‹ MémoiresChapitre 111 sur 172 · Le manuscrit B porte se moqua · texte numérisé non relu

Le manuscrit B porte se moqua

détourner de la résolution qu'il avoit prise d'envoyer les gardes à Soissons, et laisser le Roi désarmé en un temps si difficile, lui représentant que ce procédé pourroit irriter le Roi contre lui, et donner pensée au peuple qu'il le vouloit avoir absolument entre ses mains, ce qui pourroit lui apporter beaucoup de préjudice? Comme les princes furent réduits à l'extrémité, je maintins toujours, contre ses avis, que le Roi les avoit assez châtiés en faisant voir qu'il le pouvoit faire.

Quels conseils donnai-je à la Reine depuis que je fus hors de la cour, si ce n'est qu'elle ne devoit avoir aucun sentiment des choses passées, et que le maréchal et sa femme s'étoient attiré leurs malheurs et leurs peines par leur mauvaise conduite, bien que non par leur crime ; que tout ce qu'elle avoit à faire étoit de se gouverner si modérément que ses actions présentes justifiassent celles du passé, faisant paroître une si grande différence entre elle, possédée par la maréchale d'Ancre, et non possédée, qu'on jugeât clairement que tout ce qu'on pourroit remarquer d'odieux au passé venoit de ses conseils * ?

Mais tout cela n'empêcha pas que, par une haine

1. Paragraphe tiré de ce passage du Caput apologeticum (France 772, fol. 58 v"), écrit par Le Masle : a Tout le conseil qu'il a donné à la Reine depuis qu'il est hors de la cour est de n'avoir nul sentiment de ce qui s'étoit passé, que ces misérables s'étoient attiré, par leurs mauvais comportements, leur peine; que tout ce que S. M. avoit à faire étoit à se gouverner si modérément que ses actions présentes justifiassent celles du passé, faisant paroître une totale différence entre elle, possédée par la maréchale d'Ancre, et non possédée, qu'on jugeât clairement que tout ce qu'on pouvoit remarquer d'odieux au passé venoit de la maréchale. »

qui est toujours aveugle, et partant, à l'égard de laquelle toutes les raisons sont inutiles, et pour s'assurer dans l'anxiété de la crainte en laquelle ils vivoient, ils ne voulussent, à quelque prix que ce fût, me voir hors du royaume, au préjudice du service que j'étois obligé de rendre au peuple que Dieu m'avoit commis, comme ils m'empêchoient déjà de rendre au Roi celui auquel j'étois tenu.

Je passai toute l'année en cet exil, quoique, mon frère étant devenu veuf durant ce temps i, je les suppliasse de lui permettre de faire un petit voyage en sa maison pour mettre ordre à ses affaires, et de me prescrire un lieu proche d'eux tel qu'ils voudroient, n'en exceptant aucun, où je pusse demeurer pour caution de ses actions et des miennes, me soumettant encore, outre cette assurance, de recevoir de la part de S. M. telle personne qu'elle auroit agréable, pour avoir égard à nos comportements. Mais cela fut en vain ^.

En même temps qu'ils m'envoyèrent en Avignon, ils resserrèrent Barbin et lui ôtèrent cette ombre de liberté qu'ils lui avoient donnée dans la Bastille, disant qu'il en abusoit, et, au lieu d'écrire des lettres de simple compliment à la Reine, tramoit avec elle des menées préjudiciables au service du Roi. Dès le len-

1. Henri du Plessis de Richelieu avait épousé Marguerite Guyotdes Charmeaux, dame d'Ansac, morte le 15 octobre 1618. Elle avait été désignée, au moment du mariage de Marie de Médicis, pour être dame d'honneur de la nouvelle reine de France et fut évincée de cet emploi par une intrigue des Concini.

2. Ce paragraphe est la reproduction partielle d'une minute de lettre de Richelieu au Roi, écrite dans la seconde quinzaine d'octobre (Avenel, t. VII, p. 423).

demain qu'ils l'eurent resserré, ils lui envoyèrent le sieur de Bailleul^ et un autre conseiller d'État^ pour l'interroger. Il refusa de répondre, pour ce qu'il croyoit que Le Bailleul étoit encore maître des requêtes, et se déficit que les commissaires alloient bien vite en des procès criminels; mais, lui ayant dit qu'ils étoient conseillers d'État, lesquels ne font le procès à personne, et qu'ils étoient seulement venus pour ouïr et faire écrire par le sieur d'Andilly ^, qui étoit commis pour cet effet, ce qu'il auroit à dire sur quelques lettres et mémoires qu'ils lui présenteroient, et que ce n'étoit qu'une affaire domestique dont le Roi vouloit avoir la connoissance, il consentit de répondre.

Lors ils lui représentèrent les copies des lettres qu'il avoit écrites à la Reine et celles que la Reine lui avoit envoyées, et le vouloient rendre grandement criminel par ces lettres, les prenant en sens qu'ils vouloient, non au sens des paroles auquel elles étoient conçues ;

1. Nicolas Le Bailleul ou de Bailleul, marquis de Château- Gontier, maître des requêtes en 1616, conseiller d'Etat, président à mortier au parlement de Paris en 1627, chancelier de la reine Anne d'Autriche, surintendant des finances en 1643, mort le 20 août 1652.

2. Cet autre conseiller s'appelait L'Avocat, d'après les Mémoires (V Arnauld d'Ândilly, p. 376, ou plutôt Ladvocat.

3. Robert Arnauld (1589-1674), sieur d'Andilly, obtint en 1619 la place de premier commis du surintendant des finances Schônberg, devint conseiller d'Etat et intendant de l'armée d'Allemagne en 1634. Il se retira à Port-Royal-des-Champs vers 1642. Entre autres ouvrages, il a laissé des Mémoires, et un Journal inédit, qui a été publié, ces dernières années, par M. Eug. Halphen. Au sujet de cet interrogatoire de Barbin, voyez les Mémoires d' Arnauld d'Andilly, p. 375-376, et son Journal, p. 358-359.

et, entre autres choses, interprétoient ce que nous avons dit qu'il lui avoit mandé que ce qu'elle savoit qu'avoit dit Déageant lui montroit qu'il étoit temps qu'elle agit, qu'ils vouloient entendre par là qu'il falloit qu'elle fît tuer Déageant, comme s'il n'y avoit point d'autre agir que de tuer Déageant, et que sa mort servît beaucoup aux affaires de la Reine. Enfin, quand il eut expliqué cette affaire, il les éclaircit de ce doute, comme il fit de tous autres, leur remontrant que le dessein de la Reine étoit de voir le Roi par le moyen et les bonnes grâces de Luynes, et que, pour ce sujet, elle y employoit M. de Montbazon son beau-père et M. de Rohan son parent.

Ils vinrent plusieurs jours de suite l'interroger, et, au sortir d'avec lui, s'en alloient chez le Chancelier et le garde des sceaux du Vair, où quelques-uns choisis du Conseil les attendoient et délibéroient sur sa déposition. Les accusations étoient frivoles ; les défenses étoient fort solides. Le Chancelier et le garde des sceaux, quoiqu'ils fussent ses ennemis, ne furent pas d'avis, non plus que le président Jeannin, qu'on passât plus outre en cette affaire, laquelle ils jugeoient ne pouvoir réussir qu'à son honneur. Luynes, qui espéroit avoir des moyens de la faire passer pour bonne, et venir à bout de faire porter le jugement selon sa passion, voulut que l'on continuât le procès. Il est vrai qu'il le pressoit quand il pensoit avoir assez de juges gagnés, et l'arrêtoit quand le jugement luiparoissoit incertain.

Tandis qu'il se comportoit si violemment en sa conduite, il essayoit de gagner une bonne réputation par autre moyen. Il fit révoquer la paulette, par arrêt du II 19

conseil du Roi, dès le commencement de l'année^ continuant néanmoins la vénalité, pour gratifier, disoit-il, les officiers et leur donner le moyen d'accommoder leurs affaires.

Et, en février, il fit donner un autre arrêt^ au Conseil en faveur des Pères Jésuites, par lequel il leur fut permis d'ouvrir leurs écoles au collège de Clermont, selon le désir qu'ils en avoient depuis leur rétablissement, et la poursuite que, depuis la mort du feu Roi, ils en avoient continuellement faite, sans avoir néanmoins pu jusqu'alors surmonter les grandes difficultés qui s'y étoient rencontrées, et principalement l'opposition de l'Université, laquelle encore en cette occasion ne se rendit pas, et, voyant que c'étoit une résolution prise, et qu'ils ne gagneroient rien au Conseil, fit deux décrets^, par lesquels elle empêchoit qu'aucuns écoliers ne pussent aller en leur collège. Mais, les Jésuites en ayant fait plainte, par un autre arrêt du 26" avril lesdits décrets furent cassés*.

Le Roi, d'autre côté, demeura ferme pour l'exécution de l'arrêt qu'il avoit donné en son Conseil en faveur des ecclésiastiques de Béarn, les rétablissant en leurs bénéfices, et remplaçant aux ministres le revenu d'iceux sur son domaine du pays, de proche en proche ; car ceux de la Religion prétendue réformée, qui avoient reçu commandement d'envoyer des députés

1. Cet arrêt portait la date du 16 janvier 1618 [Mercure français, t. V, année 1618, p. 5-6).

2. Cet arrêt est du 15 février 1618. On en trouve le texte dans le Mercure français, p. 6 et suivantes.

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