Remarquez le cliangeraent de style
il n'ait, par mon moyen, une pleine connoissance.
J'apprends ces artifices ; je m'en plains à la Reine ; elle me commande de souffrir pour un peu de temps en ma réputation plutôt que de faire un éclat qui préjudiciàt au bien de ses affaires. Je me plains à lui de lui-même, lui dis que, comme je n'en voulois point l'effet, je n'en voulois point l'apparence; que plus il essaieroit de donner cette impression, plus je m'étudierois à faire voir le contraire par la fidélité de mes actions envers la Reine; que ces artifices me porteroient au désespoir, si le service de ma maîtresse le requéroit^ ; mais la puissance de Luynes étoit si grande qu'elle ne permettoit pas une ouverte défense.
Les grands, voyant la Reine si mal traitée et ses serviteurs en tel mépris, lui conseillent d'en venir à la cause, offrent leurs vies pour assurer la sienne, leurs forces pour la garantir de celles dont elle est opprimée.
La Reine refuse d'entrer en ce commerce; elle juge bien qu'elle ne peut parvenir à cette fin que par deux voies, ou par les publiques en prenant les armes, ou par des secrètes contre celui qui en est l'auteur.
L'intérêt qu'elle a, comme mère, à ne point diviser les États de son fils fait que la première ne lui semble pas juste, et la seconde est indigne de son courage. On lui représente que, pour les injures particulières, la
1. Richelieu reproduira encore une fois plus loin, dans les mêmes termes, ses plaintes contre Luynes. On peut d'ailleurs remarquer que dans toutes les lettres, qu'on a retrouvées, de Richelieu à Luynes, le ton est tout autre, a Ce ne sont que des protestations de services et des sollicitations d'amitié plus utiles assurément aux intérêts de la Reine mère que les dédaigneuses susceptibilités dont Richelieu fait parade dans ses Mémoires w (Avenel, Lettres^ t. VII, p. 513).
plus grande gloire que puisse avoir un prince c'est de pardonner et que de venger une injure reçue reçoit excuses, lorsque l'on fait profession de le vouloir faire; la venger, lorsque l'on fait profession publique ne le vouloir pas, est se faire injure à soi-même, la réputation d'une personne consistant en l'observation de sa parole. Elle sait que celui-là se venge plus qui le peut et ne le veut pas, que celui qui, pour le faire, use de l'extrémité de son pouvoir. A son refus, la plupart s'adressent à moi, afin que je me serve de la confiance qu'elle a en moi pour y porter son esprit.
J'essaie, en les détournant de ce dessein, d'éviter l'impression qu'on pourroit prendre que je ne le fasse comme prévenu des intérêts de Luynes et non pour la seule considération du service que je dois à ma maîtresse.
Pour se garantir du mal, il se faut servir de la droiture de la volonté, et, pour éviter les soupçons, de la dextérité de l'entendement.
Je dis à ceux qui proposent des choses faisables que la Reine ne les veut pas ; je fais connoître * aux autres, qui, prenant l'ombre pour le corps à raison de leur passion, mettent en avant des choses sans fondement, que, quand la Reine consentiroit à ce qu'ils proposent, l'exécution en seroit impossible.
La première procédure, qui consiste en la résistance de la volonté, est capable de faire soupçonner
1. Le manuscrit B portait d'abord il fait connaître. La correction a été faite probablement par Sancy. On remarquera ici et dans les passages qui précèdent et qui suivent, outre le style direct à la première personne, l'emploi des verbes à l'indicatif présent.
OU croire que j'ai intelligence avec ceux qui approchent le Roi de plus près.
La deuxième, qui consiste en l'examen de l'impossibilité des choses, est capable de faire concevoir aux favoris que rien ne m'empêche de leur faire mal que l'impuissance; et néanmoins, en l'assiette où je me vois, sans autre support que celui de la bonne volonté de la Reine, qui n'a autre puissance que celle de sa qualité, ce genre de conduite m'est nécessaire pour ne point porter d'ombrage à ceux qui peuvent ce qu'ils veulent, et ne pas laisser une impression contraire à la fidélité que je dois à ma maîtresse.
Il n'est pas de la France comme des autres pays. En France, le meilleur remède qu'on puisse avoir est la patience ; d'autant que nous sommes si légers qu'il est impossible que les établissements que nous faisons soient de durée, principalement quand ils sont violents et mauvaise Les [autres] nations ayant plus de plomb que nous, elles demeurent plus fixement en l'assiette en laquelle elles se mettent, de façon que le temps ne change pas leur conduite.
Au reste, s'opposer aux maux qui proviennent de l'excès de la faveur des rois, c'est le vrai moyen de les accroître, vu qu'ils sont si jaloux de leur autorité qu'ils ne peuvent même souffrir qu'on veuille diminuer les effets de leur puissance en ce même en quoi ils leur sont préjudiciables.
1. Ces appréciations sur la nature de l'esprit français se retrouvent à peu près semblables dans une note, de la main du Cardinal, conservée dans le volume 531 du fonds Clairambault, fol. 49, et qui a été publiée par M. Hanotaux dans les Maximes (ï État et fragments politiques, p. 41-42.
Perdre Luynes par violence étoit un si mauvais moyen pour gagner le cœur du Roi que la Reine fut toujours déconseillée d'entendre aux propositions qui lui furent faites sur ce sujet.
Au reste, par un tel procédé elle eût souillé la justice de sa cause et, diminuant la compassion qu'un chacun avoit d'elle, sans se délivrer de la misère où elle étoit, elle se fût rendue criminelle en l'esprit de tout le monde.
En cette considération, elle rompt toutes les parties qui se forment contre lui^ ce qui n'empêche pas qu'il ne persuade au Roi qu'elle fait tout le contraire, représentant tous ses sentiments, tels qu'il estime qu'ils devroient être, par la connoissance qu'il a des sujets de mécontentements qu'il lui a donnés.
Durant ces contentions, il naît un différend entre M. le cardinal de Guise et M. de Nevers, pour raison de la collation du prieuré de la Charité^, que M. de Nevers prétendoit par bienséance, d'autant que le prieur est seigneur de la Charité, qui est une place proche et importante à Nevers, comme ayant un pont sur la rivière de Loire, et, d'abondant, que le dernier possesseur avoit été mis à sa dévotion et en jouissoit sous son nom.
Le cardinal de Guise, au contraire, en vouloit disposer en faveur d'un des fils de M""^ des Essarts^,