‹ MémoiresChapitre 28 sur 172 · Au prieuré de Saint-Martin-des-Champs · texte numérisé non relu

Au prieuré de Saint-Martin-des-Champs

Lors Monsieur le Prince, revenant un peu à soi, lui dit que la Reine chassât M. de Bouillon hors de la cour, qu'il le brouilloit, et tourmentoit son esprit, qu'il lui falloit avouer qu'il avoit un grand ascendant sur lui, que, lui dehors, il tourneroit les autres princes comme bon lui sembleroit. Barbin, qui ne savoit s'il lui parloit à dessein pour découvrir son sentiment, lui répondit que la Reine les afïectionnoit tous, qu'elle désiroit les contenter et maintenir la paix en ce royaume. Quant à M. de Bouillon, s'il y avoit quelque commission honorable et digne de lui donner hors de la cour, elle le feroit volontiers, et qu'il falloit qu'en cela ledit seigneur Prince lui aidât*.

Cet entretien fini, ils se séparèrent. Monsieur le Prince, retournant en son logis, y trouva M. de Bouillon qui l'attendoit, et qui sut si bien l'ensorceler par ses discours qu'il lui fit prendre des pensées et des résolutions toutes nouvelles : à quoi son esprit, en l'état où il se trouvoit, n'étoit pas mal disposé ; car l'ordinaire de ceux qui sont éperdus de crainte, c'est de croire que les nouveaux conseils sont toujours les meilleurs, qu'il y a plus d'assurance autre part que là où ils se trouvent, et que tout ce qu'on leur propose est plus assuré que ce qu'ils avoient pensé. Il le fit résoudre de pousser les choses jusques à l'extrémité et, rompant avec le maréchal d'Ancre, lui envoyer dire, comme une parole de défi, qu'il ne vouloit plus

1. L'entretien du prince de Condé et de Barbin est ainsi rapporté par d'Estrées [Mémoires, p. 413) : « Monsieur le Pinnce ayant envoyé chercher Barbin, il lui déclara une grande partie de tout le secret et lui témoigna qu'il vouloit toujours servir le maréchal d'Ancre et le garantir de tous les accidents dont il étoit menacé. »

être son ami . Une des principales raisons par lesquelles le duc de Bouillon l'y anima fut qu'il lui dit que ledit maréchal s'étoit moqué de lui sur le sujet du démariage d'avec Madame la Princesse, qu'il lui avoit fait espérer d'obtenir de Rome, et ne le faisoit pas néanmoins.

Monsieur le Prince donna cette commission à M. l'archevêque de Bourges, qui, trop hâté valet, s'en alla de ce pas chez le maréchal d'Ancre, où il trouva Barbin, que ledit maréchal avoit envoyé quérir, et l'abbé d'Aumale*. Il dit à l'un et à l'autre qu'ils pouvoient être présents à ce qu'il diroit. Dès qu'ils furent assis, il adressa la parole au maréchal et lui dit qu'il lui venoit dire, de la part de Monsieur le Prince, qu'il n'étoit plus son ami, parce qu'il lui avoit manqué à ce qu'il lui avoit promis. Il en dit autant à Barbin, qui ne répondit, sinon : « Qu'ai-je donc fait depuis deux heures qu'il m'a tant assuré du contraire? » Quant au maréchal, il lui dit que ce lui étoit un grand malheur d'avoir perdu sa bonne grâce, mais que sa consolation étoit qu'il ne lui en avoit point donné de sujet.

L'abbé d'Aumale, prenant lors la parole, dit aussi à l'archevêque : « Je vois bien que vous voulez dire que j'ai porté parole à Monsieur le Prince de la part de Monsieur le Maréchal qu'il l'assisteroit en son démariage; mais tant s'en faut que cela soit, que je lui ai dit que cela ne se pouvoit faire, et y ai

1. Guillaume du Broc du Nozet, abbé d'Aumale au diocèse de Rouen en 1597, fut en outre archevêque de Séleucie et vicelégat à Avignon.

toujours insisté contre vos conseils, que je lui ai soutenu i/être pas bons. »

L'archevêque demeura tout confus et, se tournant vers Barbin, le convia de venir trouver Monsieur le Prince, ce qu'il refusa de faire ; mais il lui promit d'attendre ledit sieur archevêque le lendemain chez lui, auparavant que d'aller au Conseil.

Lors le maréchal mena Barbin chez sa femme, qui étoit malade, et dit audit Barbin qu'ils étoient désespérés, et vouloient l'un et l'autre se retirer à Gaen, et de là par mer s'en aller en Italie; qu'ils voyoient bien que tout étoit perdu, et pour le Roi, et pour eux ; que plût à Dieu fussent-ils dans une barque au milieu de la mer pour retourner à Florence. 11^ leur dit que le temps étoit bien orageux, mais que les choses n'étoient pas si désespérées qu'ils croyoient ; qu'il espéroit que l'autorité de LL. MM. seroit bientôt plus grande qu'elle n'a voit été durant la régence, mais que cependant ils ne prenoient pas un mauvais conseil de s'absenter pour quelque temps, afin que les princes ni les peuples ne pussent prendre leur prétexte accoutumé sur eux.

Ils firent lors mille protestations que, quand bien ils reviendroient à la cour, ils ne se mêleroient jamais d'aucune affaire et se contenteroient d'avoir assez de pouvoir pour établir la sûreté de leur fortune, sans chercher les apparences d'une autorité si grande, qui ne faisoit que leur engendrer la haine de tout le monde.

1. Dans le manuscrit H, le mot il a été corrigé et remplacé par le mot Barbin.

Ils pensoient partir tous deux le lendemain matin ; mais le mauvais génie qui les persécutoit retint la maréchale à son malheur; car, pensant entrer en sa litière, elle se trouva si foible qu'elle s'évanouit deux fois entre les bras des siens ^ Ne pouvant partir, elle voulut retenir son mari à toute force. Il envoie quérir Barbin à la pointe du jour ; il les trouve tous deux si effrayés qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient. Le mari lui dit qu'il étoit perdu s'il ne persuadoit sa femme de le laisser aller ; ce qu'il fit, lui remontrant qu'il n'y avoit point de péril pour elle, son mari étant absent, et principalement se faisant porter au Louvre, où elle seroit plus assurée que si elle étoit en Italie .

Le maréchal étant parti, Barbin retourne en son logis, où, peu après, l'archevêque de Bourges arrive, selon qu'ils étoient convenus le jour précédent, et lui dit, de la part de Monsieur le Prince, que ce qu'il avoit mandé au maréchal et à lui avoit été pour se dépêtrer de M. de Bouillon qui l'y contraignoit, et qu'il ne croyoit pas qu'il dût si tôt exécuter ce commandement^, qu'il avoit dessein de contremander aussitôt qu'il eût été hors de la présence dudit duc.

Barbin lui répondit que le maréchal étoit parti et que ce n'étoit point pour ce que Monsieur le Prince lui avoit mandé, d'autant qu'il en avoit déjà le dessein auparavant.

Dès qu'il fut retiré, Virey^, premier secrétaire de

1. Ces détails sont donnés en des termes presque identiques dans le Journal inédit d'Arnauld d'Andilly, p. 191-192.

2. Que Monsieur le Prince ne croyait pas que l'archevêque dût si tôt, etc.

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