Charles de Lauzières, tué devant Monheurt le 11 décembre
OU huit gentilshommes des siens, du courage et de la fidélité desquels il répondoit. Et, pour ce que cela lui sembloit peu en cette affaire, qui devoit être exécutée avec un tel ordre et prévoyance qu'il n'y eût rien à douter, il pensa en son esprit s'il y avoit encore quelqu'un en qui la Reine se pût entièrement confier ; il se souvint d'Elbène^ Itahen, et partant plus assuré à la Reine qu'aucun autre, et du courage duquel le feu Roi faisoit cas. Il l'envoya quérir et lui demanda, de la part de la Reine, s'il étoit homme à faire ce qui lui seroit commandé contre qui que ce fût. S'en étant assuré et lui ayant donné charge d'être, de là en avant pour quelques jours, à toutes heures auprès de lui avec sept ou huit de ses compagnons, pour recevoir le commandement qu'on lui voudroit donner, il ne resta plus que d'avoir des armes; mais la difficulté étoit de les faire entrer dans le Louvre secrètement. M. de Thémines se chargea de l'achat de pertuisanes, qu'il estima les armes les plus propres, et les envoya dans une caisse, en guise d'étoffes de soie d'Italie, chez Rarbin, qui les fit le lendemain conduire au Louvre par un des siens, ayant fait tenir à la porte un des valets de chambre de la Reine, pour assurer les archers que c'étoient des étoffes de soie d'Itahe pour S. M., pour ce qu'autrement ils eussent voulu savoir ce qui étoit dedans.
Le jour de l'exécution ayant été pris au lendemain,
1. D'après le Journal de Jean Héroard (tome II, p. 202), ce d'Elbène était capitaine des chevau-légers du jeune duc d'Orléans Gaston ; ce serait donc Barthélémy d'Elbène ; nous le verrons recevoir bientôt le gouvernement de Chinon : ci-après, p. 103.
qui étoit un mercredi dernier jour d'août •, toutes choses étant bien disposées pour cela, la Reine se trouva si étonnée que le soir elle commanda qu'on laissât encore écouler cette journée, ce qui pensa faire perdre l'entreprise. Car, comme ces grandes affaires ne se peuvent pas traiter si secrètement qu'on ne fasse plusieurs choses qui donnent à penser et à soupçonner, bien qu'on ne découvre pas précisément à beaucoup de personnes ce qu'on a à faire, néanmoins on ne peut que l'on' ne soit contraint de leur faire des commandements et dire des choses dont ils infèrent la fin à laquelle on tend. D'Elbène qui, outre son ordinaire, étoit vu depuis quelques jours assidûment au Louvre avec quelques-uns de ses compagnons; la compagnie de gendarmes de la Reine, qui étoit retournée à Louvres-en-Parisis^, de l'armée de Péronne où elle étoit ; un nouveau serment de fidélité que la Reine avoit fait de nouveau prendre des sieurs de Créquy, de Rassompierre, de Saint-Géran, de la Curée et des autres principaux, qu'on appeloit les dix-sept seigneurs^, et plusieurs autres conjectures, donnèrent
1. Le manuscrit B portait d'abord : Jeudi premier septembre , jour de la naissance dudit seigneur le prince... Sancy a remplacé ces mots par les suivants : mercredi dernier jour d'août.
2. Les mots on ne peut que l'on ont été ajoutés de la main de Charpentier sur le manuscrit B.
3. Louvres-en-Parisis, bourg du département de Seine-et- Oise, arrondissement de Pontoise, entre Luzarches et Gonesse.
4. Henri du Plessis de Richelieu, frère du Cardinal, le fils du duc de Mayenne, et le comte de Cramail étaient aussi au nombre des dix-sept seigneurs, personnages en vue à la cour, qui donnaient alors le ton et réglaient la mode.
une telle lumière aux plus clairvoyants que, l'aprèsdinée de ce jour que la Reine avoit fait différer, d'Elbène vint dire à Barbin qu'il ne savoit pas ce qu'il vouloit faire, mais que Lignier, son beau-fils, lieutenant de la compagnie des chevau-légers de M. de Mayenne, lui étoit venu dire de sa part qu'il le tenoit pour homme de bien et qu'il le prioit de ne rien faire mal à propos.
Ledit duc de Mayenne étant allé voir M. de Bouillon, qui, quelques jours auparavant, avoit gardé son logis, soit qu'il s'y trouvât mal ou qu'il s'y estimât plus assuré, ils résolurent ensemble que ledit duc de Mayenne prieroit Monsieur le Prince de ne point aller au Conseil le lendemain'. Mais sa prière fut en vain, pour ce qu'il lui sembloit qu'on n'eût osé entreprendre contre lui une telle chose, et croyoit assurément que, s'il y avoit quelque entreprise, c'étoit plutôt contre M. de Bouillon que contre lui. La nuit venue, les sieurs de Thémines, Mangot et Barbin étant avec la Reine pour résoudre cette affaire, le dernier, pour l'empêcher de la différer encore une fois, lui remontra le péril où ce premier délai l'avoit mise d'être découverte, et que l'on avoit perdu une belle occasion, pour ce que tous les princes, hormis M. de Bouillon, étoient le matin venus au Louvre.
Il lui représenta aussi que, pour ne se trouver étonnée, quoi qui arrivât de cette entreprise, elle se devoit résoudre au pis; qu'il ne croyoit pas que la
1. Le début de ce paragraphe et le précédent ont été rédigés à l'aide des Mémoires d'Estrées qu'ils reproduisent presque intégralement. Voyez éd. Michaud, p. 414.
ville de Paris se voulût révolter pour Monsieur le Prince; que M. Miron, prévôt des marchands, et le chevalier du guet ' lui avoient apporté l'état des capitaines de la ville ; que le nombre de ceux dont l'on devoit avoir crainte étoit petit; néanmoins que, comme toutes choses sont possibles, il étoit à propos que la Reine pensât en elle-même lequel elle aimoit le mieux, ou abandonner son entreprise et laisser les affaires dans le péril dans lequel elles étoient pour le Roi, ou arrêter Monsieur le Prince qui ne lui pouvoit manquer, et l'emmener avec elle hors de la ville de Paris qui se seroit révoltée. Elle prit le dernier parti, et le jour de l'exécution en fut arrêté au lendemain matin.
Monsieur le Prince arriva de bonne heure au Louvre et vint à un conseil qui se tenoit trois heures avant le conseil des affaires; et, ayant su que Barbin étoit au Louvre il y avoit longtemps, il appela Feydeau^ et lui dit qu'il falloit qu'il y eût quelque chose puisqu'il y étoit de si bon matin, et lui donna charge d'aller savoir où il étoit. Barbin lui dit qu'il le laissât en paix, qu'il étoit en une grande peine, pour ce que la maréchale rendoit l'esprit ; cela ôta pour lors le soupçon à Monsieur le Prince.