‹ MémoiresChapitre 84 sur 172 · Var. : De l'autre monde (M, H · texte numérisé non relu

Var. : De l'autre monde (M, H

2. Du Travail fut arrêté le 2 mai et exécuté le 10 du même mois. Voyez le Mercure français, p. 217 et 218.

qu'elles lui ont été utiles. Pour ce qui regarde le maréchal d'Ancre, je plains son âme et la forme qu'on a fait prendre au Roi pour l'en délivrer. Vous vous fâchez de me perdre; en cela, vous vous cherchez^, y ayant assez longtemps que j'ai plusieurs fois prié le Roi de me décharger du soin de ses affaires. »

L'après-dînée, le Roi lui vint dire adieu. D'abord qu'elle le vit, son cœur, qui n'avoit point été ému, fut tellement touché qu'elle fondit en larmes ; puis, avec des paroles entrecoupées de sanglots, lui tint ce langage :

« Monsieur mon fils, le tendre soin avec lequel je vous ai élevé en votre bas âge, les peines que j'ai eues pour conserver votre État, les hasards où je me suis mise, et que j'eusse aisément évités si j'eusse voulu relâcher quelque chose de votre autorité, justifieront toujours, devant Dieu et les hommes, que je n'ai jamais eu autre but que vos propres intérêts. Souvent je vous ai prié de prendre en main l'administration et la conduite de vos affah^es et de me décharger de ce soin; vous avez cru que mes services ne vous étoient pas inutiles et m'avez commandé de les continuer; je vous ai obéi pour le respect que je dois à vos volontés et pour ce que c'eût été lâcheté de vous abandonner dans le péril. Si vous considérez qu'au sortir de ce maniement je me trouve sans aucune place où je puisse honorablement me retirer, vous verrez que je n'ai jamais recherché ma sûreté qu'en votre cœur et en la gloire de mes actions. Je vois bien que mes ennemis vous ont mal interprété mes intentions

1. Au sens de chercher son propre intérêt, ne penser qu'à soi-même; Littré cite des exemples de Bossuet.

et pensées; mais Dieu veuille qu'après avoir abusé de votre jeunesse à ma ruine, ils ne se servent point de mon éloignement pour avancer la vôtre. Pourvu qu'ils ne vous tassent point de mal, j'oublierai toujours volontiers celui qu'ils m'ont fait*. »

Le Roi, qui avoit été informé autrement- que la Reine ne disoit pas, et [avoit] reçu instruction de Luynes de ce qu'il lui devoit répondre, lui dit seulement qu'il vouloit commencer à gouverner seul son État, qu'il en étoit temps et qu'en tous lieux il lui témoigneroit qu'il étoit bon fils^.

1. Les contemporains ne sont pas d'accord sur l'authenticité de ce discours. D'après la Fie de Marie de Médicis, par 3jme d'Arcon ville (t. II, p. 382), « les termes dont la Reine mère devait se servir pour faire ses adieux à son fils furent rédigés par l'évêque de Luçon ; ceux que Sa Majesté devait employer pour lui faire aussi les siens le furent par Luynes et ces discours furent examinés dans le Conseil ». Bassompierre, témoin de la scène, rapporte des paroles toutes différentes et qui semblent d'ailleurs beaucoup plus naturelles [Mémoires, t. II, p. 126, 127, 128). D'après un autre témoin oculaire, « le Roi son fils ne fit que lui dire un mot, ensuite de quoi il se retira, tant Luynes appréhendoit que ce monarque ne fût attendri par les larmes de cette princesse » [Mémoires de Brienne, 1. 1, p. 329). Pontchartrain éci'it de son côté [Mémoires, t. II, p. 234) : « Elle partit de Paris, n'ayant pu obtenir la grâce de voir le Roi son fils, sinon que, lorsqu'elle fut prête à partir, il l'alla voir en sa chambre pour lui dire adieu et n'y fit qu'entrer et sortir. »

2. Qui avait été informé d'un autre discours, que la Reine ne disait pas, et qui avait reçu instruction, etc.

3. Le Mercure français, p. 216, rapporte ainsi les paroles du Roi : « Madame, je viens ici pour vous dire adieu et vous assurer que j'auroi soin de vous comme de ma mère. J'ai désiré de vous soulager de la peine que vous preniez en mes affaires. C'est ma résolution de ne souffrir plus qu'autre que moi com-

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Il fut lors donné permission à un chacun de voir la Reine pour prendre congé d'elle; les portes furent ouvertes à tous ceux qui la voulurent visiter; le visage et la façon qu'avoient tous ceux qui la virent quand ils parlèrent à elle furent remarqués. Il y en eut peu néanmoins qui, par bienséance, manquassent à ce devoir ; tous les corps de la ville y furent : elle montroit à tous un même visage, une constance immobile, semblant plutôt s'aller promener en une de ses maisons qu'y être reléguée.

Elle part le 4®, accompagnée de Mesdames ses filles et de toutes les princesses, qui la vinrent conduire hors la ville, sans qu'elles lui fissent jamais répandre une larme au dernier adieu qu'elles lui dirent. On en fit divers jugements, selon les différentes passions dont on étoit porté vers elle : les uns l'attribuoient à l'ébahissement et à l'horreur du coup qu'elle avoit reçu, qui lioit en elle le sentiment de la douleur et tarissoit la source de ses larmes ; les autres l'interprétoient à dissimulation assez accoutumée à celles de sa nation ; ceux qui la favorisoient davantage l'imputoient à vertu et à force d'esprit.

Quelques-uns disoient que c'étoit une vraie insensibilité ; mais Luynes crut qu'un désir si enflammé de vengeance maîtrisoit son cœur qu'elle en perdoit le sentiment de pitié, même d'elle, dans le désastre où elle se voyoit; ce qui, ainsi qu'il le fortifia^ en l'opi-

mande en mon royaume. J'ai donné ordre à ce qui est nécessaire pour votre voyage et commandé à la Curée de vous accompagner. Vous aurez de mes nouvelles étant arrivée à Blois. Adieu, Madame. »

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