Nicolas Roger : tome T, p
sentois de son malheur, auquel certainement je la servirois selon toute l'étendue de mon pouvoir.
Le lendemain, le corps du maréchal d'Ancre, qui avoit été enterré sans cérémonie sous les orgues de Saint-Germain-de-l'Auxerrois, fut déterré par la populace, et, avec grands cris et paroles insolentes, traîné jusque sur le Pont-Neuf et pendu par les pieds à une potence qu'il y avoit fait planter pour faire peur à ceux qui parloient mal de lui. Là, ils lui coupèrent le nez, les oreilles et les parties honteuses et jetèrent les entrailles dans l'eau et fai soient à ce corps toutes les indignités qui se pouvoient imaginer. A même temps, je passois par là pour aller voir Monsieur le Nonce, qui étoit lors le seigneur Ubaldin^ et ne me trouvai pas en une petite peine ; car, passant par-dessus le Pont-Neuf, je trouvai le peuple assemblé qui avoit traîné par la ville quelque partie de son corps et qui s' étoit laissé emporter à de grands excès d'insolence devant la statue du feu Roi. Le Pont-Neuf étoit si plein de cette populace, et cette foule si attentive à ce qu'ils faisoient et si enivrée de leur fureur, qu'il n'y avoit pas moyen de leur faire faire place pour le passage des carrosses. Les cochers étant peu discrets, le mien en choqua quelqu'un, qui commença à vouloir émouvoir noise sur ce sujet; au même instant, je reconnus le péril où j'étois, en ce que, si quelqu'un eût crié que j'étois un des partiaux du maréchal
1. Les Mémoires se trompent : Robert Ubaldini avait eu pour successeur à la nonciature de France, à la fin de 1616, Gui Bentivoglio (1579-1644), archevêque de Rhodes en 1607, et qui devint cardinal en 1621. Ubaldini avait quitté la France dans les derniers jours de décembre 1G16.
d'Ancre, leur rage étoit capable de les porter aussi bien contre ceux qui, aimant sa personne, avoient improuvé sa conduite, comme s'ils l'eussent autorisée.
Pour me tirer de ce mauvais pas, je leur demandai, après avoir menacé mon cocher extraordinairement, ce qu'ils faisoient; et, m'ayant répondu selon leur passion contre le maréchal d'Ancre, je leur dis : « Voilà des gens qui mourroient au service du Roi; criez tous : « Vive le Roi ! » Je commençai le premier, et ainsi j'eus passage, et me donnai bien garde de revenir par le même chemin ; je repassai par le pont Notre-Dame.
Du Pont-Neuf, ils le traînèrent par les rues jusques à la Bastille, et de là, par toutes les autres places de la ville, jusques à ce qu'ils le firent brûler devant sa porte, au faubourg Saint-Germain, et traînèrent ce qui en restoit encore sur le Pont-Neuf, où ils le brûlèrent derechef, puis enfin en jetèrent les os dans la rivière^.
Ces choses avoient été prédites au maréchal d'Ancre par plusieurs devins et astrologues qu'il voyoit volontiers, mais lui avoient été prédites par eux en leur manière ordinaire, c'est-à-dire de sorte qu'il n'en pouvoit faire son profit; car les uns lui disoient qu'il mourroit d'un coup de pistolet, les autres qu'il seroit brûlé, autres qu'il seroit jeté dans l'eau, les autres qu'il seroit pendu, et toutes ces choses furent véritables; mais, comme il ne les pouvoit comprendre,
1. Tout ce récit reproduit, à quelques détails près, celui du Mercure français, t. IV, année 1617, p. 197 et suivantes; mais il est certain que Richelieu y a ajouté un nombre considérable de réflexions et de souvenirs personnels.
il croyoit qu'ils se trompassent tous et les en avoit à mépris.
La Reine sut les excès qui avoient été commis contre le corps mort, et, encore que cette princesse se fût toujours montrée fort constante contre les médisances, si est-ce que les insolentes paroles qu'ils dirent la touchèrent au vif; et, à la vérité, s'il faut une grande vertu pour supporter la calomnie, il en faut une héroïque et divine pour la supporter quand elle est conjointe avec mépris et risée publique.
Le même jour, on fit publier à son de trompe que tous les serviteurs dudit maréchal eussent à sortir hors de Paris. Le frère de la maréchale*, qui étoit logé au collège de Marmoutier, s'enfuit dans un monastère, craignant la fureur du peuple, et le comte de la Pene^ fut mené au Louvre, où on lui donna des gardes; et S. M. fit expédier des lettres au Parlement par lesquelles elle déclara que l'action que le sieur de Vitry avoit faite étoit par son commandement^, et d'autres qui portoient une provision d'office de conseiller au Parlement pour lui, ce qu'il avoit désiré afin qu'on ne lui pût faire son procès que toutes les chambres assemblées, ne considérant pas qu'il venoit de donner un exemple de le traiter avec moins de cérémonie quand on se voudroit défaire de lui.
Cependant, le Roi avoit remis en charge tous les anciens officiers qui avoient été chassés par la Reine, Le président Jeannin retourna à la surintendance des