En même temps que cela le fortifia
nion que la grandeur de son offense lui avoit donnée, que jamais elle ne lui pardonneroit, le confirma aussi au dessein qu'il avoit déjà pris d'employer tous les artifices possibles pour l'empêcher de revenir jamais auprès de S. M.
Si elle faisoit semblant de s'en aller sans regret, la plupart la voyoient partir avec un véritable contentement \ l'orgueil et les violences du maréchal d'Ancre ayant rejeté sur elle un si grand dégoût des peuples, que, bien qu'il fût un peu modéré, il n'étoit néanmoins pas changé par la misère présente de sa condition, qui n'étoit guère au-dessous de l'extrémité de l'infortune. Elle sortoit du Louvre, vêtue simplement, accompagnée de tous ses domestiques qui portoient la tristesse peinte en leur visage ; et il n'y avoit guère personne qui eût si peu de sentiment des choses humaines que la face de cette pompe quasi funèbre n'émût à compassion. Voir une grande princesse, peu de jours auparavant commandant absolument à ce grand royaume, abandonner son trône et passer, non secrètement et, à la faveur des ténèbres de la nuit, cachant son désastre, mais publiquement, en plein jour, à la vue de tout son peuple, par le milieu de sa ville capitale, comme en montre pour sortir de son empire, étoit une chose si étrange qu'elle ne pouvoit être vue sans étonnement. Mais l'aversion qu'on avoit contre son gouvernement étoit si obstinée que le peuple ne s'abstint néanmoins- pas de plusieurs
1. Une première rédaction du manuscrit B portait : tous la voyaient partir avec contentement. Sancy a corrigé ainsi que le porte notre texte.
2. Cette phrase avait d'abord été ainsi rédigée sur le manus-
paroles irrespectueuses en la voyant passer, qui lui étoient d'autant plus sensibles que c'étoient des traits qui rouvroient et rensanglantoient la blessure dont son cœur étoit entamé.
Quatre jours auparavant, on mena la maréchale d'Ancre du Louvre à la Bastille, et, peu de jours après qu'elle fut partie, on l'en tira, par arrêt du Parlement, pour la conduire à la conciergerie du Palais, en vertu des lettres patentes du Roi adressées à la cour pour lui faire son procès, à ses complices et à la mémoire de son mari. Quand elle entra dans la Bastille la nuit, ce fut avec tant de bruit que Monsieur le Prince s'en éveilla, et, sachant ce que c'étoit, sentit une grande consolation et de la voir en ce lieu et d'être délivré d'une telle ennemie. Mais, quand elle fut tirée de là* pour être exposée au jugement des hommes, il eut lieu de craindre le commencement si sanguinaire de ce nouveau gouvernement-.
crit B : « ... ému de compassion de voir une grande princesse, peu de jours auparavant commandant absolument à ce grand royaume, abandonnant le trône de la fortune, passant par le milieu du peuple et de la ville, comme en montre, sortir de son empire, étoit une chose si étrange qu'elle ne pouvoit être vue sans étonnement; mais laversion du peuple contre son gouvernement étoit si obstinée qu'il ne s'abstint néanmoins... » Le changement indiqué dans le texte a été fait en marge par Sancy (voyez Rapports et notices, t. I).
1. Une première rédaction du manuscrit B portait le mot délivrée au lieu de tirée de là. C'est Charpentier qui a fait cette correction de pur style.
2. D'après le Mercure françois, p. 224, c'est le 2 mai que la maréchale d'Ancre fut conduite du Louvre à la Bastille. Un arrêt du Parlement, du 11 mai, la fit transférer, la nuit suivante, de la Bastille à la Conciergerie.
Le Roi fit, dès le 1 2^ mai, publier une déclaration par laquelle il étoit bien aisé à voir que les iTiinistres qui donnoient ce conseil à S. M. le faisoient contre leur propre conscience, y ayant des choses qui se contrarioient en elle; car, d'une part, elle avouoit la fidélité des princes et disoit qu'ils n'avoient rien fait que pour le seul désir d'empêcher la ruine qui leur étoit procurée par les pernicieux desseins du maréchal d'Ancre, qui se servoit des armes de S. M., contre son intention, pour les opprimer; et, de l'autre, elle qualifioit leurs armes avoir été illicites, d'autant qu'ils n'y dévoient pas avoir recours, mais à la justice de S. M.
Par ladite déclaration, S. M. oublioit toutes les actions qu'ils avoient faites contre son autorité en cette guerre, lestenoit, eux et tous ceux qui les avoient assistés, pour ses bons sujets, rétractoit toutes les déclarations qui avoient été faites contre eux depuis le traité de Loudun et les rétablissoit en leurs charges et honneurs^.
S. M. manda aussi à l'assemblée de la Rochelle qu'elle leur pardonnoit ce qu'ils avoient fait, et qu'un chacun d'eux eût à retourner en sa province.
Les députés du synode national de Vitré vinrent trouver le Roi le %T mai et lui témoignèrent la joie qu'ils avoient de la mort du maréchal d'Ancre et que S. M. commençoit à régner^. Mais
1. Cette déclaration est donnée in extenso dans le Mercure français, p. 218-222.
2. Le synode national de Vitré avait délégué le 20 mai, vers le Roi, quatre députés. Pierre Hesperieu, pasteur de l'église de Sainte-Foi en la Basse-Guyenne, fît une harangue au Ro
leur contentement ne dura guère, car, dès le 2l^ juin, l'évèque de Màcon* fit au Roi, à l'ouverture de l'assemblée générale du clergé de France, qui se tenoit aux Augustins, une remontrance sur les misères de l'église de Béarn et lui représenta que, la justice et la piété ne pouvant subsister l'une sans l'autre, puisque S. M. avoit commencé son règne par une action de justice qui lui faisoit mériter le nom de Juste, elle de voit maintenant avoir pitié de cette pauvre province, en laquelle il y avoit encore plus de cent que villes, bourgades et paroisses, desquelles la plupart du peuple étoit catholique et n'avoient néanmoins aucuns prêtres pour leur administrer les sacrements, tous les biens ecclésiastiques et leurs dîmes étant tenus par les huguenots et employés à la nourriture des ministres et à l'entretènement de leurs collèges-.
Cette remontrance mit en peine ceux de la Religion prétendue, qui représentèrent tout ce qu'ils purent au Roi pour le supplier de laisser les choses en l'état qu'il les avoit trouvées et appuyèrent leurs raisons de la présence du marcjuis de la Force, gouverneur de Béarn ^. Mais tout cela n'empêcha point que S. M.,
que le Mercure français donne intégralement (t. V, p. 40-42). Les Mémoires la résument en une courte phrase.
1. Gaspard Dinet (1559-1619), fils de Jacques Dinet et de Philippe Euvraud, entré aux Minimes de Vincennes en 1586, était depuis 1600 évêque de Mâcon.
2. Les Mémoires résument ici la première partie de la harangue de l'évèque de Mâcon, reproduite par le Mercure francois, p. 60-68.
3. Jacques Nompar de Caumont (1559-1652), marquis, puis duc de la Force en 1637, était protestant. Quoique gouverneur de Béarn, il soutint le parti huguenot, notamment au siège de Montauban (1621). S'étant soumis en 1622, il fut créé
par un arrêt du 25 juin, n'ordonnât que l'exercice de la religion catholique seroit rétabli en tous les lieux de son pays de Béarn et ne donnât pleine et entière main-levée aux ecclésiastiques d'icelui de tous leurs biens, assignant néanmoins, d'autre part, sur le plus clair revenu de son domaine, le paiement de l'entretènement des ministres, régents, écoliers, disciplines et autres choses qu'ils prenoient sur lesdits biens ecclésiastiques* ; pour l'exécution duquel arrêt S. M. manda aux églises prétendues de Béarn qu'elles^ lui envoyassent leurs députés pour voir procéder au remplacement desdits deniers.
Ils s'assemblèrent à Orthez^, envoient vers le Roi pour lui faire remontrance sur ce sujet, mais en vain ; car, nonobstant toutes leurs oppositions, le Roi fit un édit, en septembre suivant, pour la main-levée des biens des ecclésiastiques en Béarn, pour l'exécution duquel nous verrons l'année suivante de si grandes difficultés qu'elles ont été le commencement de la ruine du parti huguenot en France^.
Si l'évêque de Màcon fit ladite remontrance avec effet, l'évêque d'Aire^, à la clôture d'icelle, en fit une
maréchal de France et fut lieutenant général de Tarmée de Piémont pendant l'année 1630; il rendit, par la suite, des services considérables dans les armées du Roi.
1. Ces quatre derniers mots ont été ajoutés sur le manuscrit B de la main de Charpentier.