‹ MémoiresChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE XXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIL

La session du Parlement britannique s'ouvrit le 7 janvier, par un discours prononcé, au nom du Prince-Régent, sur les succès militaires de l'année qui venait de s'écouler, et sur les circonstances qui encourageaient à persévérer dans le système de politique continentale , devenu habituel à la nation.

Le cabinet éprouva , peu de jours après, une perte qui fut sensible £u public; je veux: parler de 1^ démission du marquis de Wellesley. On croit que sa seigneurie différait d'opinion avec ses collègues sur le plan suivi pour la poursuite 4e b guerre dans la Péninsule;espagnole , trop restreint, selon lui , et peu propre à produire un grand effet. Le 1 6 janvier , il notifia son intention de. se retirer; mais, à la demande du. Prince-Régent, il consentit à conserver le portefeuille jusqu'à ce que les restrictions temporaires , mises à l'autorité du Prince , fussent, expirées. Toutefois , dès qu'il vit que le dessein du Régent était de tenir

laa MÉMOIRES

M. Perceval à la tête du ministère , il déclara que, d'après certains principes , il serait prêt à servi? avec ce ministre, mais ne voudrait jamais servir sous lui. Sa démission fut acceptée le 19 février. Lord Castlereagh lui succéda comme secrétaire d'état des affaires étrangères.

Le nouveau ministre, en justifiant la confiance intime do&t" l'honora le Prince-Régent, contribua depuis tellement à la restauration de la monarchie des Bourbons, que je ne crois pas inutilfe de donner ici quelques détails qui le concernent».

Robert Stewart, vicomte- Castlereagh, fils aîné du marquis de Londondfeiry, naquit en Irlande en 1 7Ç9. Élevé d'abord à Armagh., il termina son éducation à l'université de Cambridge , et montra de bonne heure beaucoup d'aptitude, de prudence et de talens. À peine avait-il vingt et xm ans que son père T qui te chérissait,; usa de sa fortune et de son influence pour ltii ouvrir la carrière des dignités et des emplois : il dépensa trente mille livres sterling- pour assurer son élection au Parlement d'Irlande , où il ne tarda pas à se distinguer. A» lieu de suivre la route commune , c'est-à-dire au lieu d'embrasser le parti de l'opposition , il se montra l'un des soutiens les plus ardens du ministère, quand l'administration d'Irlande cfut devoir comprimer les mécontens

DE FAUCHE- BOREL. n3

de ce royaume, en adoptant contre eux des mesures sévères. Lord Camden , dont la sœur était la belle-mère du jeune lord 9 ayant été nommé vice-roi d'Irlande , l'appela dans le. cabinet irlandais, et lui donna toute sa confiance. Peu de temps après , lord Castlereagh . devint principal secrétaire du vice-roi; il fit preuve .d'habileté dans cet emploi assez important Lors des troubles de 1798 , il y joignit beaucoup de fermeté; ' bien qu'Irlandais , il fat un de ceux qui second dèrent avec le plus de zèle les vues du ministère anglais , en proposant le premier, en 1800 , dans la Chambre des Communes du Parlement d'Irlande, la réunion complète de ce royaume à la Grande-Bretagne. Après cette réunion , à laquelle il avait tant contribué , il fit partie du Parlement britabnique , et fut ensuite nommé conseiller privé et président du conseil du contrôle. Il conserva cette place pendant l'administration de M. Adington : quand M. Pitt reprit les rênes de l'État , il devint ministre de la guerre. A fer mort de ce gf and hommes en 1 806, lui et ses collègues se retirèrent. En 1807 , il fit partie de l'administration de M. Perceval , et rentra dans son premier poste, où il fut remplacé, en juillet 1809, par lord Levison-Gower. Redevenu ministre de la guerre en septembre de la même année, il

x?4 MÉMOIRES

se retira par suite de sa mésintelligence avec M. Canning, dont j'ai rendu compte. On a vu que ce fut jen février 1.8 1 a qu'il prit le portefeuille des affaires étrangères; on jugera s'il resta audessous de sa place pendant les grands, événémens qu'il me reste à décrire. .

Le Jiouyeau ministère , en surmontant toutes

les oppositions, resta immuable jusqu'au moment où un événement tragique le priva de son chef. Le 1 1 mai, M. Perceval entrant dans lapièce qui. précède la salle d'assemblée de la Chambre des Communes , fut atteint d'un coup de pistolet dont la balle lui perça le cœur; il chancela, tomba et expira en peu d'instans. Je fus témoin de cette scèrie tragique. Rien ne peut égaler la consternation des deux Chambres à la nouvelle dé cette catastrophe. La première idée fut qti'il y avait contre les membres du ministère une conspiration dont les ramifications étaient inconnues ; cependant on sut bientôt , d'une manière positive , que ce meurtre , commis par le nommé Bellingham , l'avait été purement par vengeance d'une prétendue injure particulière : l'assassin le paya de sa. vie. L'emploi de chef du ministère échut 4 lord LiverpooL Le 18 février de la même année, le Prince-Régent entra dans la plénitude du pouvoir royal.

DE FAUCHE -BOREL. ia5

Parmi les événemerrs qui se passèrent sur le continent européen dans le courant de i8ia, événeraens de la plus haute importance, ceux de la Péninsule espagnole doivent occuper le premier rang dans l'ordre chronologique : je passerai ensuite à la guerre de Russie et à ses prodigieuses conséquences à l'égard du rétablissement des Bourbons.

Je dirai' d'abprd que. le duc de l'Infantado étant venu à Londres , s'y occupait avec ardeur et beaucoup de zèle des intérêts et de l'indépendance de sa patrie ; que M. de Turtaz, mon compatriote , brigadier au service d'Espagne , fit sur

la guerre de la Péninsule un travail intéressant très utile au gouvernement britannique , et pour lequel il reçut une gratification ; et que. tandis qye tout se préparait dans le nord de l'Europe pour l'ouverture ' de . là guerre de Russie, les opérations dans 'la Péninsule étaient poussées avec beaucoup de vigueur de part et d'autre, mais avec une supériorité déjà marquée pour lés armes britanniques.

Si d'un côté le maréchal Suohet, acquérant une brillante renommée, faisait ta conquête de tout le royaume de Valence, de l'autre lord Wellington s'emparait de Ciudad-Rodrigo , prenait d'assaut $adajoz, et gagnait ensuite sur le

ia6 MÉMOIRES

maréchal Marmont la bataille de Salamanque * au moment même où Napoléon, entraîné par un

fantôme de gloire, s'enfonçait dans les profondeurs de l'empire russe. Un traité de paix et d'union fut presque aussitôt signé à Pétersbourg entre la Grande -Êretagne et la Russie \ Ainsi trois puissances, l'Angleterre, l'Espagne et la Russie, refusaient de porter le joug/ Unies d'intérêt, elles s'efforçaient de sauver l'Europe. Habile à former des ligues , à ranimer les courages abattus, l'ÀAgleterre, orgueilleuse de n'avoir jamais fléchi, prêtait à l'Espagne toute son assistance, et l'Espagne devenait une nouvelle Vendée où les armées de Napoléon étaient détruites en détail. Aveuglé, il prétendit subjuguer à la fois l'Espagne et la Russie ; la Russie, où l'attendaient une résistance terrible , et jde plus , deux grands fléaux , un froid glacial et la famine. • Plus près de nous , les événefaens de la guerre d'Espagne faisaient k Londres utte vive sensation. Dans différentes parties àë la Péninsule, les effets de la bataille de Salamanque se firent immédiatement sentir; ses conséquences les plus importantes furent d'abord l'abandon par les Français du siège de Cadix qu'ils continuaient depuis si

4 22 juillet 1812.

• i« août 1812.

long-temps, et bientôt après l'évacuation de Séville, ainsi que de toute l'Andalousie et du royaume de Grenade,*

.Mais l'Espagne n'offrit bientôt plus à l'Europe qu'un intérêt politique secondaire , tant le cercle de la guerre s'agrandit. Toute l'attention publique se porta sur les grands événemens dont la Russie dévenait le- théâtre. Après la bataille et la prise de Smolensk , Napoléon n'avait plus balancé de se mettre en marche directement pour Moscou, l'ancienne capitale de l'Empire, et qui en était comme le centre : on apprit en même temps

et l'occupation de Moscou, et la retraite des Russes à la suite de la bataille de Borodino, appelée dans les bulletins français, la bataille de la Moskoua. On crut un moment -que la Russie serait, sinon subjuguée, .du moins ramenée sous l'influence du vainqueur. Mais bientôt la nouvelle de l'incendie de Moscou vint répandre une tout autre lumière. On jugea dès-lors que la résistance serait nationale, et qu'il n'y aurait plus ici ni paix ni trêve4 entre Alexandre et Napoléon. En effet, la dévastation du territoire, opérée systématiquement par les propres mains des Russeâ, et la promptitude avec laquelle avaient été brûlées les villes de Smolensk , Dorigobui, Wiazma, Ghiat et Mojaïsk, auraient dû

fa8 MÉMOIRES "

feire présumer le sort qui était résçrvé à Moscou, et l'arrière-pensée de la résistance. Quel plus immense sacrifice que celiji de Moscou ! On vit dès-lors clairement le caractère terrible que preqait cette guerre lointaine, et qu'une réaction contre ce que les Français appelaient le grand empire, était inévitable.

Mais ce qui indiqua bien plus encore que Ja puissance de Napoléon commençait à chanceler, et que son étoile pâlissait, ce fut l'explosion subite dans Paris > de la conspiration du 28 octobre, dite conspiration M aile t, dont les mobiles long-temps couverts des voiles .du mystère sont à peine b.ien connus aujourd'hui»

Le ministère britannique m' ayant interrogé dans l'intention de connaître mon opinion à ce sujet, je remis à lord Hverpool une note que je communiquai auparavant à M. le duc d'Hgvré , pour être mise sous les yeux du Roi. Je disais dans ma note que cette conspiration ourdie par des prisonniers d'État, et sur laquelle on n'avait alors que les détails dénaturés et incomplets publiés parles journaux français, décelait un mécontentement assez prononcé pour qu'oh eût pu essayer dans Paris une révolution siir le bruit seul de k mort de Buonaparte; qu'on devait nécessairement en inférer, qu!il y ayait une orga-

nisation secrète dirigée contre lui à l'insu do la police, et dont les élémens étaient tirés des deux partis mécontens et alors rapprochés , les républicains et les royalistes; qu'il était très remarquable qu'à la tête des conjurés se trouvât le général Mallet , prisonnier d'État , pour lequel le comité royaliste avait fait des démarches trois ans auparavant, et en outre le général Lahorie, ami déclaré de Moreau, et proscrit autrefois pour ses liaisons avec ce général. J'ajoutais que si on examinait ensuite l'accusation mystérieuse portée contre les conjurés, on trouvait qu'on les avait condamnés pour avoir cherché à intervertir l'ordre de la succession au trône , ce qui ne pouvait s'expliquer que par une tentative pour transmettre à une autre famille la couronne de France ; et quel autre que le souverain légitime ces braves gens pouvaient-ils avoir en vue? J en concluais que les conjurés n'auraient rien opéré ni rien tenté , en cas de succès , qu'avec l'appui de l'Angleterre et le concours de Louis XVÏÏL Telle est encore mon opinion aujourd'hui.

On touchait du reste à une série d'événemens favorables aux alliés et à la cause du roi de France : d'abord la retraite de Moscou fit une sensation prodigieuse, non seulement dsms le public, rpais à la cour, chez les ministres et à Hartwçll , jési-

TÔME IV. 9

i3o MÉMOIRES

dence de Louis XVIII. « Nous sommes dans la « joie , me mandait le duc d'Havre * , de la bonne « nouvelle de la reprise de Moscou, des avance tages qui l'ont précédée, et de la retraite où «paraît être l'armée de Buonaparte, que les « cosaques harcèlent sûrement. »

Je me mis plus en communication que jamais avec les ministres, et mes conversations avec lord Gastlereagh et M. Cooke, me confirmèrent dans l'idée que les ministres et le Prince-Régent songeaient à la restauration des Bourbons.

Je m'empressai de faire connaître les dispositions favorables du cabinet britannique à M. le duc d'Havre. Voici sa réponse du 1 6 novembre : « Il paraît d'après votre lettre que vous avez fait « de grands pas vis-à-vis de lord Gastlereagh et de « M. Cooke , et que votre ami a vous a bien servi. « Votre temps n'a pas été perdu à cet égard, et « c'en est un très bon emploi que de ne jamais « cesser de faire valoir les droits de la légitimité, « en faisant taire et déjouant les aboyeurs qui « veulent faire croire que le Roi et son auguste « famille n'ont ni moyens , ni parti en France. « Les détails dans lesquels vous entrez avec moi « sur lord Castlereagh et sur M. Cooke , ne font

1 Lettre du 12 novembre.

» Sir Charles Flint.

DE FAUCHE-BOREL. i3i

« que me confirmer dans l'opinion que j'avais , « non seulement de leurs talens, mais dans ma « confiance dans leurs bons principes.... » Dans une autre lettre qu'il me fit l'honneur de m'écrire le 6 décembre , le duc d'Havre s'exprimait en ces termes : a Sa Majesté a reconnu dans le compte « que vous lui rendez de vos relations avec « M. Cooke , et dans le papier remis à lord Liver- «pool, d'après la demande de ce ministre, votre « dévoûment et votre intérêt suivi pour le réta- « blissement de la monarchie et de l'autorité « légitime qui sont indivisibles.... » Puis il ajoutait : « La sévérité des mesures prises à l'occasion a de la dernière conspiration, nécessite une a grande prudence de la part de tout Français , « tant au-dehors que dans l'intérieur, pour ne « pas augmenter le nombre des victimes et con- « server pour des temps meilleurs , les membres « précieux qui doivent être sous le couteau d'une a surveillance et d'une inquisition rigide. D'après « cette conséquence impossible à ne pas tirer, le « Roi , loin de se permettre la moindre démarche a ostensible, croit au contraire de sa prudence et a de son devoir de ne faire aucun acte patent dans « un moment où le tocsin d'alarme étant sonné , a tous les moyens de force et de police de Buona- « parte doivent être portés de ce côté.

i3a MÉMOIRES

^ «D'ailleurs là déclaration du Roi du 2 de- « cembre 1804, à laquelle renvoie l'itinéraire du « a 2 mars 1806, est connue : elle dit tout, et le « Roi ii'a rien à y ajouter; il pense donc qu'une « nouvelle répétition serait inutile , et par cela « même doit être évitée. D'ailleurs Sa Majesté « vous a dit anciennement qu'elle ne pouvait « rendre de réponse à vos amis de Paris, ni « prendre de détermination avant d'avoir les ren- « seignemens qu'elle avait demandés , et qui lui « avaient été annoncés sur l'existence , sur la «composition, sur les moyens présens et sur rfles projets ultérieurs du comité avec lequel «vous êtes en rapport par l'intermédiaire de « Perlet. Sa Majesté ne peut que vous répéter les et mêmes choses sur la nécessité de la satisfaire « touchant ces préalables. Vous paraissez enclin à * penser que ce comité est en point de contact « avec les fauteurs du récent complot, si toute- « fois ces derniers n'en font point partie, et vous « pouvez avoir des motifs pour justifier cette opia nion ; mais en matière aussi grave une préce somption ne suffit pas »

Rien de plus sensé que ces réflexions ; mais ici je dois dire que Perlet , toujours sur ses gardes y évitait avec beaucoup d'adresse, dans sa correspondance, de répondre catégoriquement aux

DE FÀUCHE-BOREL. ,33

demandes que je lui faisais au nom do Roi; de sorte que jamais rien ne pouvait être compléter ment éclaira. D'un autre coté néanmoins, Perlet prévoyant la possibilité de la chute de Buonaparte , donnait sur l'état intérieur des renseignemens très importans et très utiles aux moyens desquels il se ménageait de nouvelles chances dans le dé* jioûment de cette imposante péripétie.

Le vingt*neuvièft)e bulletin ayant été connu à Paris le a8 décembre , et révélant toutes les calamités de la grande armée française; deux jours après, Napoléon arrivant k Paris, fugitif, déserteur et sans armée ; enfin la défection des Prussiens étant manifeste , le ministère anglais me demanda le travail que j'avais fiait à Berlin , en i8o5, dans la vue de faire employer Moreau par la coalition formée alors contre Napoléon \ Je donnai ce travail , et j'en adressai une nouvelle copie à iqon souverain le roi de Prusse* Le marquis de Môustier, qui m'avait aidé de aa plume, fit à cette occasion un projet de lettre destinée à l'empereur Alexandre, et qui servit à ce monarque pour appeler Moreau à son quartier-général. Ce projet était conçu en ces termes :

«M. le général Moreau, connaissant les sentice mens qui vous animent, en vous proposant de

1 Voyez tome III de ces Mémoires, page ao3i

x34 MÉMOIRES

« vous approcher de moi , je me fais un plaisir de « vous donner l'assurance formelle que mon ce unique objet est de rendre votre sort aussi satis- « faisant que les circonstances pourront le perce mettre , sans qu'en aucun cas vous soyez exposé « à mettre votre conduite en opposition avec vos « principes. Soyez persuadé, M. le général Moreau, « de toute mon estime ainsi que de mon affection. » Je ne terminerai pas mes récits sur les événemens de l'année 1 8 1 2 , sans faire mention de la fin tragique du comte d'Àntraigues , assassiné, ainsi que sa femme, le même jour et à la même heure, au village de Barnes, près Londres, le 22 juillet, au moment où l'un et l'autre allaient monter en voiture. La cause et les circonstances de ce double meurtre, commis par un domestique piémontais nommé Lorenzo, qui était au service de M. d'Antraigues, n'ayant pas été rapportées d'une manière exacte ni complète, je vais y suppléer; j'y suis d'autant plus porté, que l'événement en lui-même donna lieu dans le temps à de ridicules commentaires. Je dirai d'abord que ce Lorenzo avait été donné au comte d'Àntraigues par le général Dumouriez comme un domestique habile, et qui pourrait lui servir de cuisinier au besoin. En effet, il excellait à faire certains mets que goûtèrent fort ses maîtres > et

DE FAUCHE-BOREL. i35

surtout madame d'Autraigues. Malheureusement, cette dame était très parcimonieuse , et nourrissait mal ses domestiques. Lorenzo s'en plaignit sans succès, et, mécontent, il négligea sa cuisine. Un jour qu'il avait manqué un plat italien que sa maîtresse aimait beaucoup, il en reçut des reproches, y répondit avec peu de mesure, et, par là, s'attira une vive réprimande, à laquelle il Ait très sensible. De son côté, madame d'Antraigues se plaignit à son mari des impertinences de Lorenzo. Le comte, qui était d'un caractère altier, l'ayant fait venir, le maltraita, et alla jusqu'à le menacer de le faire déporter. Une pareille menace effraya d'autant plus cet homme, qu'étant déserteur, il n'y avait aucune sûreté pour lui sur le continent II n'en fallut pas davantage pour monter la tête de ce misérable. On sait à quel excès de frériésie peut se porter la soif de la vengeance dans un cœur italien. Résolu d'arracher la vie à ses maîtres, Lorenzo ne songea plus qu'au moyen d'assouvir la rage brûlante à laquelle il était en proie. Deux fois la semaine, son maître se rendait à Londres avec des papiers plein son portefeuille, soit pour conférer ou travailler avec les sous-secrétaires d'État, soit pour voir M. Canning, avec qui il avait conservé des relations intimes. Le 22 juillet, sa voiture étant prête, et le cocher

sûr son siège , LoTénzv saisît cet instant* et comme pour s'affermir dans sa barbare résolution, il court dans le oabaf tet voisin boite deux verres d'eau-de-vie; puis* revenant en hâte, il remonte précipitamment l'escalier de la maison , au moment même où le comte d'Antraiguès le deséen* dait, et lui tire uti coup de pistolet : mais l'ayant manqué, il se précipite dans la chambre du comte , et se saisissant de son poignard indien , qu'il avait rapporté de ses voyages* et qui était au chevet de son lit, il le lui plonge dans l'omoplate, vers le cœur. Le comte, se sentatit blessé mortellement, a encore assez de force pour remonter dans sa chambre, où il rend le dernier soupir, tandis que son meurtrier, tenant toujours le poignard à la main, court au salon où madame d'Antraiguès effrayée appelait du secours, et là, lui enfonce le poignard qu'il lui retourne dans le sein de la manière la plus atroce; puis, remontant aussitôt dans la chambre du comte , il le trouve étendu, sans mouvement , et se brûle lui-même la cervelle d'un second coup de pistolet. En cinq minutes , trois personnes expirent.

Selon les papiers qui rendirent compte dp cette scène tragique , le cocher du comte en fut le seul témoin : il vit Lorenzo tirer du bas de l'escalier sur son maître le coup de pistolet dont

il ne fut pas atteint; il vit madame d'Àntraigues, mortellement blessée par le même scélérat, revenir vers s& voiture, chanceler et tomber; et enfin , après avoir quitté son siège pour secourir ses maîtres, il vit le oomte d'Antraigues étendu mourant sur son lit, ayant perdu l'usage de la parole, et Lorenzo mort sur le plancher; il présuma que l'assassin s'était tué lui-même du second coup de pistolet , dont il avait entendu le bruit avant de quitter son siège. Le jury anglais, devant lequel l'affaire fut portée , déclara constant l'assassinat du comte et de la comtesse d'Àntraigues, dont le suicidé Lorenzo s'était rendu coupable.

On a prétendu que cet événement n'avait pas été assez éclairci, et que toutes les circonstances n'en avaient pas été examinées ni recherchées avec assez de soin : mais il suffit d'en connaître la vraie cause pour voir tomber de pareilles insinuations. On a prétendu aussi que le gouvernement anglais avait fait faire de suite une perquisition dans la maison du comte , et s'était emparé de tous ses papiers , comme étant dépositaires des secrets les plus importans de la haute politique; et que, du reste, il en avait le droit, puisque le comte d'Àntraigues, travaillant pour les ministres depuis long -temps, jouissait à ce

i38 MÉMOIRES

titre d'un traitement considérable payé par la trésorerie.

Geci est de toute fausseté. La vérité est que M. Triquet, avocat de M. d'Antr aiguës, et son homme de confiance , s'empara de suite de tous lés papiers et de toutes les affaires du comte , prit chez lui son fils, jeune homme alors de quinze à seize ans, le soigna, ainsi que toutes les affaires de la succession , et enfin lui fit épouser sa fille ainée , qu'il avait eue d'un premier mariage. Voilà où sont passés les papiers de JVf . d' Antraigues.

Sa catastrophe arriva pour ainsi dire au moment où je venais de composer en anglais un écrit intitulé Exposition of the persécution <vJuch Louis Fauche- Borel has experienced from MM. d'Antraigues and de Puisaye, etc., etc. x

Ce n'était point pour satisfaire une vengeance personnelle, mais pour donner des avis utiles que j'avais rédigé cet écrit.

Si les circonstances dans lesquelles je m'étais trouvé et les malheurs que j'avais éprouvés , ainsi que ma famille , n'avaient pas été liés à des intérêts majeurs, et s'ils n'avaient pas été le résultat d'intrigues qui menaçaient même la cause à la-

1 Exposé des Persécutions qu'a souffertes Louis Fauche- Borel, de la part de MM. d'Antraigues et de Puisaye.

DE FÀUCHE-BOREL. i39

quelle je m'étais dévoué, j'aurai», en gardant le silence, laissé jouir mes ennemis de leur influence, éphémère et de leur triomphe scandaleux, sans importuner par mes observations et mes réclamations les ministres de Sa Majesté Britannique,

Mais j'avais été en proie à la haine des intrigaiîs, parce que je m'étais montré loyal et fidèle; j'avais été l'objet de leurs persécutions, parce que j'avais été utile; par conséquent, d'après mes principes, je me voyais dans l'obligation de mettre au jour leur conduite et de dévoiler leurs desseins.

Mon écrit , d'une centaine de pages in-4% était d'ailleurs entre les mains de MM. Cox et Baylis, mes; imprimeurs , au ier de juillet, c'est-à-dire vingt jours avant le malheureux événement qui coûta la vie au comte d'Àntraigues ; et malgré toute l'horreur que je ressentis de cet affreux assassinat, je ne pus néanmoins me décider à passer sous silence le détail des intrigues dont j'avais été la victime , et dans lesquelles M. d'An* traigues avait joué un des principaux rôles. Je plaignais sincèrement sa mort funeste; mais cette circonstance ne m'ôtait pas le droit de défendre ma propre cause, en dévoilant sa conduite politique, et en signalant au gouvernement les moyens employés par quelques hommes à l'effet

de décourager ceux qui s'étaient dévoués pour le salut d'une cauée aussi noblement soutenue par l'Angleterre.

Mais j'eus soin de ne faire imprimer qu'à un très petit nombre cT exemplaires mon Exposé, qui, par la nature des vérités qu'il contenait , né pouvait être placé que sous les yeux des ministres de Sa Majesté Britannique et des personnages qui avaient été membres du gouvernement.

La nomenclature suivante fera connaître les limites dans lesquelles je renfermai les effets de cette publication.

S. À, R* le Prince-Régent.

Le colonel Mac-Mahon, son secrétaire intime.

Lord Castlereagh.

Lord Liverpool.

Lord Sydmouth.

M. Vansittart.

Sir Charles Flinfc

Lord Bathurst.

M. Cooke», sous-secrétaire d'État.

S» À. R. le duc d'York.

M. Becket, sous-secrétàire d'État. .

S. A. R. le duc de Sussex.

S. A. R. le duc de Kent.

M. Canning.

DE FÀUCBE-BOREL. 141

Lord Grey.

Lord Grenville.

Le comte Munster.

Marquis de Wellesley.

Lord Spencer.

S. A. R. le comte d'Artois.

Lord Saint-Helens.

M. Êoock.

Ma lettre au Prince-Régent, sous la date du 1 2 août , était conçue en ces termes :

« Monseigneur ,

« Je supplie Votre Altesse Royale de me par-

« donner si j'ose prendre la très respectueuse

«c* liberté de placer sous ses yeux directement un

« Mémoire, aussi court que j'ai pu le faire, sur

« un objet qui, dans les circonstances présentes,

« peut fixer l'attention de Votre Altesse Royale et

a cel^e des ministres de Sa Majesté Britannique,

« auxquels j'ai été assez heureux pour donner ,

« dans des circonstances périlleuses pour moi ,

« des preuves de mon zèle et de mon dévouaient

« à la plus juste comme à la plus sainte des

« causes.

a Tosç, en fidèle sujet de Sa Majesté Britan- « nique, supplier Votre Altesse Royale d'appeler,

14a / MÉMOIRES

« sur cette affaire importante pour moi, l'attende tion de ses ministres actuels et du noble lord « Castlereagh en particulier, à qui elle est partice culièrement recommandée par deux lettres de « lord Grey , qui connaît tous les détails et toute « la justice de mes réclamations.

<c J'adresse , dans ce jour anniversaire , mes « vœux au ciel pour la conservation des jours « précieux de Votre Altesse Royale, si utiles au « bonheur de l'Angleterre et de l'Europe.

« Je suis avec respect , etc.

« Signé , Louis FAUCHE-BOREL. »

Ma lettre d'envoi à M. Canning étant plus explicative et plus propre à faire connaître la nature de mon exposé, je crois utile de la donner ici en grande partie.

« Monsieur ,

« Je prends la liberté de vous adresser un * exposé contenant des faits et des vérités que j'ai « cru important, dans les circonstances, de faire « connaître aux ministres du gouvernement, ainsi « qu'aux personnages qui, ayant déjà fait partie « du ministère, ne sont ni indifférens ni étran- « gers aux intérêts de la cause pour laquelle la « Grande-Bretagne a déjà fait tant de sacrifices.

DE FAUCHE- BOBEL. 14S

« Si je m'adressais à un homme ordinaire, je « m'excuserais de vous parler d'un homme que « vous avez honoré , dit-on , de votre estime et de « votre confiance; mais celui qui donne à la vé* « rite une expression et un accent si éloquent est « digne lui-même de l'entendre, et ce serait lui « faire injure que de s'excuser de la lui dire.

«r II est un autre homme dont je n'ai pas fait ' « mention dans cet exposé , parce qu'il n'a eu « qu'une influence indirecte sur les persécutions « que j'ai éprouvées ; mais je crois de mon devoir « de vous le signaler comme un homme faux et « ingrat, et qui, dans le moment même où je lut « rendais des services essentiels , tenait partout « contre moi des propos aussi calomnieux qu'in-

« famés. Je veux parler de H L , qui s'est

« vanté dans toutes les tavernes de Londres d'avoir ce été consulté par vous sur les affaires de France.

« Cet homme , qui a déclamé contre moi aussi a méchamment et aussi publiquement qu'aupa* « ravant il l'avait fait , dès son arrivée à Londres , <c contre le général Pichegru qui l'y avait appelé , «me dut l'asile et les 'moyens d'existence qu'il <c trouva à Neuchâtel lorsqu'il sortit de France ; ce il me dut aussi celui qu'il a trouvé en Angleterre « d'après le tableau que je fis au brave Pichegru « de sa position, et d'après l'idée que je donnai

a à ce général de ses bonnes intentions , que « je croyais pures alors , et surtout d'après les « moyens pécuniaires que je lui fis fournir par «mon banquier de Neuchâtel, et qu'il ne m'a « jamais remboursés.

« Pour tous ces services , j'ai recueilli la haine

« et les mauvais propos de M. H.... L Je ne

« prends la liberté de vous en parler ici, mon- « sieur, que pour vous montrer qu'un homme « essentiellement ingrat n'est pas digne de con- « fiance, et en même. temps pour que les înipres- «sions qu'il a cherché à répandre contre moi, «soit dans votre esprit soit dans celui d'autres « personnes dont l'estime m'est bien précieuse, « ne nuisent point à l'opinion que je désire que « vous conceviez de mes principes , de mes inten- « tions et de mes services.

« J'ose croire que vous examinerez avec bien - « veillance l'exposé que je vous adresse, et ne « verrez dans le motif qui me J'a fait communi- « quer exclusivement aux hommes d'État de ce « pays, qu'un désir de les éclairer sûr lés moyens <* que des intrigans emploient pour surprendre « leur confiance et écarter d'eux les personnes « loyales et fidèles , etc. » '

J'avais établi dans mon exposé ,

i9. Que pendant vingt ans j'avais servi fidèle-

ment, au péril de ma vie, aux dépens de ma fortune, et quelquefois privé de ma liberté, cette cause que l'Angleterre soutenait avec tant de constance et de loyauté.

a°. Que lorsque j'étais occupé à suivre des relations importantes, avec la sanction et approbation de S. M. Louis XVIII, et encouragé par les ministres de Sa Majesté Britannique , MM. d'Antraigues et de Puisaye s'étaient coalisés pour me livrer au pouvoir de Napoléon , en s'efforçant de me faire bannir de l'Angleterre.

3°. Que c'était méchamment et dans la seule vue de décourager et de ruiner un homme auquel on ne pouvait reprocher qu'un excès de dévouaient (si un tel excès est digne de reproche), que MM. d'Antraigues et Puisaye m'avaient fait' expulser de ma résidence à Londres pendant neuf mois , afin que je ne pusse observer leurs intrigues et déjouer leurs desseins.

4°. Que, laissant de coté tout ce qui m'était .personnel dans la conduite de mes deux adversaires, leurs actions passées fournissaient des raisons suffisantes pour que le gouvernement leur retirât sa confiance s'ils la possédaient , ou qu'il la leur refusât s'ils s'obstinaient à y prétendre.

Mais déjà la rapidité et la gravité des événemens absorbaient tous les intérêts privés dans l'intérêt

Page 1