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CHAPITRE XXVI

Tajtdis que la guerre de la Péninsule , suscitée par Napoléon, prenait ce caractère opiniâtre. et grave qui laissait entrevoir dans l'avenir des chances favorables au rétablissement des Bourbons au-delà et en deçà des Pyrénées , je contir nuais à végéter à Oxford, toujours en butte à l'animosité de mes ennemis.

Si , après avoir examiné l'affaire importante que j'avais dirigée pendant deux ans, M. de Puisaye et M. d'Àntraigues s'étaient contentés simplement de déclarer qu'ils n'en avaient pas une si bonne opinion que moi , j'aurais pu ne voir dans cette déclaration qu'une différence d'opinion très marquée ou une erreur de jugement ; si, d'un autre côté, ils étaient parvenus à démasquer Perlet et à prouver qu'il ne méritait que le mépris du Roi et du gouvernement britannique , j'aurais rendu hommage à leur sagacité et à leur zèle r il y a plus , j'aurais vanté moi-même le service qu'ils auraient rendu à la bonne cause , en arrachant ainsi à un fourbe et à un scélérat le

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masque du royalisme dont il se couvrait impudemment.

Mais ce n'était pas ainsi qu'avaient procédé ces deux hommes altiers, envieux et vindicatifs. Lorsque, par ma fermeté, j'eus anéanti la trame odieuse qu'jis avalent ourdie pour me faire bannir, ils réussirent à m 'écarter de Londres, où ma loyauté clairvoyante gênait leurs opérations mystérieuses. Ils m'environnèrent de leurs agens, me firent dénoncer par leurs espions , et me traitèrent , finalement , comme le plus coupable des hommes. Hélas! que leur avais-je fait? Dans le sein de l'un j'avais versé ma confiance entière, et je ne la lui retirai qu'après une longue suite de mauvais procédés, de conseils perfides; j'avais montré à l'autre toute la déférence que méritait un homme qui jouissait de la confiance du gouvernement. Mais je ne voulus pas me prêter à leur dessein ; je refusai d'être , dans leurs mains , un instrument passif; bref, je restai ferme le serviteur fidèle de la cause qu'ils ne servaient que dans l'intérêt de leur ambition , et sans aucun dévoument réel à leur souverain légitime.

Ces motifs étaient plus que suffisans pour perpétuer leur haine à mon égard : aussi ? lorsqu'après neuf mois d'exil à Oxford , je demandai à revenir à Londres , ils eurent assez de crédit pour

faine accueillir ma demande par un refus. Gomme ils s'étaient emparés de l'esprit de M. Canning, ce refus me vint de la part de ce ministre , à qui j'écrivis, à ce sujet, la lettre suivante :

Oxford, le 28 novembre 1808.

«Excellence,

« Je reçois en ce moment une lettre qui m'ap- « prend que M. Reeves, à qui j'avais fait parler, a « eu la bonté de vous demander pour moi la per- « mission de venir à Londres; mais que vous avez « refusé de m'accorder cette faveur. Permettezm moi de vous représenter que depuis neuf mois « je suis en exil , qu'on ne m'a pas dit de quoi je suis « coupable , et, qu'en examinant ma conscience , « je vois que je n'ai pas le plus petit reproche à « me faire. On a surpris , à mon égard , votre re- « ligion , et tôt ou tard vous en serez convaincu. « Je déclare à Votre Excellence , et je suis prêt à « en faire le serment, que je ne me mêlerai en « rien , et pour rien , d'aucune autre affaire que « des miennes; mais en même temps je vous réi- « tère la demande d'une permission de revenir « chez moi , à Londres , où j'ai à traiter des affaires « qui concernent ma famille, qui a déjà trop souf- « fert de mes malheurs. Je suis indignement ca-

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« lomnié, et on me prive des moyen» de me jus- « tifier.

* A Oxford , où j'étais tranquille , on a répandu « sur mon compte des bruits qui ne me permettent a plus d'y rester. Si Votre Excellence persiste k me « retenir en exil , il ne me reste qu'un parti à « prendre , c'est d'aller joindre mon frère aîné , a établi depuis vingt-huit ans en Amérique, puis* « que j'ai perdu l'espoir de revoir ma patrie , la «Suisse, et d'y joindre ma femme et ma fille; « privation qu'un mari et un père peut seul apte précier. Après avoir tout sacrifié à une cause a juste , dans laquelle les ministres de Sa Majesté « Britannique m'ont plus d'une fois employé au « péril vingt fois répété de ma vie , je ne veux plus « rester en Angleterre, où ma situation actuelle et « les bruits que la calomnie répand contre moi « sont également déshonorons..... »

J'étais décidé à m'expatrier, à m'éloigner peutêtre à jamais de l'Europe; mais il en fut autrement, Ma justification frappa enfin les yeux des ministres , dont la justice , une fois éclairée , me procura la liberté et un acte d'affranchissement qui me mit à l'abri , pour l'avenir, de toutes les persécutions de l'espèce de celle que je venais d'éprouver. Lord Hawkesbury écoutant les représentations de lord TVfoïra en ma faveur, devint

lui-même mon protecteur contre les rigueurs que mes ennemis avaient surprises à ses subordonnés, et sa protection puissante me mit pour jamais hors de leurs atteintes.

Je reçus dans le courant de décembre, de M. Hammon<), sous-secrétaire d'État, le premier avis de mon affranchissement, avis qui me fut confirmé de la manière la plus gracieuse par sir Charles Flint, très empressé de me l'annoncer lui-même.

A la réception de la lettre officielle qui me fut envoyée par Yalien office, portant que ' j'étais libre de retourner à Londres, je partis aussitôt, et je revins prendre mon. domicile dans cette capitale. Je m'empressai d'aller rendre mes hommages respectueux au roi de France, dans sa retraite champêtre de Gosfieldhooll , où venaient de se réunir la Reine et . la duchesse d'Angoulême. Le Roi me reçut avec une grande affabilité, me fit compliment, et daigna me dire qu'il avait pris beaucoup de part aux chagrins que j'avais éprouvés. J'eus l'honneur, à cette occasion , d'être présenté à la Reine et à madame la duchesse d'Angoulême.

Je rapportai à Londres un redoublement d'activité et de zèle pour la cause à laquelle je m'étais dévoué. On remarquait alors dans l'énergie guer-

rière et politique que déployait la Grande-Bretagne, un caractère de persévérance et de fierté nationale que je regardais comme étant d'un augure favorable pour le triomphe de cette même cause. Ce fut au moment même où Napoléon venait de parcourir l'Espagne en vainqueur jusqu'à Madrid ; au moment où il dispersait toutes les armées qui lui étaient opposées dans la Péninsule; au moment, enfin, où l'un de ses lieutenans se mettait à la poursuite de la première arpnée anglaise qui y eût paru depuis l'origine de la guerre; ce fut alors, dis-je, où tout semblait désespéré, qu'un traité d'alliance se conclut entre le roi d'Angleterre et les insurgés espagnols.

D'un autre coté , V Autriche , déchue de son rang en Europe , privée de sa domination sur l'Allemagne, réduite à craindre même pour son existence, épiait l'occasion de recommencer la lutte, et par là d'affranchir le continent. Elle armait, et la pénurie de son cabinet était assurée déjà de trouver des subsides à Londres. Le 9 avril 1 809 se démasqua la cinquième coalition continentale. Les Autrichiens passèrent l'Inn sous les ordres de l'archiduc Charles, conduisant leur principale armée.

L'empereur d'Autriche s' adressant à ses sujets,

leur dit : « Depuis trois ans j'ai tout fait pour vous to» iv. 5

«c procurer les bénédictions d'une paix durable*... a Tous mes efforts ont été vains. La monarchie aua trichienne était destinée à succomber sous l'am- « bition de l'empereur Napoléon. De même qu'il «travaille à subjuguer l'Espagne; qu'il humilie « insolemment le chef sacré de l'Église; qu'il s'ap- « proprie successivement les provinces ditalie, et « que, d'après son bon plaisir, il disposé de celles « de l'Allemagne ou les opprime; de même l'Autriche devait rendre hommage à ce grand em- « pire y que , depuis quelques années , il proclame « avec tant d'emphase.... »

De son côté, l'archiduc Charles s'adressant aux Allemands : « L'empereur d'Autriche , leur «disait-il, se voit forcé de prendre les armes, « parce que l'empereur des Français veut qu'il ne « subsiste plus un seul État qui ne reconnaisse Sa « suprématie , et qui ne serve d'instrument à ses « projets d'agrandissement; parce qu'il exige que « l'Autriche, renonçant à son indépendance, dés- « arme et se livre à sa volonté; parce que les ar- « mées de l'empereur des Français et de ses alliés, « qui ne sont que ses vassaux , se mettent en mou- « vement contre l'Autriche »

Il est de fait que cette puissance avait alors sous les armes, y compris la landwert, cinq cent cinquante mille hommes en Allemagne et en Italie ,

et que Napoléon n'avait à lui opposer que deux cent mille hommes, même en comptant les troupes de la confédération du Rhin ; or, que ne devait-on pas attendre d'une guerre qui, par un premier appel fait aux peuples, pouvait et devait se transformer en guerre nationale ?

Dans cette situation des choses, il était naturel que Louis XVIII portât un coup d'oeil encore plus attentif sur l'état intérieur de la France. Perlet , dans sa correspondance suivie avec le Roi, et dont j'étais toujours l'intermédiaire, continuait à affirmer l'existence d'un comité royal à Paris , et insistait , plus que jamais, sur la nécessité d'adhérer aux propositions et aux ouvertures qu'il ne cessait de faire au nom de ce prétendu comité. Et , comme il avait communiqué lui-même avec les ministres de Sa Majesté Britannique en même temps qu'avec le Roi , il ne faut pas s'étonner si l'on avait en lui toujours la même confiance. Voilà sans doute , en y ajoutant des motifs de haute politique extérieure , ce qui porta lord Hawkesbury à me demander un travail à ce sujet. Je lui remis lelendemain la note suivante :

Note adressée au noble lord Liverpool, par Louis Fauche Borel, en conséquence de ses ordres , et remise à M. Brook , le 27 mai 1809.

« Mylord ,

jr Sous l'ancien ministère je reçus des communications de la part d'un parti royaliste à Paris , afin de les placer, le plus directement que possible, sous les yeux des ministres de Sa Majesté Britannique, et en obtenir appui , protection et moyens. , « Lord Gray, alors ministre des affaires étrangères, trouva cette communication de nature à faériter l'attention du gouvernement. Sa Seigneurie en conféra directement avec Sa Majesté Britannique, et il fut trouvé convenable d'envoyer sur les lieux une personne intelligente, pour s'aboucher avec les chefs, et en rapporter des documens propres à mériter la confiance que le comité désirait inspirer aux ministres de Sa Majesté Britannique. Mon neveu Vitel , de retour de l'Inde, fut choisi pour cette mission; mais, malheureusement dénoncé d'ici, il fut arrêté dans sa route, conduit au Temple , et livré à une commission militaire qui le fit fusiller. Ce brave jeune homme est mort en victime dévouée , et sans avoir compromis son secret. Je joins à cette note , sous le

N° Ier, la copie du Mémoire que je pris la liberté d'adresser à Votre Seigneurie, en juillet dernier, et qui rend compte de l'état où en était cette affaire à cette époque, et des délais et entraves qu'elle éprouva dans ses résultats. Ils sont Relatés dans ma lettre au roi de France , de laquelle je remets ci-joint copie sous le N° H , et plus particulièrement dans les lettres que l'envoyé de Paris eut l'honneur d'adresser à Votre Seigneurie et à S. Exe. M. Canning , après en avoir obtenu audience , et après avoir été présenté à Sa Majesté Louis XVHI; je les joins ici en copie sous le N° III; et, pour ne rien laisser à désirer sur mes relations d'amitié et de confiance que les amis de Paris sont disposés àm'accorder, je crois utile de donner aussi à Votre Seigneurie copie des lettres, sous Je N° IV, que l'envoyé du comité m'adressait à son départ de Lopdres, en juillet dernier.

« Tai communiqué successivement les diverses lettres que j'ai reçues depuis son retour, et voici copie des dernières qui me sont parvenues , sous le N° V.

« Le comité secret, réuni aujourd'hui à un personnage des plus influens , et qui a sa confiance , demanderait, pour assurer le succès de leur projet,

« i°. Que le Roi donne une déclaration bien authentique de ses intentions pacifiques, en fa-

7o MÉMOIRES

veur de tout ce qui a contribué plus ou moins à la révolution. Les termes de la déclaration du 2 décembre 1804 seraient bien propres à rassurer les révolutionnaires; mais on désire sans doute que cette pièce soit déposée, revêtue de la signature du Roi, et apostillée de ce qui pourrait y être ajouté d'après les circonstances. J'ai été, en conséquence , autorisé à demander ce que le comité désirait qui fût fait à ce sujet, et j'attends réponse.

* a°. On désirerait que Sa Majesté fût mise en mesure de pouvoir se rendre en France, lorsque le mouvement serait opéré ; et qu'à cet effet , on fût assuré que le gouvernement britannique accorderait tous les moyens et toutes les facilités qui seraient trouvés convenables et nécessaires.

« 3°> Que , pour faciliter les opérations de l'intérieur, les ministres de Sa Majesté Britannique placent dans ce moment, à la disposition du Roi, une somme suffisante pour subvenir aux frais du mouvement. Cet argent ou crédit serait purement déposé ici dans la maison James Cazenove , désignée par le comité de Paris, et qui honorerait , successivement les traites qui seraient tirées par la maison Bidermann et compagnie , banquiers à Paris, pour le compte du comité.

^ « 4°- Ces mesures préliminaires prises et con-

senties, les membres du comité secret mettraient à exécution les projets, qui , en renversant le gouvernement de l'usurpateur, le remplaceraient d'abord par une autorité provisoire, qui, par une charte , rappellerait le souverain légitime. Si on se rappelle les journées des 1 8 fructidor et 1 8 brumaire , on jugera que l'on peut les renouveler dans Paris , surtout en l'absence du tyran et de ses satellites.

« 5°. Les membres du comité ont désiré , par leur correspondance , le retour du général Moreau, et penseraient qu'Userait important, dans tous les cas , de le faire chercher, ce qui donnerait infiniment de crédit aux ennemis de Bonaparte, dans les circonstances présentes; le général M oreau , l'ennemi irréconciliable de l'usurpateur, placé aujourd'hui en Espagne , réussirait à y désorganiser les armées françaises. Moreau étant à New-York, il suffirait de lui envoyer une personne de confiance , mettre un bâtiment à sa disposition , et un crédit qui le mît à même de tout quitter sur-le-champ , et d'arriver en Europe sur le point qui lui paraîtrait le plus convenable, d'après les circonstances.

« 6°. Il serait pris toutes les mesures de sûreté et de prudence, pour que la somme déposée ne put être compromise; cette somme serait fixée

d'après les premières lettres qu'on espère recevoir de la part du comité.

« Par les pièces qui accompagnent la présente note , j'ai donné tous les renseignemens qui sont en mon pouvoir sur cette affaire, et qui m'ont été demandés de la part de Votre Seigneurie; j'y ajoute la copie de la correspondance à laquelle cette même affaire donna lieu lorsqu'elle fut remise à la vérification de M. le comte de Puisaye, qui a eu un si grand intérêt de la contrarier. J'ose espérer que, dans tout le cours de cette opération , ma conduite ne sera point condamnée, et que Votre Seigneurie, convaincue de la pureté de mes principes, fixera par ma naturalisation le terme définitif d'une persécution qui, s'étant prolongée pendant quinze mois passés, a ruiné mes affaires , et affligé ma famille/

« Je suis avec respect ,

« Mylord ,

«De Votre Seigneurie,

, « Le très humble et très obéissant

« serviteur,

« Signé, Louis FAUCHE-BOREL. »

On voit , par la teneur de cette note , que les demandes faites par Perlet, au nom du prétendu

comité royaliste , n'étaient pas de nature à repousser la confiance du Roi ni du gouvernement britannique. Toutefois, Louis XVIII attendait et voulait des indices plus sûrs et des témoignages plus authentiques.

Une spéculation beaucoup plus sérieuse, et qui tenait aux chances favorables que présentait la nouvelle guerre d'Allemagne, occupait alors très essentiellement le ministère anglais. Cette spéculation amena une expédition formidable dont jusqu'ici on n'a pas bien connu l'origine. Je l'expliquerai après avoir donné une idée de la marche des événemens.

Napoléon , en usurpant la couronne d'Espagne et en dépouillant la famille royale , avait donné la preuve d'une ambition insatiable et d'un mépris de tous les droits qui ne pouvaient manquer d'alarmer tous les souverains de l'Europe qui étaient encore indépendans. On a vu que l'empereur d'Autriche venait de courir aux armes , et qu'un appel était fait aux nations allemandes. Le début de la guerre avait été malheureux pour les Autrichiens près de Batisbonne. Napoléon avait arrêté leurs mouvemens offensifs et les avait battus. Il poussa ses succès le long du Danube avec sa rapidité ordinaire, et parut devant Vienne le 10 mai, excitant les Hongrois par une procla~

tien à se soustraire à la domination de la maison d'Autriche et à se déclarer indépendans; il leur promettait sa protection. Mais déjà l'archiduc Charles manœuvrant sur la rive gauche du Danube, occupait Ebersdorf , sur la route de Vienne àfirunn en Moravie. Là, il se mit en mesure de prévenir toutes les tentatives que ferait son puissant adversaire pour passer le fleuve. De son côté Napoléon se dirigea en toute hâte, avec son armée, à six milles au-dessous de Vienne , où le cours du

Danuhe est coupé par deux îles. Passant d'une île à l'autre, et ensuite sur la rive du nord, avec des pontons, il y déploie ses troupes, la droite au village d'Esling et Ja gauche à celui d'Aspern. L'archiduc se décide aussitôt à faire une attaque générale contre l'armée de Napoléon. Le ai mai, et le lendemain , se livrent deux batailles meurtrières où la fortune est d'abord balancée; mais enfin les Autrichiens repoussent tous les efforts de Napoléon, et dans la nuit du 22 au a 3 son armée se met en retraite, avec une grande perte, sur la rive gauche du Danube : dans sa carrière victorieuse il n'avait pas encore éprouvé un échec aussi rude. Jamais le moment n'avait paru plus propice pour briser le joug qu'il imposait au continent, et en délivrer à la fois les peuples de l'Espagne, de l'Allemagne et de la France. Une insurrection

venait d'éclater en Saxe, en Westphalie et en Hanovre. Ces mouvemens étaient soutenus par l'invasion de l'archiduc Ferdinand en Pologne : ce prince s'était emparé de Varsovie, ensuite de Dresde et de Leipsick. L'archiduc Jean , qui agis* sait en Italie, eut aussi d'abord de grands succès; il prit Padoue et Vtcence, passa l'Àdigë, alarma Veqise. Les Tyroliens se soulevant aussi , venaient de s'armer en faveur de l'Autriche dont ils regrettaient la domination.

De l'autre côté de la Manche la grande expédition dont j'ai indiqué l'origine Commençait à occuper l'attention de l'Europe. Depuis le commencementde mai on faisait dans les ports d'Angleterre les préparatifs de l'armement le plus formidable qui en fût sorti de long-temps. Je suis fondé à croire que ce grand effort coïncidait avec la connaissance d'un plan de conspiration dans l'intérieur dontFouché était l'âme, aidé par Bernadotte, par une partie du sénat et de l'armée , dans l'hypothèse d'une seconde bataille perdue sur le Danube. Alors devait apparaître à l'embouchure de l'Escaut l'armée expéditionnaire de quarante mille hommes, partie des ports d'Angleterre, et protégée par trente-neuf vaisseaux de ligne et trente-six frégates , indépendamment d'un grand nombre de canonnières, de bombardés et de bâ-

timens légers; alors se serait écroulée la puissance de Napoléon. Mais la perte de la bataille de Wagram par l'archiduc Charles , et la signature précipitée des préliminaires de paix , qui en fut la suite , firent évanouir tant d'espérances fondées. L'armement britannique mit d'ailleurs en mer trop tard , et fut peu habilement conduit. Voilà comment les espérances de l'Espagne , de l'Angleterre et certainement de la plus grande partie de l'Europe , se trouvèrent déçues.

Si la révolution projetée avait eu lieu , elle n'aurait pas tourné immédiatement au profit de Louis XVm ; toutefois , c'eût été déjà un grand pas que de renverser Napoléon : la force des choses aurait fait le reste. ' Mais le temps des grandes épreuves n'était pas encore accompli.

Le mauvais succès de la plupart des immenses mesures adoptées par les ministres dans le cours de cette campagne, en excitant le mécontentement de la nation, sema la dissension entre les conseillersde Sa Majesté Britannique. Il s'ensuivit une altercation et un duel entre les deux secrétaires d'Etat, lord Castlereagh et M. Ganning : ce dernier fut blessé. On était généralement persuadé qu'il avait agi pour faire renvoyer lord Castlereagh , sinon du ministère , au moins de l'emploi qu'il occupait. Tous deux avaient donné leur démission avant

de se battre. Le duc de Portland étant mort bientôt après, les ministres restans offrirent à lord Grey et à lord Grenville une coalition que ceux-ci rejetèrent. Le marquis de Wellesley, frère aîné de lord Wellington , fut alors rappelé de son ambassade d'Espagne pour succéder à M. Canning dans la place de secrétaire d'État des affaires étrangères; en même temps celle de secrétaire d'État de la guerre , que lord Castlereagh occupait, fut conférée à lord Liverpool, ci* devant lord Hawkesbury, dont la charge de secrétaire d'État de l'intérieur fut donnée à l'honorable Richard Ryder. M. Perceval réunit les deux emplois de premier lord de la Trésorerie et de chancelier de l'Échiquier.

Dans Ce temps-là mon frère Pierre-François vint me joindre à Londres, ayant été forcé de quitter la Suède par suite d'un événement qui fournit un nouvel exemple de l'instabilité des trônes. Le roi Gustave Adolphe , dont j'ai eu occasion de parler dans le cours de ces Mémoires , et avec qui j'avais eu des communications confidentielles v s'étant obstiné à tenir à son alliance contre Napoléon , bien qu'il n'eût plus d'autre soutien qu'un subside de l'Angleterre, et qu'il eût déjà perdu la Finlande et la Poméranie , fut dès -lors en butte aux entreprises révolution-

nairçs d'un parti favorable à la France, et suscité par les agens secrets de Napoléon. Un complot pour renverser Gustave Adolphe de son trône fut ourdi , et ses ramifications les plus actives s'étendirent dans l'armée où Gustave fut représenté comme un prince qu'on ne pouvait plus endurer, à cause de son caractère violent et absolu. Les symptômes de la conjuration commencèrent à se manifester dans les premiers jours de mars x. Une sédition éclata parmi les troupes royales postées sur les frontières de la Norwège; elle était fomentée par le comte Adelsparre qui, se mettant à la tête des troupes 9 marcha sur Stockholm* Le 1 3 mars, le Roi fut arrêté et désarmé par d'autres chefs de conjurés : il abdiqua presque aussitôt. Son oncle , le duc de Sudermanie, saisit le pouvoir, et fut élu roi par une diète extraordinairement convoquée. Aucun mouvement ne s'étant opéré en faveur de Gustave , on se contenta de le bannir du royaume après quelques mois de détention.

Dans l'intervalle, mon frère avait éprouvé de grandes pertes à Gottembourg, ainsi que son fils aîné, qui jouissait d'une fortune considérable provenant de sa mère, et qui, par suite des sacrifices

Même année 1809 .

qu'il avait faits pour le corps d'armée de la Romana, était devenu consul d'Espagne. Le dévoûment connu de mon frère pour la cause des Bourbons lui avait attiré upe persécution suscitée par un M. Y von, agent secret du gouvernement français. Sa position n'étant plus tenable à Gottembourg, il vint chercher un refuge en Angleterre. À son arrivée il se logea chez moi , et fut suivi par ma belle-sœur et par ses enfans au nombre de six , trois garçons et trois filles. Je me fis un plaisir et un devoir d'accueillir l'intéressante famille de mon frère , sans calculer le surcroît de nos dépenses dans un pays aussi cher que Londres. Heureusement que les enfans de mon frère avaient reçu une éducation excellente : deux de mes nièces furent placées avantageusement dans des familles anglaises du plus haut rang; la troisième fut mise dans une pension que protégeait Jady Perceval : elle se maria ensuite. Mes trois neveux furent placés successivement dans l'armée : l'un d'eux est aujourd'hui consul de Sa Majesté Britannique aux Etats-Unis.

Dans l'ordre des événemens qui me restent; à raconter, je dois mentionner ici mes premiers rapports avec M. le comte de Blàcas, rapports qui , plus tard , devinrent pour mot si fftcheux : j'en ferai connaître la cause.

So MÉMOIRES

M. de Blacas , issu d'une des premières familles de Provence , avait émigré à vingt-cinq ans. Son père mourut en France sous le gouvernement du Directoire , et soit qu'il ne fut pas riche , soit que la révolution eût bouleversé sa fortune , il eut recours au directeur Barras dont il était l'allié, et il eu fut soulagé dans sa détresse pendant les deux dernières années de sa vie.

Le fils fut plus heureux que le père. Le comte d'Avaray, son parent, l'ayant accueilli dans l'émigration , ce fut par son aide qu'il eut accès auprès de Sa Majesté Louis XVHI. On a vu, dans le XVIe Chapitre de ces Mémoires f , qu'il l'envoya au nom du Roi en .mission à Saint-Pétersbourg, en 1799. De retour, ayant repris sa place, il resta sous la direction de M. d'Avaray, et vint, comme lui , à la suite du Roi en Angleterre.

Quand mon frère m'eut joint moi-même à Londres, là, me voyant plier sous le faix des charges onéreuses et des avances que j'avais faites pour le soutien de la cause royale , il me rappela l'obligation des cent soixante-quatorze mille livres , souscrite par les princes français au profit du comte de Saint-Morys, et dont j'avais fait l'acquisition à Hambourg. Il pensait que je devais me remettre en possession de mon titre.

1 Tome II , page 267.

Le lecteur se souviendra peut-être que je l'avais déposé dans les mains du Roi * , ce qui m'avait valu des témoignages de satisfaction pour ce qu'on appelait alors ma noble conduite. Me trouvant enfin à portée du Roi , je suivis le conseil de mon frère qui me pressait de retirer mon titre. J'en parlai au comte d'Avaray, qui me répondit tout de suite qu'il me serait rendu, rappelant lui-même le trait de ma généreuse confiance (telles furent ses propres expressions), dont. le Roi, reprit-il, avait été si touché, a Vous n'avez «pas désespéré du retour des Bourbons, mon « cher Fauche , ajouta le comte, et le Roi vous en « sait gré.» — « Je suis toujours dans les mêmes oc sentimens , repris-je , et j'y mets tout mon « espoir. »

Trois ou quatre mois se passèrent sans que les ordres du comte d'Avaray, touchant la restitution de mon titre, eussent reçu leur exécution. Il m'était d'autant plus facile de lui en reparler, qu'étant alors , pour sa santé , aux environs de Londres, avec M. de Blacas et M. dePradel, j'étais à portée de le voir plus souvent. Mon frère, d'ailleurs, me faisant observer qu'il n'était plus question de mon titre, j'en rappelai le souvenir à

1 Y oyez pages 567 et 368 du tome II. TOME iv. ?

M* d'Avaray, .qui chargea expressément M. de Blacas d'en faire le plus promptement possible la recberpbç dans les archives du Roi : j'en prévins mon frère, et je lui recommandai d'en presser lui-même la restitution,

Mais quel fut son étonnement , lorsqu'à quelque temp,s de là , venant réclamer ce titre auprès de M. de Blacas, ce dernier lui dit qu'il ne 3e trouvait pas dans fôs archives , élevant même des doutes sur la légitimité de ce titre entre mes mains, et sur sa valeur réelle comme dette claire et incontestable. * Si tu avais vu les traits de son « visage t me dit mon frère, m voulant ^'efforcer a de m>s$urer qns ton titre royaL était perdu, je « ne sais, pas «e que tu en aurais pensé, mais tu oc en aurais eu un juste motif d'inquiétude. » Ceci me doixna réveil. Je réfléchis sérieusement sur ce qui avait pu donner Heu à ces. dispositions si désobligfl*nte$ de la part de M. de Blacas touchant la restitution de ipon titre : je crus y reconnaître l'effet d'une influence .occulte que je ne pouvais attribuer qu'à M, de La Maisonfbrt. J'ai déjà dit que lui et JW. de Blacas, qui m'ont fait depuis tant de ma] ^s'étaient liés d'une étroite amitié à Saint* Pétorsbourg , où ils se trouvèrent ensemble pour les affaires du Roi. Avant d'expliquer la cause de l'inimitié acharnée de M. de La Maisonfort contre

moi, et dont on découvre l'origine dans mon récit de la négociation relative au directeur Barras, je dois consigner ici l'expression des sentitnens de haute estime que je n'ai pas hésité de manifester publiquement pour son honorable famille : à Dieu ne plaise que j'aie jamais eu le dessein de l'offenser; personne n'en est plus éloigné que moi. J'ai connu personnellement madame de La Maison fort, dont j'ai toujours honoré les vertus et le caractère; quant & monsieur son fils, que j'ai tenu souvent Sur mes genoux dans son âge tendre , non seulement ses excellens principes sont bien connus, mais encore sa position et son caractère ne le placent-ils pas hors de toute atteinte? Après avoir ainsi rendu hommage à la vérité , en ce qui concerne là famille de M. de La Maison fort, je reprendrai tous mes droits en ce qui le concerne personnellement , d'après cette maxime généralement admise : « Que si l'on doit des égards aux « vivans , on ne doit que la vérité aux morts. * Or, je ne tairai absolument aucun fait, et je ne dissimulerai aucune circonstance qui tiendrait plus ou moins âmes récits; j'en ai pris l'engage* ment envers le public. Je dirai donc, au sujet de M. de La Maisonfort , qu'après s'être associé à mon frère, et l'avoir porté à transférer son établissement d'imprimeur à Brunswick, comme j'en ai

fait mention , il l'engagea dans des emprunts très onéreux; et que n'apportant dans l'association ni esprit d'ordre ni économie, il fut en peu de temps la cause , par des dépenses inconsidérées et par des opérations ruineuses , de la perte de cet établissement, à la faveur duquel sa nombreuse famille et lui avaient été jusqu'alors entretenus sans qu'il eût fait aucune mise de fonds ; qu'ainsi s'écroula cette société au seul préjudice de mon frère, qui fut contraint d'abandonner aux créanciers sa maison d'Hambourg , des magasins considérables et son imprimerie, perte qui rejaillit en partie sur moi, qui me trouvai responsable pour une somme de trente mille francs que j'avais garantie lors de l'établissement primitif. Â quelque temps de là , et à l'époque de la négociation dont j'ai donné les détails , M. de La Maison fort eut avec moi une explication si vive , qu'elle aurait eu des suites très sérieuses si M. le marquis n'avait pas eu la prudence d'employer la médiation de M. Durand, l'un des amis de la maison. Cette dernière circonstance augmenta sa haine contre moi ; il crut dès-lors ne pouvoir mieux la satisfaire qu'en me calomniant dans l'ombre auprès des personnes les plus distinguées , et particulièrement , en Angleterre , auprès de M. de Blacas, qui, jusqu'alors, m'avait témoigné de

l'estime et de l'intérêt C'est lui , et j'çn ai eu depuis la certitude , qui , à l'occasion de la demande de mon titre , éleva des doutes dans l'esprit de M. de Blacas sur sa légitimité, et cela avec d'autant plus de ressentiment , qu'il était notoire qu'il avait refusé l'acquisition de ce titre en commun , et que je n'en avais pas laissé ignorer le motif : s'il n'eût tenu qu'à lui, ce titre ne se serait jamais retrouvé.

Quand j'eus démêlé toute cette intrigue, je n'hésitai pas de m'adresser de nouveau à M. le comte d'Avaray, à qui je djis que si mon titre était égaré ou perdu, puisqu'on ne le retrouvait pas aux archives , je le priais de vouloir bien m'en faire donner une reconnaissance qui pût justifier que je n'en avais pas été payé. « Non , non , reprit vivement «c M. d'Avaray, il ne peut être ni égaré , ni perdu, « il faut qu'on le retrouve » ; et se retournant vers M. de Blacas : «Il faut absolument le retrouver, « lui dit-il ; » et , en effet , quelques semaines après, il me fut rendu.

Tout ce que je puis dire , c'est que M. d'Avaray se conduisit, dans cette circonstance , avec la plus parfaite loyauté : c'était la base de son caractère. Malheureusement sa santé dépérissait à vue d'œil : le climat de la Grande-Bretagne lui était pernicieux. Les médecins lui conseillèrent le séjour de

File de Madère ou de l'Italie. Le Roi insista fortement, et M. d'Àvaray fit ses dispositions pour céder aux instances de son royal ami Cette séparation fut touchante. Il reçut du Roi le titre de duc , et partit au mois d'août 1810 pour aller chercher à Madère, sous un ciel plus doux , un adoucissement à^ses souffrances : mais il n'y avait déjà plus d'espoir. Le duc languit pendant neuf mois encore, et termina sa carrière le 4 juin 181 1, à l'âge de cinquante-deux ans. « Il aima son Roi, et « en fut aimé ; son éloge est tout entier dans ces « mots. * » Quant à moi, sa perte me fut d'autant plus sensible , qu'il connaissait toutes les pensées du Roi à mon égard.

En partant pour Madère , il avait recommandé particulièrement au Roi M. de Blacas , le désignant ainsi pour le remplacer auprès de sa personne. Il n'en fut que plus regretté. Il est certain que , dès son début , son successeur ne se fit pas aimer dans la maison du Roi. Il affecta d'abord d'y faire régner une parcimonie minutieuse qu'il décora du nom d'économie. Voici le portrait qu'on faisait de lui à cette époque. « Le successeur de M. le a duc d'Avaray est doué d'un bel extérieur; mais « il est plein de morgue : il a peur de son ombre ,

' Vit de Louis XV III, tome I, page 35 1.

« et ne Tetfl laisser arriver auprès au Roi rien que « par lm On regarderait comme fâcheux qu'il « parvînt à captiver totalement la confiance de <c son maître ;. car oa découvre déjà en M tin pén* a chant à en abuser ». On verra, par tout ce que j'aurai encore à raconter à son sujet, si ce jugement, porté en i ftio, a été trop sévère;

Cette même année, il y eut, parmi les généraux de Napoléon , une défection singulière qui fit beaucoup de bruit à Londres. Je veux parler du général Sarrasin1 qui , mécontent au- camp de Boulogne , et se croyant , dit-if, à la* veille dfétre arrêté, s'esquiva sur un bateau pécheur pour se rendre en Angleterre. Pendant qu'à Londres son évasion donnait heu à diverse» conjectures de la part des journalistes, à Lille un conseil de guerre le condamnait à la peine' de mort comme' coupable de désertion à l'ennemi, et le Moniteur publiait contre lui de violentes diatribes.

Mais on n'en était pas* plus rassuré sur les vrais motif* de sa défection, tant on était en garde ctmtre les. manoeuvres secrètes de Napoléon* et de ses émissaires. Je le rencontrai df abord dans les bureaux des. affaires étrangères, pois chez lady Pçrceval. Dans notre première conversation, je lui parlai des Bourbons , et il me fit à ce sujet une question qui m'étonna beaucoup. H me

demanda de qui la duchesse d'Àngoulême était fille, n'ayant pas la plus légère notion sur la famille royale. Je vis alors combien Buonaparte, qui s'étudiait à faire oublier les Bourbons, avait réussi en partie.

Quand on sut que j'avais vu le général Sarrasin , on me demanda mon opinion à son égard , et voici la réponse que je fis relativement à lui à sir Charles Flint :

« Vous désirez avoir quelques renseignemens « $ur le général Sarrasin : j'ai eu occasion de le a rencontrer plusieurs fois, et je puis le voir aussi «souvent que je le voudrais chez lady Perce ce v^l : il est, bien certainement, l'ennemi de a Buonaparte, Il peut donner des renseignemens « utiles, et sir Robert Wilson, qui le voit beau» « coup , parait en faire grand cas. . Il a remis le « premier volume de son ouvrage dans les mains « de M. Hamilton pour le marquis de Wellesley. «Le général travaille au volume suivant, et la « publication de son ouvrage ne pourra que faire « le plus grand effet. Il est d'ailleurs intéressant «à entendre; et, si vous le désirez, monsieur, «vous pourrez le voir en acceptant un dîner chez « lady Perce val, pour le jour de la semaine pro- « chaine qu'il vous conviendra le mieux de choi- « sir. Ce dîner serait uniquement pour vous, pour

« sir Robert Wilson et pour le général Sarrasin : « elle me charge de tous le proposer.

« Sur l'information que j'ai été chargé de faire « auprès de mes amis de Paris , au sujet du même « général, voici ce qu'ils me mandent à la date a du 3 1 août : « Le général Sarrasin est parti par « mécontentement; on ne lui connaît, du reste, « aucun plan : il a des talens et des moyens; il faut a l'entendre et le bien traiter chez vous pour « l'exemple. » '

a Quant au général Moreau , le personnage qui « l'avait vu en dernier lieu est M. Jackson : il peut, « mieux que personne , apprécier l'intérêt que « le gouvernement britannique retirerait par la a suite, en s' attachant ce général exilé qui, bien « certainement, est destiné à jouer un grand rôle. «Celui-là est bien l'ennemi irréconciliable de «Buonaparte, et je suis convaincu par suite de « la mission dont j'ai été chargé près de lui , et <c des rapports que nous avons eus ensemble, qu'il « nourrit l'intention de coopérer au renversement a du tyran , ennemi du genre humain.

« Aujourd'hui, le brave et malheureux Gustave « vient d'arriver dans ce pays. Vous savez que

1 II est assez remarquable que ce soit Perlet, agent secret de la police impériale , qui se soit exprimé ainsi sur le compte du général Sarrasin.

go MÉMOIRES

« j'eus le bonheur d'eu obtenir trois audiences à « mon passage à Luné bourg, à l'époque de mon « dernier voyage; qu'il daigna m'bonorer de sa « confiance et me charger d'une mission parti- « culière auprès du gouvernement et des princes « français. Mon devoir m'appelle à lui demander « la permission d'aller lui rendre mon respectueux « hompiage. Mais je ne ferai cette démarche au- « jourd'hui que si elle obtient votre approba- « tion »

Ce prince s'était embarqué à Memel pour l'Angleterre , où îl arriva sous le nom de comte de Gottorp : il y reçut l'accueil le plus empressé àe toute la cour. Je fus le visiter à l'hôtel Clarendon , Bond street; il m'accueillit avec d'autant plus d'intérêt, qu'il se rappelait parfaitement m' avoir donné une mission pour les princes français.

Il alla visiter lui-même plusieurs fois le prince de Condé à Wimbledon , et passa trois semaines à Hartwell avec Louis XVIII, offrant ainsi l'exemple de la réunion de deux rois détrônés auxquels il ne restait que bien peu d'espoir de ressaisir le sceptre de leurs ancêtres.

Depuis la mort de la Reine , décédée le 1 3 novembre 1810, Louis XVIII avait quitté la résidence de son ami, le marquis de Buckingham, pour aller s'établir au château de Hartwell, à qua-

raute milles de Londres, château dont il fit l'acquisition aindi que de ses belles dépendances.

Vers cette époque (fin de 1810) je fus l'objet, à Londres, d'une méprise bien singulière, et voici comment. La nouvelle du renvoi et de la disgrâce du fameux ministre Fouché avait fait dans cette capitale quelque sensation , parce qu'on y était dans l'opinion que Buonaparte ne pouvait se passer d'un tel ministre. Ce changement , dans un ministère aussi important que celui de la police , semblait aussi indiquer un commencement de désorganisation dans le système compliqué de la police impériale dont on s'était fiait, en Angleterre, une idée très exagérée.

On ne parlait que du renvoi de Fouché, quand un jour je fus invité à dîner chez MM. Bokon et compagnie , riches négociais dans la cité» C'était au mois de novembre. Il y avait parmi les convives un directeur de la compagnie des Indes, auquel je fus présenté , et qui , entendant prononcer mon nom , crut que c'était le nom . de Fouché, qui, en anglais, est synonyme de Fauche. 11 ne douta nullement que je ne fasse le ministre Fouché lui-même, ayant entendu dire autre part qu'il venait d'arriver à Londres. La conversation roula pendant toute la soirée sur la politique , et elle fut si animée, que le directeur oublia entiè-

rement qu'il devait présider dans la soirée même une réunion d'actionnaires de la compagnie. Il s'excusa le lendemain en disant qu'il avait dîné avec le fameux Fouché. — « Quoi ! lui dit-on , le ministre de la police de France? — Oui , répou- « dit-il, Fouché est ici. — Et où donc l'avez-voûs « rencontré ? — Dans un dîner, chez Bolton. »

Cette nouvelle parvint bientôt de toutes parts au ministère, qui s'assembla .pour savoir comment on recevrait Fouché. On envoya de suite le chef de la police des étrangers, M. Brook, accompagné de plusieurs agens, pour demander à M. Bolton s'il avait réellement donné à dîner à M. Fouché, et où il logeait. Arrivé à la porte de M. Bolton, M. Brook dispose tous ses agens, pénètre ensuite dans l'intérieur, interroge tout le monde, apprend qu'en effet M. Fouché a dîné la veille dans la maison et interpelle directement M. Bolton pour savoir comment il connaissait M. Fouché: M. Bolton répond que c'est son associé , M. Éberley , qui le lui a amené. — «Où est votre associé, « monsieur? — - Il est absent, et ne revient qu'à « trois heures. » Il était alors neuf heures du matin. M. Brook croyant d'après cette information être certain du séjour de Fouché à Londres, fit de nouvelles dispositions, et donna ordre que personne ne sortît de la maison de M. Bolton ;

puis , courant promptement à cheval , il se rendit auprès des ministres pour leur donner l'assurance que Fouché était en effet à Londres, et pour recevoir de nouvelles instructions. Les instructions reçues et les ministres restant en permanence, il revint avec des renforts attendre M. Éberley. Dès qu'il paraît , il l'interroge et lui demande vivement comment il connaît M. Fouché? — «C'est mon compatriote, lui répond « M. Éberley; il loge Frith sireet, n° 9; il nous a « même donné hier une commission de plusieurs « douzaines de bouteilles de vin et de rhum , et « sa commission est signée de lui sur nos régis- « très.» Quelle ne fut pas la surprise de M. Brook , loApie, examinant ma signature , il vit que le ministre Fouché n'était autre que Fauche-Borel qu'il connaissait particulièrement et qui était son ami. Les ministres, en se séparant, rirent beaucoup, et le lendemain je fus interpelé par le sous-secrétaire d'État, M. Becket, sur le dîner qui avait donné lieu à cette singulière méprise. Tout ceci prouve l'importance qu'on attachait à Fouché , et la vigilance de la police de Londres relativement aux étrangers.

Une affaire moins gaie me compromit assez gravement peu de temps après. J'avais fait, à Odiam , petite ville à quarante milles de Londres,

la connaissance du général Simon , qui avait été blessé et fait prisonnier par les Anglais , à la bataille de Busaco, en Portugal. Il me pria de lui procurer quelques livres français et de la musique; service que je m'empressai de lui rendre. Quelque temps après , il fut accusé faussement , avec plusieurs officiers français, d'avoir voulu favoriser l'évasion d'un grand nombre de prison* nièrs. Il fut arrêté et conduit à Londres. On saisit tous ses papiers dans lesquels on trouva de mes lettrés, ce qui fit présumer qu'étant en relation avec lui, je pouvais avoir quelque connaissance du projet d'évasion qu'on lui imputait. Je fus arrêté moi-même et retenu pendant vingt-quatre heures à Tottilfield, prison de Londres. Je ne pus me contenir ; je fis un tapage effroyable, déclarant que c'était une abomination de me faire ainsi arrêter sans m'avoir entendu, et qu'on devait bien savoir que je ne pouvais être coupable. En effet., on fut bientôt instruit que je n'étais pour rien dans cette affaire , qui , après la plus exacte investigation , n'eut aucune suite. Le gouvernement anglais, toujours juste, me dédommagea de ce petit désagrément temporaire ; il me donna enfin la naturalisation que j'avais demandée , et il me la donna de la manière la plus honorable, ce qui me mettait désormais à couvert des manœuvres

DE FAUCHE-HOREL. $5

et des persécutions que mes ennemis ne manquaient jamais l'occasion de me susciter. C'est ainsi que j'eus la satisfaction de me trouver aussi le sujet de Sa Majesté Britannique.

Je n'avais plus aucun rapport direct ni indirect avec M. de Puisaye, ni même avec M. cTAntraigues , et leur aniiposité à mon égard était désormais impuissante. Ma nouvelle position vis-àvis du gouvernement anglais me mettait dans le cas de n'avoir plus rien à redouter de leurs intrigues. Il arriva dans ce temps4à un accident à M. d'Àntraigues , qui fut comme le préhide de la catastrophe qui, un peu pins tard, trancha si malheureusement le fil de ses jours. Le feu prit à la maison qu'il occupait à Dorset street, et on jeta très à Ja hâte trois malles pleines de papiers , depuis le troisième étage dans le jardin ; Peltier les sauva. On conçoit le grand intérêt que M. d'Antraigues mettait à la conservation de ses papiers qui, la plupart, avaient rapport aux circonstances les plus. secrètes de la politique des cabinets.

AJ'excepçion de l'Espagne et du Portugal , où la résistance était nationale, tout le continent Eu* ropéen était alors ou sous le joug de Napoléon, ou maintenu par la crainte dans l'orbite de sa puissance. Tel. avait été l'inévitable résultat du traité de paix, signé à Vienne, le 14 octobre 1809,

entre la France et l'Autriche. L'Autriche venait de passer d'un état de guerre , pour ainsi dire permanent contre la France , à un système pacifique et d'alliance intime. L'acte de dissolution du mariage de Napoléon avec Joséphine fut promptement suivi d'un nouveau nœud, qui, bien. que formé par les nécessités de la politique, n'en excita pas moins la surprise de toute l'Europe. Et pourtant ce mariage de Napoléon avec Marie-Louise, événement qui semblait devoir consolider son rang et sa puissance , compte aujourd'hui parmi les causes de sa perte. La raison en est que cette grande alliance ne fit qu'irriter son ambition , bien qu'il fut parvenu à ce point de sa carrière, où l'affermissement de ce qu'il possédait devenait bien plus à propos qu'une continuité des mêmes efforts pour acquérir encore.

Érigé en idole par ses nombreux affîdés qui lui décernaient une sorte de culte , il s'aliéna les peuples en poursuivant la chimère du blocus continental, en ordonnant le brulement de toutes les marchandises anglaises en France , en Hollande, dans les villes anséatiques, et généralement depuis le'Mein jusqu'à la mer; instituant des cours prévôtales et des tribunaux de douanes avec le droit de prononcer, même sans recours en cassation, des peines afflictives et infamantes,

non seulement envers les contrebandiers, mais aussi envers leurs conducteurs, directeurs, intéressés et complices. Qu'on observe que ce système continental , qui traînait avec lui des mesures si violentes et si barbares, s'opposait à toutes liaisons, soit politiques, soit commerciales, des puissances du continent avec l'Angleterre : c'était le premier anneau de la chaîne de vasselage imposé au continent.

Mais, au moyen de licences, vendues au plus haut prix , Napoléon enfreignait lui-même , pour de l'argent , son système d'interdiction commerciale. En Angleterre comme en France les licences devinrent une source de faveur et un trafic.

Je dirai tout à l'heure comment je participai moi-même à ce don des licences tant sollicité et tant envié; mais auparavant je dois entrer dans une explication préliminaire.

J'avais perdu mon fils, et j'avais besoin de consolations; j'engageai ma femme à m'envoyer en Angleterre , Mélanie , ma fille unique. M. Gilles , mon ami, associé de la maison Gilles et Baillemont , voulut bien se charger de me l'amener. M. Gilles était un négociant de Paris, demeurant dans le faubourg Poissonnière, rue de l'Échiquier. Ses opérations de commerce l'attiraient fréquemment en Angleterre. C'était un royaliste

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