‹ MémoiresChapitre 139 sur 172 · Viennent, dans le manuscrit R · texte numérisé non relu

Viennent, dans le manuscrit R

dégarni. Il me répondit qu'il exécutoit les ordres du sieur d'Alincourt, qui avoit ceux du Roi; je lui dis que j'obéissois volontiers parce qu'ils avoient la force en main et non par aucune connoissance que j'eusse qu'il eût juste pouvoir d'entreprendre ce que son maître lui avoit commandé.

Au même temps, le sieur du Tremblay partit pour aller trouver le sieur d'Alincourt et lui justifier qu'il étoit venu par l'ordre de S. M. pour me quérir, voir ceux qu'il disoit avoir reçus de la cour pour m'arrêter et voir ceux qui étoient les plus récents. Il se trouva en effet que ledit sieur d'Alincourt n'en avoit aucun, mais que son fils^ lui avoit mandé, au premier instant que la nouvelle de la sortie de la Reine arriva à Paris, que le sieur de Luynes, étant auprès du Roi, lui avoit dit : « Si votre père pou voit arrêter l'évêque de Luçon, il nous feroit grand plaisir. » Et sur cette parole, il avoit envoyé dans Avignon des espions pour savoir quand j'en partirois et faire une entreprise qui n'étoit pas fort difficile, puisqu'il n'étoit question que d'arrêter un homme qui venoit seul en poste.

Aussitôt que ledit sieur d'Alincourt eût vu les ordres du Roi que ledit sieur du Tremblay m' avoit apportés, il changea ses rigueurs en civilités et fut bien fâché de s'être trop hâté en cette occasion, où sa passion avoit bien plus paru que son obéissance, puisqu'il n'avoit point d'ordre. Il m'envoya un carrosse qui me rencontra à trois lieues de Lyon, écrivant à son capi-

1. Nicolas de Neufville-Villeroy (tome I, p. 236), qui avait depuis 1615 la survivance du gouvernement de Lyon; il devint maréchal de France le 20 octobre 1646.

taine des gardes, qui fut bien honteux de la façon avec laquelle il m'avoit traité dans Vienne, faisant voir à tout le monde, et la mauvaise volonté de son maître et sa malice et son peu d'esprit tout ensemble, en ce que, non content de m'avoir fait entrer dans Vienne comme un criminel, avec autant d'apparat qu'il le devoit éviter s'il eût été habile homme, je vis, sur les dix heures du soir, étant à l'hôtellerie prêt à me coucher, l'effet d'une partie qu'il avoit dressée en passant lorsqu'il me vint arrêter.

Vingt ou trente hommes apostés vinrent devant ma porte, où ils mirent l'épée à la main, et firent semblant de se battre contre les gardes dudit sieur d'Alincourt; le chamaillis des épées étoit si grand et le nombre des coups de carabines que tirèrent lesdits gardes tel, que je croyois qu'il y en eût vingt ou trente morts sur la place. Je fis appeler le capitaine et le priai de me dire ce que c'étoit; à quoi d'abord il me répondit que je le devois mieux savoir que lui-même, et que c'étoient des gens qui me vouloient sauver. Je lui dis qu'il en auroit bien aisément connoissance, puisque, dans une ville obéissante au Roi comme étoit celle où j'étois, il ne se pouvoit que tous ceux qui restoient d'un si grand combat ne fussent pris; que je le priois d'envoyer promptement quérir les chefs de la justice pour informer d'une telle action, en laquelle moi-môme je merendois partie contre qui la pût entreprendre. Il me dit qu'il n'étoit point besoin de faire cette information, qu'il lui suffisoit de connoître le dessein qu'on avoit eu et l'avoir empêché. Je le priai alors qu'au moins, en sa présence, je pusse parler aux blessés, afin que tous deux ensemble nous découvris- II 22

sions l'origine de cette affaire. Il me répondit qu'il n'y a voit personne de blessé, parce que ses compagnons avoient [eu] cette discrétion^ qu'ils avoient tiré haut pour faire peur seulement. Je répliquai : « Et tant de coups d'épée que nous avons entendus ont-ils été sans effet? » Il me dit que, par la grâce de Dieu, il n'y avoit personne de blessé. Alors je confesse que l'état auquel j'étois ne me put empêcher de lui dire : « Je pensois, lorsque vous m'avez arrêté sans pouvoir, que vous fissiez votre charge avec ignorance ; mais je reconnois maintenant qu'il y a bien autant de malice pour le moins. »

La nuit se passa, et, le lendemain, cet honnête homme fut bien étonné quand il vit que son maître s'étoit mécompte. Lors, au lieu de recevoir de moi des paroles qui lui pussent déplaire, je lui parlai avec toute la civilité qu'il me fut possible et ne pensai qu'à me tirer de ses mains et de celles de son maître.

Le sieur d'Alincourt me fît force excuses, que je reçus en paiement et, aussitôt que j'eus dîné avec lui, je partis pour continuer mon voyage en poste comme j'avois commencé. J'allai jusques à Limoges avec toute liberté; mais, le sieur de Schonberg- y arrivant le même jour que j'y passai, j'eusse été au hasard d'un pareil accident, si l'appréhension que j'en eus ne m'eût fait changer mon chemin : ce qui fut si à propos, que ledit sieur de Schonberg m'a dit plusieurs fois depuis

1. Le document de la main de Cherré porte : avoient été si discrets.

2. Le comte de Schonberg était alors lieutenant du Roi en Limousin. Voyez Mercure français, p. 173.

qu'il m'avoit fait courre toute la nuit, pensant que je tusse Monsieur de Toulouse * .

J'arrivai le lendemain à Angoulême, le mercredi de la semaine sainte^. Gomme je pensois être arrivé à bon port, c'est là où je trouvai plus de tempête; le duc d'Épernon, Ruccellaï, Ghanteloube et plusieurs autres, peu unis, s'accordèrent tous en ce point de s'opposer à moi. Je ne trouvai quasi personne en la maison qui m'osât regarder de bon œil que M"^® de Guercheville^.

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