Le manuscrit B porte en espérance
innocence, elle n'attendoit rien moins que la mort, et ne savoit pas encore que toute personne qui est en la mauvaise grâce de son prince est, en ce point-là seul, atteinte et convaincue de tous crimes dans le jugement des hommes. Elle se résolut néanmoins incontinent à la mort, avec une grande constance et résignation à la volonté de Dieu.
Dès qu'elle entra en la prison, son esprit, qui étoit déjà blessé auparavant de tant d'imaginations mélancoliques, que non seulement personne ne pouvoit souffrir son humeur, mais [qu'Jelle étoit insupportable à ellemême, revint à soi si parfaitement qu'elle n'eut jamais le sens meilleur qu'elle l'eut alors et le conserva jusques à la fin, tant elle ressentit parfaitement véritable cette parole de l'Écriture, que l'affliction est le plus salutaire remède de l'esprit. Mais à ce point qui fut la catastrophe de toute sa mauvaise fortune, une grâce si particulière de Dieu lui fut donnée que, surmontant l'impression naturelle de l'impatience qu'elle avoit eue toute sa vie, elle se montra d'un courage aussi constant et ferme comme si la mort lui eut été une récompense agréable et que la vie lui eut tenu lieu d'un supplice cruel.
Sortant de la prison et voyant une grande multitude de peuple qui étoit amassé pour la voir passer : « Que de personnes, dit-elle, sont assemblées pour voir passer une pauvre affligée ! » Et, à quelque temps de là, voyant quelqu'un auquel elle avoit fait un mauvais office auprès de la Reine, elle lui en demanda pardon, tant la véritable et humble honte qu'elle avoit devant Dieu de l'avoir offensé lui ôtoit parfaitement celle des hommes. Aussi y eut-il un si merveilleux
effet de bénédiction de Dieu envers elle que, par un subit changement, tous ceux qui assistèrent au triste spectacle de sa mort devinrent tout autres hommes, noyèrent leurs yeux de larmes de pitié de cette désolée, au lieu d'assouvir leurs cœurs de son supplice qu'ils avoient tant désiré; et au lieu qu'ils étoient accourus pour la voir comme une lionne qui, après avoir fait beaucoup de carnage, étoit prise dans les rets et prête à subir la vengeance des maux qu'elle avoit faits, elle leur parut comme une brebis qu'on menoit à la boucherie et l'eussent voulu racheter de leur propre sang. M"*" de Nevers même qui, pour son courage hautain et pour s'être vue, elle et son mari, poussés jusque sur le bord de leur ruine par elle^ avoit le cœur le plus envenimé, ne se put tenir de fondre en larmes : de sorte qu'il est vrai de dire qu'elle fut autant regrettée à sa mort qu'elle avoit été enviée durant sa vie. La seule vérité m'oblige à faire cette remarque, et non aucun désir de favoriser cette femme aussi malheureuse qu'innocente, vu qu'il n'y a personne si odieuse qui, finissant ses jours en public avec résolution et modestie, ne change la haine en pitié et ne tire des larmes de ceux mêmes qui auparavant eussent désiré voir répandre son sang^.
La part que son mari et elle ont eue aux biens, aux grandeurs, au gouvernement de l'État et aux bonnes
1. Les dix-huit mots qui précèdent ont été ajoutés sur le manuscrit B par Sancy.
2. Tout ce récit des Mémoires sur la mort de la maréchale d'Ancre concorde, dans l'ensemble, avec celui du Mercure français, t. IV, année 1617, p. 231-234, et avec ceux des contemporains.
grâces de la Reine, la montre pompeuse que la fortune a faite d'eux sur le théâtre de ce royaume, la passionnée et différente affection des peuples vers eux, et les divers jugements qu'en a faits toute l'Europe nous obligent, ce me semble, à dire quelque chose en bref de leur naissance, de leur fortune, de leurs mœurs, de leurs défauts, de leurs vertus, de leur vie et de leur mort, répétant le moiiis qu'il se pourra les choses qui se trouveront dites d'eux au cours de cette histoire. Le mari s'appeloit Concino Goncini^ étoit gentilhomme des meilleures naissances de Florence, comme en fait foi Scipion Ammirato- dans son livre des Maisons illustres. Son père^ avoit été gouverneur de Don
1. On trouve une première ébauche de ce portrait du maréchal d'Ancre, aux Affaires étrangères, dans le volume France 771, fol. 93. Ce fragment est écrit par Cherré et les Mémoires le reproduisent presque textuellement. Il porte la mention suivante de la main de Richelieu : « Jugement du maréchal d'Anci'e pour mettre après sa mort. Il en faudra mettre autant de sa femme après sa mort. « En marge de ce document se trouvent les lettres A, B qui fixent les limites d'un premier extrait à faire pour les Mémoires. La lettre^ est placée en face de la ligne où se trouve le mot gentilhomme, qu'on avait souligné, comme étant celui qui devait commencer l'extrait.
2. Scipion Ammirato (1531-1601), dit l'Ancien, écrivit un livre intitulé Délie famiglie nobili fiorentini, dont la première partie parut en 1615; il laissa aussi une Histoire de Florence qui va jusqu'en 1574. En 1551, il reçut les ordres mineurs et se fixa à Florence en 1569. Il adopta un jeune homme d'obscure naissance, Christophe Bianco, né vers 1582, qui fut son secrétaire et à qui il légua son nom. Celui-ci, dit Scipion Ammirato le jeune, représenta le grand-duc de Toscane à la cour de France pendant la minorité de Louis XIII. Il continua, en partie, les ouvrages de son père d'adoption.