Le Mercure francois, t. IV, année 1617, p. 235, porte
Ce besoin que sa maîtresse ressentoit, plutôt qu'elle ne pensoit avoir d'elle, lui fit donner une telle part en sa confiance qu'il n'y avoit point pour elle de secret dans son cœur. Le Grand-Duc n'étoit pas marri qu'une fille de sa condition, des volontés de laquelle il étoit toujours le maître, gouvernât sa nièce; les réponses de laquelle aux princes qui la recherchoient étoient telles que lui insinuoit Leonora, et Leonora ne manquoit pas à les lui donner telles que le Grand- Duc vouloit, qui, par ce moyen, sans paroître s'en mêler, gouvernoit l'esprit de sa nièce et en faisoit ce qu'il vouloit. Enfin, après l'avoir beaucoup de temps gardée comme un trésor qu'il faisoit espérer à tous et ne laissoit néanmoins enlever de personne, comme il la vit avoir atteint l'âge de vingt-sept ans accomplis et ne la pouvoir plus longtemps retenir sans la faire beaucoup déchoir d'estime et, s'offrant l'occasion la plus avantageuse que la bonne fortune lui pût offrir de la colloquer utilement pour lui, glorieusement pour sa maison, heureusement pour elle, il l'accorda à la recherche qu'en fit Henri IV après avoir donné par ses victoires une paix assurée à son État. Leonora a part à cette grande aventure de sa maîtresse, puisque, si elle est élevée à la haute majesté de reine de France, celle-ci l'est à la dignité de reine de son cœur : pauvre papillon, qui ne savoit pas que le feu qui la consumeroit étoit inséparablement uni à l'éclat de
ceci : « Ledit Vincent Ludovici en son interrogatoire a dit qu'il croyoit que la grande faveur que la maréchale d'Ancre avoit eue de la Reine mère étoit procédée de la longue connoissance et grande familiarité que ladite maréchale avoit eue, dès l'âge de dix ou douze ans, avec ladite dame Reine mère. »
cette vive lumière qu'elle suivoit transportée d'aise et de contentement!
Arrivée qu'elle est en France, elle est incontinent reconnue pour la favorite de la Reine, qui, sans beaucoup de difficulté, la fait agréer au Roi. L'inclination qui déjà dès Florence étoit née en son cœur en faveur de Conchine, joint à ce que, naturellement défiante et se reconnoissant mal partagée de beauté, elle eut crainte de n'être pas si bien traitée d'un François, la portèrent à épouser Conchine, qui fut fait premier maître d'hôtel de la Reine, dont elle étoit dame d'atour.
Dans les mécontentements que la Reine reçut par les diverses amours du Roi, elle demeura si inséparablement unie aux intérêts de sa maîtresse que jamais ni le Roi, ni son mari ne la purent gagner pour les lui pouvoir faire dissimuler ou l'empêcher d'en parler avec l'aigreur que méritoit le ressentiment de l'offense qu'elle prétendoit être faite à la Reine ; d'où elle se vit plusieurs fois en danger d'être renvoyée en Italie, elle et son mari. Cela ne lui nuisoit pas auprès de sa maîtresse, qui, à la mort du feu Roi, étant devenue dame absolue de ce grand royaume sous le titre de régente, lui fît telle part de sa puissance, et, pour l'amour d'elle, à son mari, qu'ils se virent élevés au plus haut point de grandeur où jamais étrangers le furent en cet État.
Elle se gouvernoit avec cette modestie en sa faveur, qu'elle ne se soucioit pas que l'on crût que le principe en fût en son mari ou en elle, bien qu'elle en fût l'àme et le lien, tant pour ce que c'étoit elle que la Reine aimoit que pour ce que le feu de l'ambition de
son mari le faisoit aller si vite et avec si peu de précaution en sa conduite envers la Reine qu'il manquoit de l'adresse nécessaire pour en obtenir quelque chose, où elle, au contraire, par la sienne, venoit à bout de ce que la Reine par son inclination ne vouloit pas, ne lui parlant jamais d'une affaire qu'elle n'y eût premièrement fait disposer son esprit par plusieurs choses qu'elle lui faisoit dire de loin par les uns et les autres, et, après tous ces préparatifs, seulement lui en parloit et, d'abondant encore, avoit toujours quelqu'un des ministres de son côté, et souvent pour les ruiner les uns par les autres * .
Dès le commencement, mais plutôt par la bassesse de son esprit qui suivoit celle de sa naissance que pai" modération de vertu, elle témoigna avoir plus de désir de richesses que d'honneurs et résista quelque temps aux appétit^s immodérés de la vanité de son mari, tant pour la susdite raison que pour ce qu'elle craignoit qu'il s'emportât d'orgueil envers elle-même et la méprisât.
Mais la magnificence de la Reine, qui vouloit que la grandeur de ses créatures fût proportionnée à la puissance et à la libéralité de celle qui les élevoit de la poussière, ou leur mauvaise fortune, qui, pour les tromper plus facilement, jonchoit de roses le chemin qui conduisoit à leur ruine, firent qu'enfin les désirs de l'un et de l'autre furent assou\is, les principales richesses, dignités et charges de cet État étant accumulées en eux.
1. Ce dernier membre de phrase, depuis « et souvent », a été ajouté par Sancy sur le manuscrit B.
Si leurs prospérités furent exti^ordinaircs, leurs traverses ne le furent pas moins : les grands, les princes, les ministres, les peuples les avoient pour but d'envie ou de haine. Le courage manqua premièrement à Leonora : elle pensa à faire retraite en Italie ; son mari ne le voulut pas si tôt et ne se rendit à ce désir qu'à l'extrémité, quand il se vit abandonné de Monsieur le Prince; mais il le quitta quand il le vit arrêté, ce que sa femme ne fit pas, qui continua en ce dessein et y disposa ses affaires ^.
Toutes ces traverses, et domestiques avec son mari, dont les désirs étoient si contraires aux siens, et publiques, donnèrent une telle atteinte à son corps qu'il en perdit toute santé, et à son esprit qu'il s'en troubla en quelque manière : de sorte qu'elle se mit en imagination que tous ceux qui la regardoient r avoient ensorcelée; dont elle devint si chagrine que non seulement elle se tiroit de la conversation de tout le monde, mais même elle ne voyoit quasi plus sa bonne maîtresse; et, quand elle la voyoit, ce n'étoit que paroles d'injures, l'appelant despietata, ingrata, et quand elle parloit d'elle, l'épithète la plus ordinaire qu'elle lui donnoit étoit celle de balourde.
L'opinion qu'elle eut que son mari eût voulu être défait d'elle et pensoit déjà à une nouvelle épouse, jetant les yeux sur M"® de Vendôme, n'apportoit pas peu de coup à tous ces troubles de son esprit. Il dissimuloit néanmoins, du commencement, avec elle le mieux qu'il lui étoit possible, ne la voyant que les soirs seulement, faisant ses visites de peu de durée, lui por-