiance de tous ceux qui n'étoient pas tout-à-fait à lui, sans permettre que personne prît part si avant en sa bienveillance, qu'il n'eût déjà préparé dans l'esprit du Roi des semences de défaveur pour s'en servir quand il voudroit.
Ses plus grands soupçons et ses artifices avoient la Reine pour principal objet, comme étant celle qui pouvoit seule le ruiner et qu'il croyoit avoir obligée à le vouloir. Il jette mille soupçons d'elle dans l'esprit du Roi, qu'il essaie, par un conseil d' AchitopheP , d'obliger à ne se réconcilier jamais nettement avec elle, par les affronts et injures qu'il lui fait, ce semble, par sa permission.
Il la fait représenter en une comédie ; il fait le semblable au ballet même du Roi, auquel ledit Connétable, comme dompteur des monstres, la fait mettre à genoux devant lui pour l'affaire d'Angoulême et ensuite le ventre en terre pour celle du Pont-de-Gé; puis, comme si cela étoit peu, on amena encore pour la représenter un géant traîné par deux nains.
Si elle veut venir à Paris, on l'en empêche; si elle ne veut pas, on s'en plaint. Quand elle y est, on fait trouver mauvaises toutes ses actions. Si elle y pense
1. Conseiller du roi David, qui avait encouragé la révolte d'Absalon.
demeurer, on veut qu'elle vienne avec le Roi et interprète-t-on à quelque mauvais dessein celui de sa demeure. Si elle y vient, on témoigne avoir toutes sortes de méfiance d'elle et on l'y traite si mal qu'elle est enfin contrainte de quitter; car, à Saumur, les siens se plaignant qu'on ne lui donnoit pas un logement tel qu'il lui appartenoit, elle n'en eut point du tout. Si elle se tait des déplaisirs qu'elle reçoit, on interprète son silence à ce qu'elle en veut avoir du ressentiment. Si elle en parle, on s'en moque et s'en fàchet-on quelquefois; et, qui pis est, quand on demande de l'argent pour elle, il ne s'en trouve point, disant pour excuses que les ducs de Ghaulnes et de Luxembourg ne sont pas payés et que, puisque cela est, nul ne se doit plaindre. Et, en un mot, il lui fait faire un si mauvais traitement en toutes choses qu'il semble obliger, par ce moyen, le Roi à ne se réconcilier point avec elle, croyant qu'elle ne se réconciliera point de sa part avec lui ; et, après avoir reçu tant de peines et de déplaisirs, qu'elle ne peut ne lui pas attribuer en quelque façon, puisqu'il avoit le pouvoir de les empêcher s'il eût voulu, il ne laissoit pas néanmoins d'en demeurer toujours en crainte et en une perpétuelle inquiétude et n'eût jamais été content qu'il ne l'eût tenue resserrée en quelque lieu éloigné de la cour, ayant, au préalable, éloigné d'elle tous ceux dont la suffisance étoit au-dessus de ses ruses et la fidélité à l'épreuve de ses présents.
Cette continuelle appréhension et soupçon inquiet, dans lequel il vécut toujours durant le cours de sa fortune, ne fut pas un petit contrepoids à la grandeur de sa félicité, laquelle autrement étoit au delà de toute
celle qu'on pouvoit s'imaginer, s'étant vu agrandir sans aucun mérite et en un instant, et, de la bassesse de sa condition, élevé, du premier pas, au comble de la hautesse de celui qui l'avoit devancé, si ce n'est que cela le fit follement évanouir et se perdre dans les espérances immodérées de grandeurs imaginaires, îiuxquelles, s'il eût été sage, il n'eût pas pensé.
Il avoit deux frères qui prenoient le même intérêt à son bien que lui-même, par le moyen desquels il étoit présent partout, un des trois ne perdant jamais le Roi de vue et partageant, avec moins d'envie entre eux trois, les plus grandes charges du royaume, qu'on ne lui en eût porté s'il les eût toutes réunies en sa personne. Et, pour affermir son établissement, la fortune l'avoit fait arriver en l'état où il se trou voit par la crainte que, non seulement lui, mais la voix publique de tout le royaume avoit mise dans l'esprit de son maître, de la puissance de laquelle seule il pouvoit recevoir le coup de sa défaveur, et l'avoit fait venir après un homme si haï qu'on fut longtemps à s'apercevoir qu'il avoit tous ses vices et étoit encore plus digne de haine que lui.
Au reste, il étoit plein de belles paroles et de promesses ({u'il ne tenoit pas fidèlement; mais, lorsqu'il donnoit des paroles plus absolues, c'est lors qu'on étoit plus assuré de n'avoir pas ce qu'il promettoit; et lorsqu'il promettoit le plus son affection, c'étoit lors (|u'on avoit plus de sujet d'en être en doute, tant il manquoit de foi sans en avoir honte, mesurant tout l'honneur à son utilité.
Il étoit d'esprit assez humain; mais, étant ambitieux et voulant se conserver en l'état où il se voyoit élevé.
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auquel il avoit plusieurs ennemis, sa timidité naturelle lui fît choisir pour sa conservation la voie d'une rigueur excessive et mépriser celle de la débonnaireté, en quoi il fut confirmé par un Italien qui, ignorant ce qui est de la France, ne lui pouvoit donner que des conseils ruineux.
Il mesuroit ce grand État par le gouvernement des petites provinces d'Italie; en quoi il se trompoit du tout, vu qu'il y a toute différence, étant aisé de tenir par rigueur un petit nombre de sujets en un pays si peu étendu que les plus éloignés sont proches de celui qu'ils doivent craindre, gens accoutumés de longue main à l'obéissance, qui n'ont aucune forteresse en main.
Mais il n'est pas de même de la France, grand et vague pays séparé de diverses rivières, où il y a des provinces si éloignées du siège du prince qu'on n'y peut aller qu'on n'ait temps d'être à cheval, où plusieurs forteresses sont es mains des sujets, où les rébellions sont fréquentes et dangereuses et où on a plus accoutumé de porter par douceur à ce qu'on veut que contraindre par force.
Mais lui, au contraire, ayant la force en main, méprisoit de contenter aucun, estimant qu'il lui suffisoit de tenir leurs personnes par force et qu'il n'importoit de les tenir attachées par le cœur; mais en cela il se trompoit bien; car il est impossible qu'un gouvernement subsiste où nul n'a satisfaction et chacun est traité avec violence. La rigueur est très dangereuse où personne n'est content; la mollesse, où il n'y a point de satisfaction, l'est aussi; mais le seul moyen de subsister est de marier la rigueur avec une
juste satisfaction de ceux qu'on gouverne, qui aboutit à punition des mauvais et récompense des bons.
Il n'avoit qu'une seule vertu qu'on puisse opposer à toutes ses mauvaises qualités, c'est qu'il fit du bien à tous ses parents et à tous ses serviteurs, estimant une partie de ses richesses consister en celles de ceux qui lui appartenoient et ne comptant pas écharsement* les biens qu'ils dévoient raisonnablement avoir pour leur suffire, mais prenant plaisir à leur en donner à mesure, non à compte, comme Gyrus faisoit aux siens. Sa mort fut heureuse en ce qu'elle le prit au milieu de sa prospérité, contre laquelle se formoient de grands orages, qui n'eussent pas été sans péril pour lui à l'avenir; mais elle lui sembla d'autant plus rude qu'outre qu'elle est amère, comme dit le sage, à ceux qui sont dans la bonne fortune^, il prenoit plaisir à savourer les douceurs de la vie et jouissoit avec volupté de ses contentements. Il en étoit encore en la fleur et au temps que la jouissance en est plus agréable, et, quant à sa fortune, elle ne faisoit encore que de le saluer et n'avoit pas eu loisir de se reposer auprès de lui, étant plus vrai de dire qu'elle a voit paru que non pas qu'elle eût eu subsistance, ainsi qu'un éclair qui paroît et disparoît en même temps; mais elle sert d'exemple de la vanité des hommes et des grandeurs qui périssent, ou avec ceux qui les possèdent, ou devant eux, et en toute façon bien promptement. Comme ^ sa faveur n'avoit point eu de fondement