‹ MémoiresChapitre 157 sur 172 · Maurice de Nassau, prince d'Orange, mort en · texte numérisé non relu

Maurice de Nassau, prince d'Orange, mort en

absolue au fait des armes, prenant un de leurs prétextes sur ce qu'ils ne portoient pas ses livrées, qui étoient l'orangé. Le comte Maurice, qui jusqu'alors n'avoit point eu la puissance de Barneveldt suspecte ni n'en avoit eu jalousie, d'autant qu'il l'employoit toute à maintenir et à augmenter son crédit et autorité dans les États, commença à l'envier dès qu'il vit qu'elle se soustrayoit de sa dépendance et agissoit à part, non seulement sans son avis, mais contre sa volonté.

Des libelles commencèrent à courir parmi le peuple contre Barneveldt, qu'on accusoit d'être étranger de la province de Hollande et de s'être enrichi dans sa charge, ce qui ne pouvoit être que par mauvais moyen. Il fait son apologie, mais elle n'est pas reçue avec la même grâce que son accusation, tant la faveur du peuple est prompte à changer envers celui qu'il a plus estimé, dès que la fortune commence à lui être moins favorable. Les États-Généraux et le comte Maurice commandent aux villes de casser ces gens de guerre qu'elles appellent Attendants ; elles refusent de le faire. Le comte y va courageusement en personne, non sans péril, parle aux soldats, les gagne, leur fait poser les armes et dépose tous les magistrats. Les Arminiens se plaignent, présentent requête pour vider devant les magistrats le différend de leur religion; les autres demandent un synode et soutiennent que le magistrat ne se doit mêler de ce fait.

Barneveldt, déchu d'autorité avec son parti, est averti qu'on veut mettre la main sur sa personne; il ne se retire pas néanmoins, mais, assuré sur ses longs services et sur son innocence, paroît toujours en

public et va au Conseil comme il a accoutumé. Enfin, on l'arrête, le 24 août 1618, et on le met en prison. On convoque un synode qui se termina sans qu'ils prissent aucune résolution sur le fait de leur créance, et, tôt après, ils donnèrent des juges à Barneveldt pour lui faire son procès.

G'étoit une chose pitoyable de voir un vieillard de septante et un ans, le plus ancien ministre de leur république, qui avoit été trente-trois ans avocat général de leurs principales provinces, avoit la principale part à leur établissement, et, ce qui est le plus à remarquer, avoit par son adresse renvoyé en Angleterre le comte de Leicester*, établi en 1585 i^ouverneur général des Provinces-Unies, et avoit mis en avant le prince Maurice et été la principale cause de sa grandeur, le maintenant toujours bien avec Messieurs des États en toutes les rencontres èsquelles il y avoit eu entre eux quelque mésintelligence, ayant été jusqu'à trente-deux fois député de leur part vers lui dans leurs armées, après tant de services rendus, et y avoir employé tout le temps de sa \ie, être, pour récompense, mis prisonnier par celui qui lui étoit plus redevable, au milieu de l'État qui lui étoit obligé de la meilleure partie de sa prospérité.

Le Roi s'y intéressa, et pour l'honneur des États, et pour l'amour de Barneveldt, et pour ce aussi qu'entre

1. Robert Dudley (1531-1588), comte de Leicester, commandant en chef des troupes anglaises envoyées en 1585 dans les Pays-Bas révoltés pour soutenir les protestants contre l'Espagne. Ayant accepté le titre de gouverneur général que lui offraient les Hollandais, il fut désavoué par son gouvernement et ne conserva ces fonctions qu'à grand'peine.

les crimes qu'on lui mettoit à sus, celui d'avoir eu quelque intelligence avec les ambassadeurs de S. M. en étoit un. Le sieur de Boissise fut envoyé ambassadeur extraordinaire pour ce sujet et exposa * aux États, le 12*^ de décembre, le motifs et les raisons de son envoi, leur représentant que, si Barneveldt et les autres prisonniers étoient véritablement coupables du crime de trahison et d'intelligence avec les ennemis, il étoit raisonnable qu'ils fussent punis selon la rigueur des lois, mais qu'il étoit juste aussi de considérer que ces crimes étoient si atroces en eux-mêmes que les États bien policés les jugeoient réduits à certains faits, outre lesquels on ne les devoit pas étendre, ni les tirer par des conséquences à d'autres actes qui ne sont pas de cette qualité-là, et, partant, que les contentions, les jalousies et l'ambition entre les personnes d'autorité, desquelles naissent souvent plusieurs inconvénients aux États, ne sont néanmoins pas imputés à crime de trahison contre l'État, pour ce qu'on la doit juger par la volonté, non par l'événement; que Barneveldt avoit rendu tant de témoignages de sa fidélité qu'il étoit difficile de croire qu'après cela il eût conspiré la ruine de sa patrie; qu'il étoit important qu'on lui donnât des juges non suspects et qu'ils ne le jugeassent pas sur de simples

1. Le mémoire remis à cette occasion aux Etats-Généraux portait la date du 12 décembre 1618 et les signatures de Jean de Thumery de Boissise et de Benjamin Aubery du Maurier, ambassadeur du Roi. Il a été imprimé dans le Mercure français, t. V, année 1619, p. 2.

2. Par scrupule de style, Charpentier a mis, sur le manuscrit B, motif âu lieu de sujet.

conjectures, étant chose certaine qu'il y a beaucoup de choses apparentes qui ne sont pas véritables et beaucoup de véritables qui n'ont pas de vraisemblance; enfin, que le conseil de S. M. étoit qu'on le traitât favorablement, selon la bonne coutume des républiques libres, qui, même es plus grands méfaits, ont fait difficulté d'épandre le sang des citoyens, conservant pour une des principales marques de liberté de ne toucher pas facilement à leur vie ; que, si les États choisissoient la voie de la douceur en ce fait-ci, S. M. leur en sauront un gré particulier, comme elle tiendroit à offense le peu de respect qu'ils lui auroient rendu s'ils faisoient le contraire.

Les États firent réponse \ le \9^ décembre, qu'ils suivroient en ce jugement la voie de la douceur et de la clémence, à laquelle la condition de leur république les porte, tant que la sûreté de leur État leur pourra permettre, ne croyant pas néanmoins que, quel que pût être l'événement de ce procès, S. M. en puisse être offensée, préférant les sollicitations de quelques particuliers à la conservation de leurs provinces. Ils y ajoutèrent une plainte non légère, que S. M. avoit défendu aux huguenots de son État^ de se trouver au synode qu'ils avoient assemblé. Et, sans perdre temps, ils continuèrent, à la Haye, à faire le procès dudit Barneveldt et des autres prisonniers qui étoient avec lui, et ce par vingt-six jugeg qu'ils choisirent

1. Cette réponse a été imprimée dans le Mercure françois, t. V, année 1619, p. 7.

2. Le manuscrit B porte leur État, ce qui est contraire au bon sens et au texte mêmes de la réponse des Hollandais insérée dans le Mercure françois.

dans les sept Provinces-Unies, et le condamnèrent à mort au commencement de mai de la présente année, par la plus signalée ingratitude qui fut jamais commise ; car ils n'eussent osé penser autrefois à le perdre ; mais, après que par ses sages conseils il les eut mis en état de n'avoir plus besoin de lui et eut ouvert un chemin si ample et si large à la prospérité de leurs affaires, qu'ils n'avoient point affaire ni nécessité de guide pour les conduire, au lieu de récompense qu'il méritoit, ils le payèrent d'envie et lui donnèrent la mort.

L'ambassadeur du Roi^, ayant eu avis de ce jugement, et qu'il devoit être exécuté le 13, demanda audience aux États et, ne l'ayant pu obtenir, leur manda, par écrit ^, qu'il avoit charge de S. M. de leur représenter que Sadite Majesté, sans entrer plus avant en connoissance des causes motives de ce jugement, persistoit à les exhorter encore, pour le lieu qu'elle tenoit entre leurs amis et alliés, d'épargner la vie du plus ancien officier de leur république, attendu que, s'il défaut quelque chose à la sûreté de leur État, il ne sera pas suppléé par le peu de sang qui reste à un pauvre vieillard qui, sans violence, ne peut éviter de mourir bientôt par le cours de la nature, et ils recevroient de l'honneur d'user de clémence

1. Benjamin Aubery, sieur du Maurier, secrétaire ordinaire de Henri IV (1590), conseiller d'État en 1615 et ambassadeur à la Haye de septembre 1613 à octobre 1623.

2. Cette lettre est datée du 13 mai 1619. Elle a été imprimée dans le Mercure français, t. V, année 1619, p. 37. Fontenay- Mareuil [Mémoires, p. 421) blâme très vivement Louis XHI d'être ainsi intervenu en faveur de Barneveldt, « comme s'il eût été payé des Espagnols pour faire leurs affaires ».

pour celui qui a usé sa vie en les servant; que, s'ils ont volonté de lui faire souffrir quelque sorte de peine, il leur est aisé de lui commuer celle de la vie en une moindre, le confinant à demeurer le reste de ses jours en une de ses maisons.

Ces remontrances ne servirent de rien*, tant ce peuple étoit animé contre lui, donnant une preuve certaine que, dans les États qui sont sujets aux lois populaires, la grandeur et l'autorité est le plus souvent dommageable à celui qui la possède et nourrit d'ordinaire son propre malheur, d'autant que, comme ils ne reçoivent leurs charges qu'en faisant la cour au peuple, l'envie de ceux qui les ont données les soulève contre eux, et ce avec tant d'iniquité qu'ils ne sont pas contents de les abaisser et les remettre dans l'état auquel ils étoient quand ils les ont élevés en la magistrature, mais, usant cruellement de la puissance qu'ils ont, ils les condamnent aux peines les plus grièves qu'ils peuvent, dès que la mauvaise fortune leur en présente l'occasion.

Les obligations qu'ils avoient au Roi furent peu considérées par eux, dont le prince Maurice fut la principale cause, d'autant que cette querelle étant, en quelque manière, particulière entre lui et Barneveldt, il se sentit offensé que le Roi entreprît sa défense.

MM. de Luynes, qui gouvernoient , eurent peu d'égard à ce mauvais procédé, ne pensant qu'à se conserver en leur particulier et tenir, par tous les artifices qu'ils pouvoient, la Reine éloignée, de peur

k Barneveldt fut décapité à la Haye le 13 mai 1619, à neuf heures du matin.

que la splendeur de S. M. n'obscurcît la fausse lumière dont ils éclatoient à la cour ^

Quoique toutes leurs actions lui donnassent lieu de douter de la sincérité des promesses qu'ils lui faisoient, elle ferme les yeux à ses justes pensées et attribue la chaleur de ses cendres au feu qui y avoit été un peu auparavant et qu'elle veut croire (jui n'y est plus, et ainsi elle me commande de m 'avancer à Tours^ pour préparer son entrevue avec le Roi, où je ne manquai pas d'assurer le sieur de Luynes que^, pour conserver la bienveillance de la Reine, qu'il trouvera sincère en son endroit, il n'étoit question qu'à lui donner des effets de son affection aux occasions qui s'en présenteront; que je savois certainement ses intentions être entières pour le Roi et que ses désirs n'avoient autre but que la paix et le repos

1. Il est piquant de remarquer, à propos de ce sévère jugement sur les Luynes, que Richelieu prodiguait ses bons offices à tous les partis. On a vu qu'il avait préparé la lettre écrite parle P. Arnoux à la Reine mère, le 22 août 1619; c'est encore lui qui rédigea les lettres de Marie de Médicis, et celles de Luynes à la Reine mère : il y a entre autres une minute de lettre de Luynes à Marie de Médicis où Richelieu lui-même a pris la plume pour écrire une phrase sur la marge (Aff. étr., France 772, fol. 206).

2. Richelieu arriva à Tours le 30 août [Journal (TArnauld d'Andilly^ p. 445).

3. D'ici à la fin du paragraphe, les Mémoires reproduisent textuellement un passage de 1' « Extrait des lettres écrites à Angoulême depuis le traité », de la main de Charpentier. Ce passage a été corrigé sur le document même par Sancy (Aff. étr., France 772, fol. 186 v"). C'est l'analyse d'une lettre de Richelieu à Luynes, du 28 juillet 1619.

de cet État; qu'il pouvoit être certain d'avoir une vraie part en son affection et que, si d'autres lui persuadoient le contraire, c'étoient artifices de personnes qui, sous couleur de l'aimer, lui vouloient porter préjudice.

Cinq jours après que je fus parti, la Reine suivit et vint trouver le Roi. Toute la France est ravie de voir la réunion de deux personnes qui, unies par nature, ne peuvent être séparées que par des horribles artifices. Couziers* ôte à Tours le bonheur de cette entrevue. La Reine y étant arrivée le soir, le Roi s'y rendit le matin; si grande affluence de peuple s'y rencontre que, le logis ne la pouvant contenir, le jardin fut le lieu de cette première vue. Une joie paroît très grande au visage du Roi; les larmes de la Reine parlent à son fils; elle l'embrasse tant de fois qu'elle lui baigna tout le visage. Peu de personnes purent contraindre les leurs; tout est en allégresse, vraie cause de ces larmes. La Reine arrive peu après avec les princesses vers la Reine sa mère. L'après-dînée, on va à Tours, où quelques jours se passent avec grands témoignages d'amour entre la mère et le fils. Gela ne plaît pas trop aux favoris qui, pour leur intérêt particulier, estiment à propos de rompre cette intelligence nécessaire au bien de l'État. Ils ont l'œil au Roi autant qu'ils peuvent : s'il va chez la Reine, un d'entre eux y est toujours présent; s'il s'approche

1. Couziers, près de Tours, était une habitation du duc de Montbazon, beau-père du duc de Luynes. La Reine arriva à Couziers le 4 septembre 1619 et y coucha; le Roi y arriva le 5. Il y a Couzières dans le manuscrit.

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d'elle, ils y accourent incontinent, sous quelque prétexte qu'ils forment sur-le-champ. Toute la cour remarque cette procédure, s'en offense et la blâme, chacun connoissant bien qu'elle n'avoit autre but que d'empêcher les effets de la nature. On tâche de la séparer des intérêts du duc d'Épernon ; on lui propose force conditions avantageuses à cette fin ; mais l'intérêt de l'honneur l'arrête et les lui fait rejeter avec courage.

LL. MM. se séparent. Le Roi va à Compiègne, et la Reine sa mère va passer à Ghinon pour, de là, aller à Angers prendre possession de son gouvernement, avec intention de rejoindre le Roi à son arrivée'' à Paris. Mais elle n'est pas si tôt éloignée qu'elle voit de nouveaux effets de mauvaise volonté contre elle : ceux qui l'ont assistée et servie ne sont point remis dans les charges dont ils avoient été dépossédés à son sujet ; et, davantage, le comte du Lude étant mort de pourpre à Tours, incontinent après son départ, on donne la charge qu'il avoit de gouverneur de Monsieur au maréchal d'Ornano^, sans lui en donner avis. Elle se tient offensée et du choix de la personne et de la forme qu'on y a tenue ^ ; mais ce qui la fâche davan-

1. Le scribe du manuscrit B avait mis armée; Charpentier a corrigé en écrivant arrivée.

2. Jean-Baptiste d'Ornano (ci-dessus, p. 182) n'était alors que colonel général des Corses ; il ne fut fait maréchal de France que le 7 avril 1626.

3. Dans une lettre à Luynes, qu'Avenel a datée de la seconde quinzaine d'octobre 1619, Richelieu, obligé sans doute à faire contre mauvaise fortune bon visage, s'exprimait tout différemment. La Reine, disait-il, « a grandement approuvé le choix

tage est qu'on résout de la délivrance de Monsieur le Prince \ dont on lui avoit parlé de loin comme d'une chose non arrêtée.

Toutes ces choses l'arrêtent à Chinon et lui donnent sujet d'écrire au Roi pour se plaindre. On la presse d'aller à Angers, ne s'assurant pas que les troubles dont on venoit de sortir soient pacifiés si elle ne prend possession de son gouvernement. Elle s'excuse, et, n'osant mettre en avant les causes qui l'offensent le plus, elle dit que la principale raison qui l'arrête est que ceux qui l'ont servie ne sont point rétablis dans leurs charges et que son honneur et sa conscience l'obhgent de ne partir du lieu où elle est jusques à ce que cela soit, étant obligée de penser à leur repos premièrement qu'au sien 2. Néanmoins, enfin, le sieur de Brantes l'étant venu trouver de la part du Roi, elle se résolut de partir, ce qu'elle fit le 14^, et arriva le \6^ à Angers^, non contente des raisons que ledit Brantes lui avoit apportées de la liberté qu'ils avoient

qu'il a plu au Roi de faire de M. le Colonel [d'Ornano] pour avoir la charge de Monseigneur son frère » (t. VII, p. 931).

1. Monsieur le Prince reçut avis de sa mise en liberté le 17 octobre 1619 [Mercure français, t. VI, année 1619, p. 334). Il sortit du château de Vincennes le 20 [Journal d'Arnauld d' Andilly , 1^ . 452).

2. Cette phrase est tirée de 1' « Extrait » de Charpentier cité plus haut (France 772, fol. 186). C'est l'analyse d'une minute de lettre de la Reine mère à Victor-Amédée, prince de Piémont, son gendre ; cette minute, rédigée dans le cabinet de Richelieu, contient à la fin quelques lignes de la main même du Cardinal (France 772, fol. 198).

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