‹ MémoiresChapitre 106 sur 172 · Tome I, p · texte numérisé non relu

Tome I, p

Incontinent après la mort du Roi, le Chancelier s'en fit accroire : lors M. de Villeroy, pour se maintenir, commença à ployer sous lui. A ce commencement, eux deux et le président Jeannin, demeurant bien ensemble, et le favori, qui étoit le maréchal d'Ancre, n'osant pas encore commencer à les attaquer, et eux aussi n'ayant pas sujet de faire le même à son égard, ils subsistèrent tous ensemble, et résistèrent sans aucune difficulté aux efforts des grands du royaume, qui ne se soucient pas que les affaires publiques* aillent bien, pourvu que les leurs particulières soient en bon état. Ils le firent encore, bien qu'avec beaucoup de peine, tandis qu'il n'y eut point de jour contre eux trois, nonobstant que le favori et eux se fussent déclaré la guerre ; car ils se maintinrent et résistèrent aux divers mouvements et de lui et des grands, avec lesquels il s'étoit ligué contre eux. Mais, lorsque le Chancelier eut perdu le lien de leur alliance en la mort de sa belle-fille, et, se voyant élevé par l'autorité de sa charge et par celle ^ du commandeur son frère auprès de la Reine et [par] son crédit près de la maréchale, ne voulut plus dépendre de compagnon, mais vivre en supérieur, le sieur de Villeroy s'aigrit aussi de son côté, et se mangèrent les uns les autres, donnant lieu au favori de se venger d'eux et les disgracier un à un, et à des personnes de misérable condition, de médiocre esprit et de peu de cœur, de machiner la

1. Le mot publiques a été substitué par Charpentier sur le manuscrit B au mot d'ordinaire.

2. Celle a été substitué, probablement par Sancy, sur le manuscrit B aux mots la charge.

ruine des favoris et de la Reine même, dont ils vinrent à bout.

En tous ces troubles néanmoins, M. de Villeroy demeura toujours en quelque considération et, à la mort du maréchal d'Ancre, étant remis en la fonction de sa charge, y servit jusques à la fin, bien que non plus avec l'autorité qu'il avoit accoutumé, ni avec la première vigueur de son esprit^.

Il fut homme de grand jugement, non aidé d'aucunes lettres, et ne les aimoit pas pour ce qu'il n'en avoit point, et présumoit beaucoup de soi, ne considérant pas qu'il n'avoit atteint que par une longue expérience la connoissance qu'il avoit, que les lettres, par un chemin abrégé, lui eussent donnée et plus parfaite et plus facilement. Il cachoit néanmoins avec artifice ce défaut par son peu de paroles, qui aida beaucoup à lui donner la réputation qu'il acquit; car, ne parlant dans le Conseil que par monosyllabes, il donnoit plutôt lieu de dire qu'il ne se montroit pas être savant, que non pas qu'il parût être destitué de savoir. Il étoit timide de son naturel et par la nourriture qu'il avoit eue dans la cour, en des temps èsquels la foiblesse de l'autorité royale, dans les divisions des troubles de la religion et de la Ligue, interrompit le cours de la générosité ordinaire des conseils de cette monarchie. Il fut estimé sincère et homme de parole, laquelle il donnoit aussi très difficilement, plus mémoratif des injures quedesobhgations, auxquelles il avoit

1. La dernière partie de cette phrase, depuis le mot autorité, a été ajoutée en marge du manuscrit B de la main de Charpentier. Elle tient la place d'un passage de quelques lignes que l'on retrouve plus loin.

peu d'égard, jaloux et soupçonneux, mais qui eut toujours les mains nettes, et, après cinquante et un ans de service et quasi toujours de faveur envers ses maîtres, mourut avec le même bien qu'il avoit eu de ses pères, ne l'ayant accru que de deux mille livres de rente ^ .

En la même année, mourut M. de Thou^, l'Histoire duquel témoigne qu'il étoit plus versé es bonnes lettres qu'il n'étoit louable pour sa piété et son emploi dans la cour sur la fin de sa vie, que savoir est toute autre chose qu'agir, et que la science spéculative du gouvernement a besoin de qualités d'esprit qui ne l'accompagnèrent pas toujours, M. de Villeroy, sans science, s'y étant trouvé aussi propre que lui inhabile avec toute son étude.

Nous avons vu, l'année passée, l'indignation qu'une grandeur que l'on tient d'autrui et qu'on n'exerce pas avec toute la retenue qu'il se pourroit désirer, mais en laquelle on s'abandonne à une licence absolue, a accoutumé d'engendrer dans le cœur des peuples : nous verrons au contraire, en l'année présente, combien la même grandeur, humiliée et maltraitée par des personnes abjectes, change les cœurs des hommes en une commisération plus grande que n'étoit leur indignation.

1. Le Mercure français ne consacre qu'une page, la page 317, à la mort de Villeroy.

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