Cette entrevue eut lieu le 13 août et fut très cordiale
5. Une copie de cette déclaration se trouve aux Affaires étrangères, France 773, fol. 109. Elle porte la date du 15 août. La déclaration a été imprimée dans le Mercure françois avec la date du 16, t. VI, année 1620, p. 342.
par laquelle il reconnoissoit l'innocence de la Reine et la sincérité de ses intentions et actions.
Au reste, le peu de séjour qu'elle y fit se passa en civilités continuelles, le Roi ne perdant aucun moment de lui rendre des preuves de son amour, et elle se réjouir du malheur de ses armes qui avoient eu une si heureuse fin.
Là, M. de Luynes fit force protestations de service à la Reine. Pour preuve de la bonne volonté qu'il avoit toujours eue pour elle, il lui confirma ce que Blainville lui avoit dit de sa part et lui en fit rendre témoignage encore par l'archevêque de Sens ^ .
Gomme la cour se réjouissoit de voir la réunion de ces deux personnes qui avoient été si longtemps séparées, au grand préjudice de cet État, le Roi se voit obligé d'avancer en Poitou pour dissiper par sa présence les remuements qui y étoient préparés. La Reine convient avec lui du jour qu'elle s'y devoit rendre, désirant auparavant de pourvoir au désarmement de ses troupes, à la récompense de ceux qui l'avoient servie et à la réparation des ruines que la guerre, avoit attirées sur quelques particuliers. Elle se rend à Poitiers, précisément au temps qu'elle avoit pris, où je puis dire que, dans ces commencements, Luynes fut combattu de faire quelques liaisons avec la Reine, et en témoigna diverses envies, dont il fut aisé de le détourner à ceux qui lui faisoient mesurer les ressentiments de la Reine par la grandeur des offenses qu'elle
1. Voyez dans le Mercure françois, t. VI, année 1620, p. 339- 340, les détails de l'entrevue de Brissac.
avoit reçues. Pour l'ariermir en cette pensée, je lui dis plusieurs fois que, pourvu qu'il vécût avec la Reine en l'intelligence que sa qualité et bonne conduite mériteroient, il n'y avoit rien que je ne fisse pour son service; que le contentement de la Reine ne dépendoit de chose qui pût préjudicier à sa faveur ni à sa fortune ; qu'en l'intelligence désirée, il y trouveroit honneur et sûreté; qu'afin qu'un corps fût de durée, ilimportoit que chaque partie fût en sa place naturelle; que le contentement des peuples seroit grand, quand ils verroient que ceux qui doivent tenir le rang principal dans l'État l'occupent; que ce n'étoit pas prudence de ne penser qu'au présent, où sa fortune dépendoit de la bonne volonté du Roi et de sa puissance ; mais que la future dépendoit de sa bonne conduite présente, qui requéroit qu'il obligeât tellement les grands et petits que sa force principale fût en leurs cœurs ; que, quand il traiteroit la Reine avec mépris, elle prendroit patience, plus résolue de souffrir le mal que d'en faire ; mais que d'autres pourroient abuser de ce prétexte pour décrier son gouvernement.
Par ses réponses, j'eus occasion de croire qu'il en avoit le désir ; mais, par ses actions suivantes, je vis bientôt qu'il en falloit perdre l'espérance ' .
Pour donner, néanmoins, quelque opinion qu'il pensoit à cet accommodement, il me fit proposer de faire
1. Il faut remarquer que le manuscrit B portait primitivement « il eut occasion » au lieu de « j'eus occasion » et « il vit bientôt » au lieu de « je vis bientôt », il désignant Richelieu. C'est probablement Sancy qui a fait ces corrections.
alliance de son neveu de Combalet^ avec M"" du Pont^, ma nièce.
La Reine en agréa la proposition, estimant que ce seroit un moyen d'entrer en quelque confiance.
Mais, prévoyant bien ([ue le mariage m'attireroit des ennemis, je fis ce cjue je pus^ pour m'en défendre, dans le respect que je devois aux volontés de ma maîtresse.
1. Antoine de Grimoard de Beauvoir du Roure, seigneur de Corabalet, fils de Claude et de Marie d'Albert, sœur du connétable de Luynes, était capitaine au régiment de Normandie, d'après Bassompierre, au régiment de Navarre selon le Mercure français; il fut tué au siège de Montpellier le 3 septembre 1622.
2. Marie-Madeleine de Vignerot, fille de René, seigneur du Pont-de-Courlay, et de Françoise du Plessis de Richelieu, sœur du Cardinal, épousa le 26 novembre 1620 Antoine de Grimoard de Beauvoir du Roure, seigneur de Combalet, et devint veuve en 1622. Elle fut dame d'atour de la Reine mère de 1625 à 1631, fut créée duchesse d'Aiguillon en 1638 et mourut en 1675. Durant toute sa vie, elle entretint des rapports particulièrement intimes avec son oncle le cardinal de Richelieu. Tallemant des Réaux, Guy Patin et bien d'autres contemporains se sont fait l'écho des bruits scandaleux qui circulaient alors sur le caractère de ces relations. Richelieu légua par testament à sa nièce la duchesse d'Aiguillon « sa maison de Rueil et ses appartenances », y compris les papiers de son cabinet, au nombre desquels se sont trouvés les manuscrits des présents Mémoires.
3. Même remarque qu'à la note de la page précédente. Le scribe, copiant probablement un document où Richelieu ne prenait pas la parole et voulant le transformer, conformément aux instructions reçues, en mettant « Monsieur de Luçon » là où il y avait « je », avait d'abord écrit cette phrase inintelligible : « Mais Monsieur de Luçon, prévoyant bien que le mariage m'attireroit des ennemis, fit ce que je pus pour m'en défendre... »
Je lui représentai que M. de Luynes ne vouloit que les apparences de son amitié et non pas les effets ; que, par l'union de nos familles, il donneroit de la jalousie à mes amis, rendroit ma personne suspecte à ses anciens serviteurs et odieuse à l'État; que si, durant mon séjour à Angers, il avoit supposé des intelligences secrètes avec lui pour détourner les grands de se confier en elle, il auroit bien mieux de quoi faire valoir ses artifices à l'ombre de cette alliance ; que, pour moi, je me confiois assez en mon innocence et au jugement de S. M. ; que je savois bien que toutes ses calomnies ne feroient pas impression dans son esprit et ne rendroient pas douteuse ma fidélité ; mais qu'elles pourroient faire impression dans les esprits foibles et que j'aurois peine à entretenir une croyance conforme à la sincérité de mes intentions. Quoique la Reine approuvât ces raisons, elle me commanda néanmoins d'entendre à cette recherche, de crainte que, si on s'en éloignoit, Luynes ne conçût quelque opinion de nos mauvaises volontés et que la crainte ne le portât à de nouvelles violences.
Sur quoi, comme ses volontés furent exécutées, aussi en arriva-t-il comme je l'avois prévu ; car la recherche n'en fut pas si tôt promise qu'il essaya de me faire passer pour une personne gagnée et attachée à mes intérêts. Mais la puissance de Luynes étoit si grande qu'ainsi qu'il n'étoit pas permis de se défendre durant sa vie, j'estime qu'on ne doit pas parler de mes justifications qu'après sa mort.
Gomme l'exécution de ce mariage fut différée jusqu'au retour à Paris, aussi veux-je remettre à ce temps-là à parler des avantages qu'il en voulut mali-
cieusement tirer, pour suivre le Roi qui va de Poitiers en Guyenne, afin de faire vérifier au parlement de Pau un arrêt du Conseil donné en faveur des évêques desdits lieux.
Et pour ce que de là ont pris commencement les maux ([ue les huguenots se sont attirés par une juste punition de Dieu S il ne sera pas mal à propos d'en donner quelque lumière pour faire voir, avec le courage du Roi, la justice de ses armes.
Le roi Henri le Grand ayant rétabli, par l'édit de Nantes, les huguenots en possession de leurs biens, crut aussi qu'il étoit obligé de rétablir la religion catholique au pays de Béarn et eut l'absolution de Rome à cette condition. Il y envoya des évêques et leur assigna des pensions sur son domaine de Navarre, en attendant l'occasion de faire mieux.
Les États tenus à Paris, depuis son décès, demandèrent la restitution des biens aux catholiques, par Dinet^, évêque de Màcon. Parties ouïes à Fontainebleau, le Roi, ainsi que nous avons dit es années précédentes^, prononça l'arrêt en faveur des ecclésiastiques, ordonna pour deniers de remplacement aux ministres sept mille huit cents livres sur les plus clairs deniers de son domaine.
Au lieu d'acquiescer à l'arrêt, ils déhbèrent sur lesheux, en pleins États, d'en empêcher l'exécution, proposent des assemblées. Défense leur est faite de
1. Allusion probable aux événements des années 1628 et 1629, ce qui reporterait au plus tôt à 1630 la rédaction de cette partie des Mémoires.