‹ MémoiresChapitre 142 sur 172 · Auprès d'elle, d'après le document que Cherré a écrit · texte numérisé non relu

Auprès d'elle, d'après le document que Cherré a écrit

342 MÉMOIRES [If3l9]

sieurs faisant trop connoître l'extrême désir qu'ils avoient de savoir mes sentiments sur les affaires qui étoient sur le bureau, je pris la parole et leur dis qu'ils ne dévoient pas trouver étrange si j'opinois mal en l'affaire présente, parce que je ne savois ni les particularités de ce qui s'étoit passé, ni quelles intelligences S. M. avoit au dedans et au dehors du royaume, mais que je leur ferois voir ingénument ma franchise en leur disant que je pensois avoir assez de connoissance pour leur dire que, pour bien faire aller les affaires de S. M., je voudrois faire tout le contraire de ce qu'ils avoient fait jusques alors; que j'avois vu diverses lettres que la Reine avoit écrites à la cour, fort piquantes et fort aigres, et que je voyois autour d'elle fort peu de gens de guerre pour la défendre, et apprenois qu'on n'avoit pas fait grands préparatifs pour en avoir davantage ; qu'à mon avis il falloit écrire civilement, sans bassesse, pour adoucir les esprits de la cour, et s'armer puissamment pour se mettre en état de se garantir de quelque mauvaise humeur qu'ils pussent prendre.

Cet avis, qu'ils ne pouvoient condamner avec raison, leur ôta tout moyen de me contredire, mais non pas la volonté de me mal faire.

Deux jours après, le duc d'Épernon vint trouver la Reine pour lui dire que Ruccellaï, ayant su que S. M. m'avoit donné ses sceaux (ce qui n'étoit pas vrai, bien qu'elle me les eût destinés dès Blois), étoit résolu de la quitter si elle continuoit en cette volonté. La Reine lui répondit que cette pensée qu'elle avoit eue n'étoit point nouvelle, puisqu'elle avoit pris cette résolution dès Blois, à laquelle Ruccellaï n'avoit aucun intérêt,

parce que aussi bien ne vouloit-elle pas les lui donner. Sachant ce qui s'étoit passé en ce sujet, je suppliai la Reine de ne découvrir pas encore tant la bonne volonté qu'il lui plaisoit avoir pour moi et dire à ces Messieurs qu'ayant su ce qui s'étoit passé sur le sujet des sceaux, je l'avois suppliée de n'en disposer point en ma faveur.

Aussitôt qu'ils surent cette réponse, ils crurent que j'avois quelque appréhension, et le duc d'Épernon, par personnes interposées, me fît dire que je serois bien mieux en mon évêché que de demeurer auprès de la Reine, pour m'y attirer tant d'ennemis comme je ferois.

Je répondis à celui qui me fit ce discours, avec autant de civilité comme en apparence il en avoit assaisonné le sien, que je croyois qu'en quelque lieu que seroit la Reine, qu'elle seroit la maîtresse; qu'il étoit important au duc d'Épernon de le faire voir ; que j'étois venu la trouver à Angoulême sans y désirer autre aveu que le sien ; que je prétendois y demeurer de la sorte, si elle l'avoit agréable, sans vouloir contraindre ceux qui ne me voudroient pas aimer à forcer leur humeur; que j'estimois pouvoir n'être pas inutile à ceux qui me départiroient leur bienveillance.

Deux jours se passent sans que j'entendisse aucune nouvelle des nouveaux complots qui se faisoient ; mais le troisième ne s'écoula pas sans que la Reine reçût une nouvelle proposition de m'exclure de son conseil. Elle s'en défendit fortement, témoignant trouver d'autant plus mauvais cette ouverture, que je n'y étois entré qu'à leur prière; mais j'estimai qu'il falloit encore suivre le nouveau changement de leur humeur,

à quoi S. M. condescendit enfin, quoiqu'avec grande peine * .

Pendant ces divisions de cabinet, le comte de Schonbcrg qui étoit arrivé, comme j'ai dit ci-dessus, à Limoges, se préparoit puissamment, assemblant tout ce qu'il pou voit de gens de guerre pour aller attacjuer Uzerche-, où le duc d'Épernon avoit mis garnison. Il estimoit lui-même que ce poste étoit si nécessaire à Angoulême qu'il le falloit conserver assurément^. Il conseilla à la Reine d'écrire au Roi, ce qu'elle fit^, pour le supplier de ne point faire attaquer cette place qui lui étoit nécessaire pour sa sûreté, jusqu'à ce qu'elle lui eût pu faire entendre les choses qu'elle avoit à lui présenter, ainsi qu'elle lui avoit mandé auparavant^.

Le Breuil*^, capitaine du régiment de Piémont,

1. Sur toutes les difficultés que rencontra Richelieu à son arrivée à Angoulême, voyez Avenel, t. I, p. 584.

2. Aujourd'hui chef-lieu du canton de l'arrondissement de Tulle, département de la Corrèze, Uzerche, en Limousin, était « terre d'église, l'abbé d'Uzerche étant seigneur de la ville. L'abbaye est sur une petite montagne entourée d'une rivière, fors une étroite avenue qui se peut facilement retrancher; tellement qu'elle est une citadelle naturelle qui commande à la ville : et celui qui tient cette abbaye est gouverneur » [Mercure français, p. 172-173).

3. Ici prend fin l'emprunt de douze pages fait au document de la main de Cherré (France 772, fol. 253).

4. Voyez cette lettre dans le Mercure français, t. V, année 1619, p. 174. Elle est du 4 avril 1619.

5. Avec le paragraphe suivant commence un nouvel emprunt au même document écrit par Cherré (fol. 253-254).

6. Henri du Breuil, capitaine au régiment de Piémont depuis l'année 1594, fut tué au siège de Montauban le 22 août 1621, d'après les Mémoires de Bassampierre.

homme de grand cœur et de fidélité égale, étoit dans l'abbaye qui tient lieu de château, avec trente ou quarante hommes seulement. Plusieurs s'offrirent à se jeter dans la ville. Ghambray', entre autres, huguenot, assez connu par les bonnes actions qu'il avoit faites du temps du feu Roi, homme déterminé, et (jui savoit le métier de la guerre parfaitement, demande cinq cents hommes de pied et cent chevaux, pour se jeter dans cette place et la garder contre de bien plus grands efforts que ceux du comte de Schonberg.

Le duc d'Épernon, aussi jaloux qu'irrésolu en ce qu'il vouloit faire, ne peut se résoudre, ni à laisser faire cette action à autrui, ni aussi à y aller lui-même assez à temps pour faire l'effet qui étoit désiré. Il différa tant, que le jour qu'il partit avec cinq cents chevaux et deux mille hommes de pied, en résolution de combattre le comte de Schonberg, le même jour ledit sieur de Schonberg étoit arrivé à Uzerche, avoit emporté la ville par l'intelligence des habitants, et l'abbaye par la hardiesse d'un curé voisin, qui lui donna l'invention de l'écheller par un côté par où ledit curé passa lui-même, et faire jouer une mine par un autre, qui fit ouverture dans une cave, de laquelle trois hommes de front entroient dans la cour.

Le Breuil fit merveille en cette occasion et se défendit jusques à ce point que, tous les ennemis étant dans la place, il se retira dans une petite voûte avec onze de ses compagnons, où, sans autres armes que des

1. Louis de Pierrebiiffière, seigneur de Ghambray (ci-dessus, p. 79), né vers 1556, avait épousé, en 1611, la fille de La Noue; il dut mourir peu après 1619.

piques et leurs épées, ils firent leur capitulation, la vie sauve, le 11® avriP.

Par ce moyen le duc d'Épernon, s' approchant d'Uzerche, n'eut autre conseil à prendre que de s'en revenir et ramener Le Breuil avec autant d'honneur comme il avoit de déplaisir d'avoir manqué son entreprise^.

En même temps, on reçut la nouvelle de la réduction de la haute ville de Boulogne^ en l'obéissance du Roi, ceux de la basse ville ayant contraint le lieutenant de M. d'Épernon* et les gens de guerre qui y étoient de se retirer, dont ils firent encore écrire à la Reine le 1 1® avril pour se plaindre de ce que, pendant que M. de Béthune lui donnoit de bonnes paroles, on procédoit par voie de fait contre les villes qu'elle tenoit ^.

1. Sancy a ajouté l'onzième avril sur le document écrit par Cherré, Schônberg donne la date du 12 (note suivante).

2. C'est ici que se termine l'emprunt fait au document de la main de Cherré. — Voici la lettre que Schônberg écrivit au Roi à la suite de la prise d'Uzerche [Mercure français, p. 177- 178) : « Sire, voyant M. d'Epernon à deux lieues d'Uzerche avec son armée volante, je me suis résolu d'essayer de faire prendre l'abbaye. Et cela m'a si heureusement réussi que, l'ayant attaquée par cinq ou six endroits, nous l'avons forcée le douzième de ce mois. A la prise de laquelle ont été tués quelques-uns de ceux qui étoient dedans, et fait composition aux autres, qui étoient enfermés dans une tour, de les laisser sortir avec la liberté entière. Je crois que jamais M. d'Epernon, qui en étoit si proche, ne reçut un tel déplaisir, et, s'il entreprend d'attaquer la place, il trouvera à qui parler. Je suis à la campagne avec tous mes amis, au nombre, jusques à cette heure, de cinq cents maîtres, et verrai venir les ennemis... »

Page 1