‹ MémoiresChapitre 144 sur 172 · C'est-à-dire de la Reine ou de la ville de Tours · texte numérisé non relu

C'est-à-dire de la Reine ou de la ville de Tours

Il y avoit si peu d'apparence de le croire, vu que ledit gouverneur avoit été nourri du duc d'Épernon, qu'il étoit neveu^ du sieur du Plessis son confident, que, par sa seule faveur, il avoit trouvé un mariage très avantageux; qu'il n'étoit dans cette place, au respect dudit duc d'Épernon, que comme une créature pour son maître ; que, quelque avis qu'on eût pu avoir, on n'eût pas évité ce piège, lequel cependant étoit si certain, que ledit sieur de Béthune avoit les ordres nécessaires pour lui faire exécuter la promesse qu'il avoit faite d'arrêter la Reine et ledit duc d'Épernon s'ils alloient à Saintes, moyennant ce dont on étoit convenu avec lui pour son intérêt, et que les adhérents du sieur de Luynes, qui avoient machiné ce complot, ne me l'ont pas nié depuis.

Pendant cette négociation, Ruccellaï traversoit, en ce qui lui étoit possible, le traité qui se faisoit; mais, comme il étoit sans crédit, ses efforts étoient vains. Il fit diverses propositions à la Reine, fort extravagantes, et qui n'avoient autre fin que sa vengeance et sa passion. Un jour, après lui avoir ~ fort exagéré ses services et exigé d'elle plusieurs serments de secret, il lui dit qu'il savoit un moyen de la tirer fort avantageusement du mauvais état où elle étoit; ensuite, il lui représenta qu'elle n'étoit pas trop contente du duc d'Épernon et que la haine que le Roi et les favoris lui portoient étoit telle que, si elle vouloit leur donner

1. Était-ce Baussonnière, neveu du sieur du Plessis, que mentionne Girard dans son Histoire de la vie du duc d'Epernon, éd. de 1663, t. II, p. 354?

2. « Après lui avoir, en particulier, fort exagéré... », d'après le document écrit par Cherré.

lieu de se venger de lui, il n'y a rien qu'ils ne fissent en sa faveur; qu'il lui seroit déshonorable de le faire en sorte qu'on pût apercevoir qu'elle contribuât à son malheur, mais qu'il lui donneroit un expédient où les plus clairvoyants ne verroient goutte et où elle trouveroit son compte.

Cet expédient étoit que la Reine fît semblant de vouloir aller voir faire la montre, à une lieue d'Angoulème, au régiment de ses gardes qui étoit commandé par le marquis de Mauny. Là se trouveroient trois ou quatre compagnies de chevau-légers, qui étoient assurées à Ruccellaï, pour être vues de la Reine, qui, au même temps, prieroit le duc d'Épernon de ne trouver point mauvais si elle se retiroit d'Angoulême pour s'en aller à Brouage, où le sieur de Saint-Luc^ la devoit retirer; qu'incontinent après la retraite de la Reine, le Roi s'avanceroit avec ses forces et déposséderoit sans difficulté le duc d'Épernon d'Angoulême et de Saintes, et traiteroit d'autant mieux la Reine, qu'il sauroit qu'elle auroit favorisé le châtiment d'une personne qui avoit desservi S. M.

Cette proposition sembla non seulement si extravagante, mais si méchante à la Reine, qu'elle la rejeta de son propre mouvement : ce en quoi je la fortifiai autant qu'il me fut possible, après qu'elle m'eut fait l'honneur de me la communiquer, lui faisant voir que toute la malice d'enfer n'eût su lui en suggérer une plus propre de la perdre en toutes façons. Cet

1. Timoléon d'Espinay (1580-1644), seigneur de Saint-Luc, gouverneur de Brouage et des îles de Saintonge, combattit victorieusement les Rochelais en 1622, fut créé maréchal de France en 1628 et nommé lieutenant général en Guyenne.

esprit désespéré, se voyant débouté de ses prétentions, corrigea sa proposition, suppliant seulement la Reine de se tirer des mains du duc d'Épernon, avec son consentement, pour se mettre à Brouage. La Reine prit temps de penser à cette ouverture, laquelle on lui fit voir très mauvaise : premièrement, pour ce que Brouage étoit lors en si mauvais état que la place n'eût su soutenir quinze jours l'effort de la puissance du Roi; secondement, parce que la fidélité du sieur de Saint-Luc lui étoit fort peu assurée, Cominges^ étant déjà venu divers voyages de Paris vers lui pour le regagner pour la faveur, ce qui fit telle impression dans son esprit que, peu de temps après, il fit son accord sans la Reine, moyennant vingt mille écus et quelques autres conditions, qui, à mon avis, n'eussent produit autre effet que de lui faire éviter de recevoir la Reine en sa place, mais non pas la tromper au cas qu'elle y eût été; en troisième lieu, parce que, si la Reine entendoit à ce conseil, quoiqu'elle ne fût pas d'accord avec les favoris de la perte du duc d'Épernon, ainsi que Ruccellaï la désiroit par sa première proposition, elle s'ensuivroit indubitablement, étant certain que la^ personne et le respect de la Reine ne seroient pas plus tôt séparés d'Angoulême, que la ville ne fût en proie et prise dans quinze jours; enfin, parce que, si elle étoit pressée dans Brouage, il ne lui resteroit plus que de se mettre à la merci des vents dans

1. Pierre de Cominges, lieutenant au gouvernement de Brouage depuis 1604, et gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi en 1611.

2. Le manuscrit B porte sa personne ; mais le document écrit par Cherré porte avec raison la personne.

quelque méchante barque, n'ayant point de vaisseau de considération.

S. M. goûta tout à fait ces raisons; et, représentant à Ruccellaï la dernière ci-dessus exprimée, il fut si impudent que de dire que Rome lui resteroit pour retraite et qu'il se tiendroit fort heureux de la loger dans le palais qu'il y avoit.

Ces extravagances, qui faisoient de plus en plus connoître et la folie de cet esprit et sa malice tout ensemble, furent suivies d'une autre non moins impertinente. Il proposa à la Reine d'épouser le roi d'Angleterre * ; qu'il feroit la négociation de ce mariage pendant qu'elle seroit à Rrouage; que, de là, on pourroit faire venir des vaisseaux propres à la faire passer sans péril le trajet qu'il falloit faire; qu'il savoit bien qu'il y avoit quelque chose à dire pour la religion; mais qu'en matière si importante il ne falloit pas regarder de si près, vu principalement qu'elle ne seroit point forcée en sa créance et auroit la liberté de la religion catholique en son particulier.

Par cette dernière proposition, la Reine se trouve si importunée des impertinences de cet homme, que, lui étant insupportable, elle se résolut de le chasser, ce dont je la détournai, non sans peine.

Je lui représentai qu'elle savoit bien que je n'aimois pas Ruccellaï, que je connoissois son extravagance et le préjudice qu'elle pouvoit recevoir de l'avoir auprès d'elle, qu'il n'étoit pas question de savoir s'il l'en falloit ôter, mais seulement des moyens qu'il falloit tenir pour parvenir à cette fin; que

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