Sixte V, pape de 1585 à
f)0 MÉMOIRES [1620]
avoir de forces et de places, sinon en si petit nombre et de si petite conséquence qu'elles ne puissent être fondement de puissance redoutable à leurs maîtres et à l'État, puisque ce ne sont que simples effets de faveur.
Pour ce qui regarde la justice, que S. M. ait agréable de faire observer les ordonnances sur le règlement d'icelle, trouver bon que nulle commission ne puisse être envoyée pour exécuter dans les provinces, sans être premièrement vérifiée aux parlements, et ne les obliger, par sa présence, à vérifier aucuns édits que lorsque tout délai seroit dangereux.
Pour ce qui est des finances, que l'usage des comptants soit retranché, les pensions et dons modérés à l'avenir ; ceux qui excéderont la somme de trois mille livres seront vérifiés en la Chambre des comptes; qu'une exacte recherche soit faite des malversations commises auxdites finances, et que les officiers d'icelles ne pourront plus faire d'avances et prêts à Sadite Majesté, sinon en vérifiant premièrement en ladite Chambre des comptes l'emploi du fonds qu'ils doivent avoir en leurs mains.
Et pour le soulagement du peuple, qu'il soit fait quelque règlement pour empêcher les vexations qui sont faites par les prévôts, archers et autres officiers du sel ; que les fermiers, de quelques subsides que ce soit, ne puissent faire aucune recherche pour l'exécution de leurs baux, six mois après qu'ils seront expirés ; et que tous donneurs d'avis à la foule du peuple seront rejetés et punis.
Que, moyennant l'effet de ce règlement, tous les bons serviteurs du Roi seront contents, et la Reine
louera la bonté divine de voir S. M. régir son État avec bénédiction de Dieu, amour de son peuple, estime des étrangers et crainte de ses ennemis.
L'autre écrit qui fut dressé étoit en forme de manifeste, où étoit représenté l'indigne traitement qu'elle a reçu depuis qu'elle est sortie de la cour et du maniement des affaires ; la condition déplorable où la France est réduite par l'ambition déréglée des personnes qui semblent estimer sa ruine nécessaire à l'établissement de leur fortune ; l'obligation qu'elle a de pourvoir promptement à ces désordres par l'éloignement des auteurs ou d'agréer que, pour en empêcher l'accroissement, elle se joigne avec ceux qui, par la dignité de leur naissance, ont un intérêt notable en la conservation de ses États.
Cette pièce étant trop longue pour être mise ici, et ne pouvant pas bien être rapportée par extrait, parce qu'elle est d'un style fort pressé, nous nous contenterons de l'insérer à la fin de cette année ^.
De ces deux écrits, je n'estimai pas à propos pour le service de la Reine d'envoyer si tôt le second, qui étoit un manifeste formé, et dont la liberté et l'aigreur avoient besoin d'une puissance plus grande que la nôtre pour être soutenue.
Je sa vois trop que les armes les plus justes ne sont pas toujours les plus heureuses, pour souffrir que la Reine se rendit irréconciliable avec des gens que je
1. Cette pièce ne se trouve pas dans le manuscrit B. Nous ne l'avons point retrouvée ailleurs ; mais l'autre a été imprimée sous ce titre : « Manifeste envoyé au Roi par la Reine, mère de S. M. » Les Mémoires l'ont résumée très exactement.
tenois impitoyables, sans des forces suffisantes pour les terrasser et les offenser.
Je n'ignorois pas qu'on avoit affaire à des personnes de qui l'autorité n'étoit pas moindre que leur mauvaise volonté ; qui, n'ayant pu oublier les injures qu'ils avoient faites sans raison, pardonneroient encore moins celles qu'ils auroient justement reçues.
Quoique cette lettre ne fût qu'une simple description des maux qu'elle avoit soufferts et de ceux qu'elle prenoit pour l'État, la Reine trouva bon, à ma persuasion, contre l'avis de tous ceux qui étoient auprès d'elle, hormis Marillac, qui fut de mon avis, de ne la pas envoyer, de crainte de rendre, par une plainte si publique, l'accommodement plus difficile.
On lui représentoit que le nombre de ceux qui étoient liés avec elle étoit si grand qu'il devoit faire trembler les persécuteurs.
Mais, d'ailleurs, il eût fallu être aveugle de passion pour ne voir pas qu'il n'y pouvoit avoir de si mauvaise paix qui ne valût mieux qu'une guerre civile, dont l'événement étoit incertain.
On lui mettoit devant les yeux que l'intérêt qu'elle avoit dans la conservation du Roi et de sa couronne empêcheroit toujours que ses armes fussent suspectes à la plupart des François, qui, partant, approuveroient son dessein ; qu'elles seroient même jugées justes de ceux qui les reconnoîtroient nécessaires, comme elles l'étoient apparemment pour sa conservation et celle de l'État.
On lui disoit de plus que le service du Roi n'est pas toujours où est sa personne; que, quand un prince est tombé entre les mains de ses ennemis, on peut com-
battre contre sa volonté pour le remettre en liberté, sans être pour cela rebelle.
On mettoit encore en avant qu'en telle occasion on ne de voit pas attendre ses commissions et ses ordres, puisqu'il avoit les mains liées, ni s'épouvanter en cette occasion de son nom, puisqu'au lieu d'être la marque de sa volonté, il n'étoit plus que l'instrument des passions de ceux qui s'étoient emparés de son autorité.
On la flattoit, lui représentant qu'elle ne seroit pas moins glorieuse d'avoir délivré la France de ceux qui en étoient reconnus tyrans par les gens de bien que de lui avoir donné des rois légitimes.
Mais à cela on opposoit que, quand même on supposeroit pour véritable tout ce qu'on mettoit en avant, et qu'ainsi elle eût eu assez de sûretés particulières pour le repos de sa conscience, qu'elle ne pouvoit quitter ses règles générales sans mettre l'État en péril et par conséquent ne le pouvoit justement entreprendre.
On ajoutoit que tous ceux qui se joindroient à sa cause n'auroient pas un même dessein ; que, si le succès en étoit favorable, après avoir ruiné les valets leur ambition pourroit aller à cet excès que de troubler la succession de ses enfants, entre lesquels le Roi, quoique son fils, étoit son maître; que son exemple pourroit à l'avenir servir à ceux qui ne cherchent que les prétextes pour faire mal et couvrir leur désobéissance.
Si bien qu'il valoit mieux i^crire sans fiel et adoucir l'aigreur des mots, pour éviter d'être contraint de venir à la rigueur des armes.
La charge de porter cette lettre fut donnée à Sardini,
qui la reçut d'autant plus volontiers qu'outre que le style en étoit doux et respectueux, elle étoit encore accompagnée d'une autre par laquelle la Reine rendoit raison de celle-là, mandant à S. M. que, puisqu'elle ne pouvoit lors espérer d'avoir l'honneur de le voir pour lui parler elle-même, attendu que ceux qui pouvoient le plus auprès de lui l'animoient contre elle, l'avoient fait partir précipitamment de Paris et auparavant mené au Parlement, où ils avoient malicieusement déguisé ses actions et ses conseils, elle le supplioit de trouver bon qu'elle lui représentât, par l'écrit qu'elle lui envoyoit, ce qu'elle eût désiré lui dire de vive voix pour sa gloire et le soulagement de son peuple, qui étoit tout son intérêt, le suppliant de ne vouloir en ce fait si important dénier à lui-même la justice qu'il rendoit à tout le monde.
Le Roi, dès le jour de son partement de Rouen, reçut l'avis de l'envoi dudit Sardini, tant il étoit exactement averti de toutes choses par les traîtres qui étoient entre nous; et, sur cette nouvelle, plusieurs dépêches furent faites aux provinces : commissions furent délivrées jusques à vingt mille hommes de pied et deux mille chevaux. Le duc d'Elbeuf fut mandé pour commander en Normandie, avec sept mille hommes de pied et mille chevaux; les troupes de Champagne reçurent ordre de se rendre auprès du Roi, et Monsieur le Prince autorité de commander aux armées.
Ainsi, celui que la Reine avoit abattu pour sauver le Roi est maintenant relevé pour la perdre, et sous le nom du Roi même.
Sardini arriva auprès du Roi le 1 4% à Dives ^ ; il lui lut fait défenses de donner aucune lettre à S. M., de la vue duquel même il fut privé, quoiqu'il dit qu'il ne portoit rien qui offensât le sieur de Luynes^. On lui fit passer pour grande grâce de ce qu'on ne le privoit point de liberté et qu'on lui permettoit de retourner trouver la Reine. Ainsi le sieur de Luynes, au lieu d'écouter ses plaintes, sollicita le Roi de la presser et oppresser, elle et les siens, par ses armes ^.
Si le sieur de Sardini eût porté le vrai manifeste