‹ MémoiresChapitre 99 sur 172 · Tome I, p · texte numérisé non relu

Tome I, p

qui retiennent, dans leur éloignement, l'affection que par naissance et par obligation ils dévoient avoir à son service sont criminels, en quelque lieu qu'ils soient. Le désir que beaucoup ont de profiter, par quelque voie que ce puisse être, porte diverses personnes à donner des avis contre elle ; on reçoit tout, on fomente tout; on en invente non seulement pour la décrier, mais même pour la rendre criminelle ; on trouve mauvais que ses domestiques, obligés à sa bonté, satisfassent à ce à quoi leur honneur et leur conscience les obligent ; s'enquérir de ses nouvelles, ne point quitter une si bonne et grande princesse, d'affection comme de lieu, est un crime qui ne mérite pas de pardon; si un de ses serviteurs se vouloit défaire de quelque charge qu'il eût auprès de sa personne, ils ne le vouloient pas souffrir, si ce n'étoit entre les mains de quelqu'un qui fût à eux.

Le baron de Thémines eut volonté de se défaire de la charge de capitaine de ses gardes ; le baron du Tour, homme de cœur et de fidélité, étoit d'accord avec lui de la récompense; ils n'osèrent pas lui dire ouvertement qu'ils ne vouloient pas ; mais ils l'arrêtèrent sur l'incident d'une pension de deux mille écus qui étoit attachée à ladite charge, laquelle ils ne lui voulurent jamais accorder, et lui firent dire nettement par le président Jeannin, qui le pria de le venir trouver sur ce sujet, qu'il étoit trop serviteur de la Reine mère ; ledit baron lui répondit courageusement qu'il l'étoit et le seroit jusques à la mort, bien qu'il sût que l'être étoit coupable de tous les crimes qu'on

eût su imagmer.

On ôte Monsieur d'entre les mains de M. de Brèves^, non pour autre considération que pour ce qu'il témoignoit affectionner la Reine, qui lui avoit conservé l'éducation de Monsieur, que le feu Roi lui avoit destinée. Le sieur du Vair, témoignant la volonté du Roi à M. de Brèves sur ce sujet, lui dit qu'on lui ôte ce dépôt de la personne de Monsieur non pour aucun desservice qu'il eût rendu, le Roi étant très content de ses actions, mais pour des raisons qu'il n'est pas obligé de dire^.

Il est vrai que les rois ne sont pas toujours obligés de dire les causes des résolutions qu'ils prennent; mais en ce temps on se servoit grandement de ce privilège, d'autant qu'ils avoient eu de mauvaises raisons

1. François Savary, comte de Brèves (tome I, p. 175), avait été chargé en 1614 de l'éducation de Gaston d'Orléans, au retour de ses deux ambassades de Turquie et de Rome. Il eut pour successeur dans cet emploi François de Daillon, comte du Lude, et fut d'ailleurs très bien traité dans sa disgrâce. Il raconta lui-même les circonstances de son renvoi dans un petit écrit in-4°, intitulé : Discours véritable, fait par M. de Brèves, du procédé tenu lorsqu'il remit entre les mains du Roy la personne de Mgr le duc d'Anjou, frère unique de Sa Majesté. En 1622, rentré en grâce, il devint premier écuyer de la Reine et en 1625 chevalier du Saint-Esprit; il fut membre, en 1626, de l'Assemblée des notables et eut, en 1627, entrée au Conseil des dépêches.

2. Les Mémoires de Fontenay-Mareuil rapportent cet événement et en donnent les mêmes motifs (éd. Michaud, p. 121). Du reste, le récit de Fontenay-Mareuil pour toute l'année 1617 est semblable, quant au fond, à celui des Mémoires de Richelieu; mais les détails sont souvent très différents. Il est probable que les souvenirs personnels du Cardinal sont entrés pour beaucoup dans le récit de cette partie de ses Mémoires, tandis que Fontenay-Mareuil n'écrivit que bien plus tard.

de ce qui se faisoit, ou qu'ils n'en avoient point du tout .

La Reine apprend ce changement ; elle juge incontinent que sa considération faisoit éloigner de son fils celui que la prévoyance du feu Roi y avoit mis ; elle en appréhende les conséquences et en parle néanmoins avec tant de modération, que la réponse qu'elle fit au sieur de Brèves, qui lui en avoit donné l'avis pour s'acquitter de son devoir, ne tendoit qu'à lui faire connoître que le Roi l'avoit voulu soulager en son âge caduc de la peine et de la sujétion qui est nécessaire auprès d'un prince de cet âge. Mais ce n'est pas assez qu'elle approuve les actions des autres : on lui veut faire confesser qu'elle s'est mal gouvernée en l'administration des affaires de l'État, qu'elle a gâté ce qu'elle a conservé.

Divers ambassadeurs vont vers elle pour la persuader d'écrire au Roi des lettres de cette teneur. Modène est choisi pour y employer son éloquence; il va trouver Barbin avant que de partir, et lui dit premièrement que Luynes a volonté de se réconcilier avec la Reine, et, pour commencer à lui en donner quelque témoignage, le veut envoyer de la part du Roi vers elle pour la visiter, mais qu'il n'ose entreprendre ce voyage, pour ce que, depuis peu, la Reine avoit dit qu'il y avoit quatre personnes auxquelles elle ne pardonneroit jamais : Luynes, Vitry, Ornano et lui.

Barbin, croyant qu'il lui dit vérité, l'encouragea à faire ce voyage, lui représentant la facilité que la Reine avoit à pardonner par l'inclination bénigne de son naturel et l'obligation que le sieur de Luynes avoit, pour son propre bien, de l'en rechercher, attendu la

piété du Roi, qui nécessairement le feroit enfin ennuyer du mauvais traitement que recevoit sa mère, et qu'il devoit craindre un changement de l'état présent de la Reine, ce qui pouvoit arriver par plusieurs accidents auxquels les affaires du monde sont sujettes ; que, si cela arrivoit dans le mauvais traitement qu'elle recevoit, il n'y avoit lieu de la terre où il pût être assuré ; car, quand bien lors la Reine ne seroit pas sensible aux injures qu'elle avoit reçues, on la forceroit d'en avoir du ressentiment; ou, au contraire, si ce changement arrivoit après la réconciliation, quand bien elle auroit mauvaise volonté contre eux, elle ne leur oseroit mal faire, de peur de se perdre de réputation devant tout le monde.

Modène fit semblant de goûter ses raisons. A quelques jours de là, il lui dit qu'il est résolu de partir, et lui demanda une lettre de recommandation à la Reine, laquelle il lui donna. La Reine la reçut avec toute sorte de bonne chère, et de visage et de présence ; en récompense, il lui débaucha tout le plus de serviteurs qu'il pût, et fit de la plupart d'eux autant de pensionnaires de Luynes et d'espions de la Reine, à lac^uelle, quoiqu'il déployât toutes les voiles de son bien-dire, il ne put persuader de faire chose indigne de son courage, ni d'avouer avoir failli en ce qu'elle avoit bien servi le Roi, estimant trompeuse une réconciliation, le commencement de laquelle tendoit à la rendre coupable contre la vérité.

Au retour de cet ambassadeur ' , quelque petit rayon

1. Modène rentra à Paris le 6 août 1617. Il fit un autre voyage à Blcis auprès de la Reine mère au mois d'octobre suivant [Journal d Arnauld d'Andilly, p. 312-320).

d'espérance de liberté parut à Monsieur le Prince, lequel ils transférèrent, le 1 5 septembre, de la Bastille au Bois-de-Vincennes, dont il estimoit et l'air meilleur et la demeure moins resserrée, et ressentant son élargissement de prison ; mais son désir le trompoit : car ils n'avoient nulle pensée qui tendit à sa liberté; au contraire, ils estimoient n'avoir assurance qu'en la détention de la Reine et de lui, et croyoient que, les tenant tous deux en leur puissance, ils ne pourroient recevoir aucune secousse en l'assiette de leur fortune. Modène dit un jour à Barbin, en la Bastille, que Monsieur le Prince lui avoit dit que la Reine l'avoit voulu délivrer peu après son arrêt, mais avec des conditions si honteuses, qu'il ne les avoit pas voulu recevoir*. Barbin lui ayant lors soutenu le contraire et dit la réponse généreuse que la Reine lui fit (et que nous avons racontée ci-devant^), et qu'encore qu'il pût maintenant rejeter la prise de sa personne sur le maréchal d'Ancre qui étoit mort, il ne le vouloit pas faire, sachant qu'en cela il avoit été rendu un service signalé, Modène lui dit franchement qu'entre les choses qu'on approuvoit du gouvernement de la Reine celle-là étoit la principale, et qu'on n'avoit nul dessein de le laisser aller. Le sujet pour lequel on le changeoit maintenant de demeure étoit, au contraire de ce que ledit Prince croyoit, pour le garder avec plus de sûreté ; car ce ne fut que pour réparer la faute qu'ils avoient faite au commencement, quand, cheminant avec grande timidité et comme n'étant pas encore leur

1. Var. : Si honteuses, qu'illeur avoit préféré la prison (M, H).

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