‹ MémoiresChapitre 21 sur 47 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

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premier gentilhomme de 1$ chambre de service, M. le duc de Duras , qui devait nous introduire auprès de Sa Majesté. Mais un événement iraprévu y mit obstacle. La nouvelle que le neveu de M. le duc de Duras venait de se blesser grièvement au bois de Boulogne étant parvenue au château au moment où nous y arrivions, M. de Duras quitta son service pouf se rendre à l'instant dans sa famille. Soit qu'on doive rattacher k cet accident le contre-temps que nous éprouvâmes , soit qu'il ait servi de prétexte, comme je le pense, pour éluder l'audience que le Roi voulait accorder , mais que le ministre de sa maison voulait écarter, le fait est que le duc de Duras, qui vraisemblablement s'était concerté avec le comte de Blacas, nous fit ses excuses, ajoutant qu'il nous ferait connaître le jour où Sa Majesté jugerait à propos de remettre l'audience.

Dans l'une ou l'autre supposition, il est certain que la démarche de Barras , et celle que j'avais faite auprès de M. le duc d'Havre, avaient éveillé l'attention et la susceptibilité de M. le comte de Blacas, dont le parti étgiit pris d'être le seul intermédiaire entre la France et son Roi. Dans cette circonstance, d'ailleurs, il était visiblement circonvenu, d'un côté, par M. de La Maisonfoi t, toujours à l'affût contre moi , et de l'autre , par

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le parti que Fouché s'était ménagé auTropézde Saint «Germain. On sent combien Fouciu Qu'on intéressé à ce que Barras ne vît pas le Roi. \ et

Voilà ce qui porta indubitablement M. de B) cas à proposer à Sa Majesté de recevoir lui-même les confidences de Barras , à cause de l'inconvénient qu'il y aurait à introduire un tel personnage dans l'appartement même du Roi, où S. À. R. madame la duchesse d'Angoulême pourrait être tristement affectée de sa présence. Le Roi ayant prêté l'oreille à ces observations, il fut décidé que M. de Barras ne serait pas reçu en audience' particulière ; mais que M. de Blacas se rendrait chez M. le duc d'Havre , où viendrait M. de Barras, et qu'il recevrait, au nom du Roi, ses confidences en personne. Toutefois, pour adoucir ce qu'une pareille «restriction avait de désobligeant pour celui qui en était l'objet, on allégua l'inconvénient qu'il y aurait à voir entrer au château M. de Barras, pour parler confidentiellement au Roi, circonstance qui ne pourrait manquer d'être divulguée , et dont on tirerait des conséquences préjudiciables à Futilité qu'on se promettait d'une semblable entrevue.

Sa Majesté m'ayant fait dire, par M; le duc d'Havre, qu'elle désirait que M. de Barras communiquât directement avec le ministre de sa mai-

premier/" je chargerais qu'avec

M. le^B g fcsage , à moins que ,

^ o n auprès de M. de

S. J2 S? ialléguer que le Roi

jtaque de goutte, sa je donner l'audience ; ce cas , il con vien- Majesté écrivît de | mot que j'irais lui ^er à s'aboucher avec M. de Blacas.

Le premier expédient ayant été agréé , nous allâmes, M. Tropez de Guérin et moi, informer M. de Barras de l'état des choses. Il nous témoigna la peine qu'il ressentait de ce qu'on s'était arrêté à d'aussi petites considérations quand il s'agissait d'intérêts aussi majeurs; et il ajouta que «le «jnoyen qu'on lui proposait ne remplissait, pas « son but ; qu'il y avait des choses qu'il ne pou- « vait absolument dire qu'au Roi , et que le Roi « seul pouvait entendre; quç cependant il ne re- « fuserait pas de voir M. le comte de Blacas , puiser que c'était le désir de Sa Majesté ; mais que ce « n'était pas la même chose , et qu'il était bien « sûr d'avance que M. de Blacas ne le comprenez drait pas. »

La conférence eut lieu chez M. le duc d'Havre ,

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où Barras se rendit accompagné de M. Tropez de Guérin. M. de Blacas y vint de son côté. Qu'on juge des dispositions d'esprit qu'il y apporta , et de l'idée qu'il s'était faite de Barras, par les précautions que lui suggéra une appréhension qui paraîtra incroyable. Il fit aposter deux valets de pied à portée du lieu de la conférence , pour voler à son secours au premier signa). Qu'il y a loin de là à ce duc de Guise, qui, averti aux États de. Blois qu'on projetait de l'assassiner, répondit : « Ils n'oseraient ! » et dédaigna toute précaution. Contentons -nous d'ajouter qu'ici tout parallèle serait absurde entre les époques et les personnages.

Dès le début de la conférence, Barras eut le désagrément et le regret de voir M. de Blacas traiter une affaire de la plus haute importance, non seulement avec légèreté , mais avec une ignorance complète du caractère des hommes et de la situation des choses. Jamais il ne put lui faire comprendre que le Roi était sur un volcan; qu'on ne devait pas ignorer les intelligences qui existaient entre l'île d'Elbe, Murât, Joseph Buonaparte, l'armée, les généraux, et même les Tuileries; qu'il était urgent de prendre une autre marche que celle qu'on avait suivie jusqu'alors. Enfin , il faisait observer les fautes commises en-»

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vers des hommes utiles , qu'on tenait éloignés de toutes les. places, pour ne les donner ou ne les conserver qu'aux partisans de Buonaparte* M. de filacas lui fit alors entendre qu'il croyait que des intérêts personnels excitaient souvent de fausses craintes , qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux alarmistes, qui ne cherchaient qu'à grossir le danger de la position actuelle, danger qui d'ailleurs n'était qu'apparent.

« Je savais bien, lui dit Barras, que vous ne a me comprendriez pas. Vous êtes mon parent^ à « vingt-cinq ans vous avez émigré , vous avez vingt « ans d'émigration , et vous n'avez rien appris ni « rien oublié. Vous ne comprenez pas le danger « que vous faites courir au Roi en ne voulant pas a vous pénétrer de l'état des choses. Vous êtes sur « un volcan , vous dis-je , et vous ne vous en doutez « même pas. Mais il y a des choses que je ne veux « dire et ne puis dire qu'au Roi. Du reste , soyez « tranquille, je ne veux pas me placer entre le « Roi et vous. Je voudrais seulement . de tout mon « oœur, contribuer à la tranquillité de la France « par la stabilité des Bourbons; mais, je vous le « répète , il y a des choses que je ne puis révéler « qu'au Roi. Tout ce que je puis vous dire à vous, « pour que vous puissiez en faire le rapport à Sa « Majesté , c'est que la conjuration est flagrante ;

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« que j'en connais tous les fils, et que Murât n'y a est pas étranger* Sous ce derfaier point de vue •, « je puis me rendre très utile , ajouta Barras; car, « de tous les hommes dont j'ai fait la fortune , « étant au pouvoir, tous ont été envers moi des «ingrats 9 Buonaparte tout le premier; un seul « m'est resté attaché; c'est Murât, qui a en moi « une entière confiance. J'offre au Roi de me « rendre à Naples , sans afltcune mission ostén~ «sible. Là, je ferai connaître à Murât que les « Bourbons étant rétablis sur le trône de France , « aucun roi intrus , sur aucun autre trône de l'Eu- «rope, iie pourra exister, pas plus lui que Ber- « nadotte; et, en conséquence , je me fais fort de « lui faire comprendre qu'il doit transiger de sa « couronne contre des indemnités qu'on lui assu- « rera , et par là je parviendrai à déjouer la coh** « jùration. Voilà tout ce que je puis vous dire ; «mais, quant au fond des choses, je ne puis le

« révéler qu'au Roi » Là finit la conférence.

Mais ces combinaisons étaient au-dessus de la portée de M. de Blacas : il n'eut pas même l'hon» nêtetè de remercier Barras des communications qu'il lui avait faites , et parut le regarder comme un homme qui voulait entrer en partage avec lui dans la confiance de Louis XYIII. Il se plaignit à M. Tropez de Guérin des réticences de Barras.

M. de Guérin en justifia le motif, et insista fortement pour que Barras fut admis auprès de Sa Majesté , ajoutant qu'il y allait peut-être du salut de la monarchie.

« Quoi ! répond M. de Blacas , voudriez-vous «exposer madame la duchesse d'ÀngQulême à « tomber évanouie à la vue d'un homme qui a voté « contre le Roi martyr? — Eh, reprend M. de « Guérin avec vivacité, voudriez-vous exposer au- « jourd'hui les Bourbons à être assassinés dans « leur propre palais? » Voyant M. de Blacas intraitable, il lui insinue que peut-être Barras s'ouvrirait à lui tout-à-fait, s'il recevait de la main du Roi une lettre qui pût le porter à ne rien cacher à son ministre intime. Ce dernier expédient est agréé. M. de Blacas s'étant rendu chez le duc d'Havre , où se trouvait M. de Guérin , y porta un long projet de lettre de sa main, dont le style contraint et embarrassé n'eût certainement pas rempli l'objet qu'on se proposait. Après quelques objections, il fut reconnu qu'il serait préférable que le Roi écrivît une lettre plus concise , dont M. de Guérin précisa les points lui-même. Sa Majesté ayant daigné entrer dans ces vues , écrivit de sa propre main la lettre conçue en ces termes :

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Lettre de Louis XVI11 à M. le général comte

de Barras*

« Les circpnstances ne me permettant pas de « voir en ce moment M. le général comte de Bartc ras, et connaissant les services qu'il a déjà a cherché à me rendre dans le temps qu'il était « membre du Directoire exécutif, ainsi que ceux « qu'il peut me rendre encore en ce moment , je « l'engage à communiquer avec MM. le duc « d'Havre et comte de Blacas, auxquels il doit « avoir une pleine et entière confiance.

« Signé, LOUIS.

« Aux Tuileries, le 3o août i8i4« »

Cette lettre ne pouvait que flatter Barras, qui ne devait plus se dissimuler qu'il venait de se compromettre en pure perte pour lui et pour l'État vis-à-vis de son propre parti : il reçut donc avec joie la lettre de Sa Majesté, qui lui offrait une garantie dans l'avenir. Mais , n'ayant aucune confiance dans M. de Blacas, qui, disait-il, n'entendait rien aux affaires d'État, il persista dans sa résolution de ne révéler qu'au Roi lui-même les secrets de la conjuration flagrante, et plaignant le Roi d'être servi si médiocrement , il annonça à M. le duc d'Havre que, ne pouvant plus être utile

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à Sa Majesté , il allait se rendre dans le midi de la France pour éviter 4es confidences d'un parti qu'il n'avait plus l'espoir de rattacher aux intérêts du monarque. En effet, il s'éloigna de Paris et se rendit dans sa terre des Àigalades, près dé Marseille.

N'est-on pas forcé de convenir aujourd'hui, que si M. le comte de Blacas, saisissant cette circonstance , eût porté le Roi à reconnaître , par quelque faveur, les anciens services de Barras, et s'il n'eût pas méprisé ses avertissemens, il aurait pu conjurer, par des mesures d'une énergique sagesse, tous les malheurs que le retour de Buonaparte allait faire peser sur la France?

Les renseignemens que de mon coté je continuais de donner pour être transmis au Roi sur les manœuvres qui se pratiquaient aux frontières de la Suisse entre Joseph Buonaparte, l'île d'Elbe , l'intérieur de la France et l'armée , ces renseignemens, dis-je, par cela même qu'ils passaient par les mains de M. le comte de Blacas, n'arrivaient point jusqu'à Sa Majesté. Que de maux Louis XVDI eût aisément prévenus , si son ministre lui eût fait connaître la véritable situation des choses !

À peu près à la même époque ( fin d'août ) , j'allai voir M. le comte de Moustier qui , charge

des affaires de Louis XVIII, à Berlin, avait suivi la correspondance de mon frère avec Perlet , relativement au comité royal ; il m'apprît que Perlet se plaignait de moi amèrement , qu'il m'accusait de ne rien faire pour lui * tandis que c'était , disaitil, À sa correspondance avec moi, qu'il devait la perte de sa fortuné.

Ne concevant pas comment ma correspondance avec lui avait pu le ruiner, et voyant qu'il attribuait sa ruine au comité royal , je lui fis demander une explication en présence 4e témoins, dans l'espoir que je parviendrais cette fois à palper ce corps invisible dont il s'était dit F organe*

Nous eûmes donc une conférence chez le juge de paix Véron., où Perlet se rendit assisté du général Danican, et moi du général Desnoyers, mon ancien camarade d'inforttfteP au Temple. Cet officier- général avait commencé à m'éclairer, en me faisant-part de ce qui s'était passé au Temple entre lui et mon infortuné neveu.

a Parlez, dis-je à Perlet; parlez enfin : dites* « nous quelles dépenses exorbitantes ma cor- « respondance vous a occasionnées , et quels « personnages composaient votre comité royal* « Vainement vous voulez les ensevelir dans vôtre o mémoire : il est de la bonté , je dirai même de « la justice du Roi , de les en exhumer au plu*

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ce tôt » A cette interpellation , la langue de Perlet s'épaissit ; il n'articule que quelques mots insignifians ; mais tout à coup , ramassant ses forces , comme pour gagner un port de salut qu'il avise dans le naufrage : « Je ne veux pas vous dire ces <c noms- là, à vous; la prudence me le défeqjd ; « mais je les nommerai à M. le duc d'Havre. » Et le voilà qui nous quitte brusquement. Je cours chez le duc d'Havre pour le prier d'indiquer un jour, afin de recevoir les révélations de Perlet. Le jour est fixé , Perlet accepte ; il arrive au rendezvous, et ce jour-là, pas plus que les précédens, il ne peut indiquer les noms des membres du comité royal, ni l'emploi qu'il voulait faire des sommes exorbitantes par lui demandées à l'Angleterre.

A partir df <*tte conférence, Perlet jugea que, démasqué sur un point, il ne tarderait pas à l'être sur les autres : il dressa ses batteries en conséquence. La calomnie fut celle de ses armes qui parut, dans les circonstances, devoir lui offrir le plus d'avantage.

L'inspecteur - général de police Veyrat, qu'il couvrait du sang versé par lui, était, grâce à ses soins, expulsé de France; mais Veyrat pouvait reparaître; je pouvais rejoindre Veyrat; Veyrat né pouvait manquer de repousser le crime sur le

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Criminel; et Perlet dévoilé, je courais me jeter aux pieds du Roi; j'en obtenais justice.

Que fait l'assassin de mon neveu pour écarter le coup qui le menace ? Il se dit : Fermons à Fauche les accès du trône; il a de puissàns ennemis à la cour ; disons , affirmons à M. le comte de Blacas , à M. le marquis de La Maisonfort , qui disposent du cabinet du Roi; assurons-les que Fauche-Borel a été un correspondant du ministre Fouché , un espion vendu à la police de Buonaparte pour trahir la cause des souverains. Répétons , écrivons , signons cela. Si les ennemis de Fauche ne le croient pas eux-mêmes, ils chercheront du moins à le faire croire au Roi; le Roi prévenu, indigné peut-être , ne verra plus dans Fauche qu'un traître, et Fauche ne pourra plus rien sur ce prince. En vain m'accusera- 1- il du meurtre de son neveu ; plus le crime sera énorme , moins on aura confiance dans l'accusateur : tout ce qui émane d'un traître est suspect. Voilà la source des infoiv tunes et des tribulations qu'il me restait encore à subir!

Qui le croirait ? mon aveuglement sur Perlet ne s'était pas. encore dissipé tout entier. Bien qu'au sortir de la conférence chez M. le duc d'Havre, je vissé clairement que le comité royal n'était qu'une fiction imaginée par un fourbe, il

ne put me venir dans l'idée que ce fourbe était mon voleur, et encore moins l'assassin de mon neveu.

En attendant que je pusse rejoindre Veyrat , que Perlet me disait bien être hors de la capitale , mais dont il me taisait et dont j'ignorais encore la résidence à Genève, je ne voulus pas perdre mon temps à Paris ; et puisque Veyrat avait touché les six cents louis que j'avais fait passer de Londres à Perlet , je crus devoir faire des démarches pour obtenir des bureaux de la police une somme dont la restitution était d'autant plus juste, que l'infortuné que cet argent devait arracher à la mort» l'avait subie pour la cause des Bourbons.

D'ailleurs, outre cette première somme de six cents louis, j'en avais à réclamer une autre de quatre mille cent soixante -quatorze francs, dont mon neveu était crédité pour ses besoins sur la noaison Hottinguer et compagnie , lors de son malheureux voyage à Paris, en 1807. Dix jours après son arrestation , la police avait touché cette dernière somme. J'avais demandé aussi à Perlet s'il savait l'emploi que la police avait fait de cet argent ; il m'avait répondu qu'il l'ignorait , et cependant le misérable savait bien qu'il s'en était emparé avec la même avidité qu'il avait apportée à m'extorquer les six cents louis.

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Je ne m'en rapportai pas aux employés secondaires: ce fut au directeur-général de la police, au comte Beugnot lui-même, que je m'adressai dans la matinée du 1 a novembre 18 1 4? pour réclan^r ces deux sommes. Il me donna audience sur4ëchamp, m'accueillit et me combla d'éloges sur mes constans efforts pour le triomphe de la bonne cause.

A peine lui eus-je témoigné le désir de connaître l'emploi qui avait été fait de l'argent que j'avais adressé à Perle t, à peine lui eus-je exhibé la quittance de M- Armand , caissier de la préfecture de police , qui avait touché la somme chez M. Hottinguer, que M. Beugnot s'écria avec chaleur, qu'il fallait que cet argent me fût rendu à la minute. Il fit appeler à cet effet M. Lagarde, chef dans ses bureaux. Ce dernier lui fit observer qu'il serait nécessaire que la demande en revenu dication fut faite et signée par M. Hottinguer ku-même; sur quoi, m étant chargé de communiquer la proposition à ce banquier, M. Beugnot m'ajourna au samedi suivant * *

Je fus exact au rendez-vous. En entrant chez M, le directeur- général de la police, je trouvai dans une première pièce le comte Jules de Polignac x; dès qUe le comte Jules m'aperçut,; il vint

• Aujourd'hui, prince de Polignac.

à moi avec la plus cordiale effusion : a Mon cher « Fauche, me dit-il, que je suis aise de vous voir! « Depuis notre séjour au Temple je ne vous ai « plus rencontré. Nous avons été bien malheu- « fcux d'avoir affaire à ce monstre de Perlet. » À ces mots je sentis mon visage se contracter d'une manière affreuse. « C'est lui, poursuivit le « comte Jules, nous en sommes assurés, c'est lui « qui a fait fusiller votre brave neveu que nous « avons tant regretté. »

Je n'eus pas la force de répondre : je m'élance dans le cabinet de M. Beugnot, qui, oubliant comme moi que notre conférence a pour unique objet une restitution d'argent, s'écrie dès qu'il me voit : « Je suis fâché, mon cher monsieur Fauche, « de vous apprendre aujourd'hui que vous avez eu a affaire au plus scélérat des hommes, au sieur « Perlèt, qui a vendu votre malheureux neveu, « et qui vous a fait payer son crime, v

Il tire alors d'un dossier plusieurs lettres que je reconnais aussitôt pour être de la main de Perlfet. M. Beugnot m'en lut trois , adressées par - Pérlet au préfet de police Dubois, qui dévoilaient toute la trame ourdie pour enlacer mon neveu et le conduire à la mort. A la lecture de ces lettres, mon âme se brisa ; je ne pouvais croire que la perversité pût aller aussi loin ; cependant , mes

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yeux ne me trompaient pas ; récriture de Perlet * m'était familière , je la reconnus parfaitement.

M. Beugnôt promit de ne point m'abandonner, et de poursuivre cette affaire chaudement ; mais il me prévint que dans une découverte de cette nature , il ne pouvait rien faire sans prendre les ordres du Roi ; d'autant plus , ajouta- t-il , que ce Perlet est tous les fours aux. Tuileries, où il a su se faire des amis et des preneurs.

M. le comte Beugnot me tint parole : il or* donna sur mon affaire un prompt .rapport , qui fut fait au Roi le 1 6 novembre , mais dont je ne fus informé que long-temps après. Ce rapport dévoilait au monarque l'infamie de Perlet, et concluait en ma faveur la restitution de la somme de quatre mille cent soixante-quatorze francs versée à la caisse de la préfecture de police , au crédit de mon malheureux neveu. À la marge de ce rapport, fut écrit dans le cabinet de Sa Majesté : Renvoyé à une commission composée des sieurs d9 Outremont, de Malcors et Corvétto, et prèsi» dée par M. le Chancelier. Ce 16 novembre 181 4- Signé, LOUIS.

Ainsi on parvint à faire ordonner, par le Roi , un nouveau rapport sur Perlet , comme si celui de M. le comte Beugnot n'avait pas été assez clair, assez concluant. Hélas ! il ne l'était que trop.

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Sans aucun doute , mes ennemis puissans insinuèrent à Sa Majesté que, par ce rapport, Perlet avait été jugé sans être entendu ; qu'il pouvait être coupable, qu'il l'était vraisemblablement, mais qu'il était de l'équité du Roi de ne point prononcer sans que les deux parties eussent été ouïes; que Perlet avait souffert pour la cause de la royauté; que, si criminel qu'il fût, il ne laissait pas que d'avoir à révéler sur Fauche des choses a„ in *>i..c i«.tite importance; et que pour juger e Fauche , on ne devait pas négli- Perlet. Voilà comment une composée pour examiner de nouveau ien qu'elle fût parfaitement éclair- : enquête contre moi qu'on vou-

à peine nommé des commissaires, que M. le comte Beugnot eut l'obligeance de m'informer de cette décision du cabinet. Toujours très confiant dans tout ce qui me paraissait revêtu de la sanction royale, j'attendais patiemment le rapport de la nouvelle commission.

Ma sollicitude à cette époque avait bien moins pour objet mes intérêts que le besoin de voir les Bourbons s'affermir sur le trône de leurs ancêtres. Je ne pouvais plus me dissimuler que la conjuration que j'avais signalée depuis mon retour de

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la Suisse, ne marchât rapidement à son but. L'audace du mémoire de Carnot qu'on ne réprima point; l'insolence du procès tenté par Méhée de la Touche, à un journaliste qui venait de répéter ce que le Moniteur avait dit sous Buonaparte même, et ce qui passait pour être de notoriété publique, savoir qu'il avait eu part indirectement aux massacres de septembre 179a; le triomphe éclatant du lieutenant -général E. .*., acquitté malgré la preuve matérielle d'une correspondance conspiratrice, toutes ces circonstances , et d'autres encore du même genre , enhardissaient les ennemis des Bourbons à tenter une révolution nouvelle pour se faire un gouvernement à leur gré.

v Animé par les sentimens qui me guidaient depuis tant d'années, je donnais journellement des renseignemens utiles ; je les communiquai particulièrement k M. le duc d'Havre, dont les vertus sont aussi éminentes que son attachement au Roi est pur et sans tache. Ce seigneur savait apprécier mes ayis; mais il en était tout autrement de M. le comte de Blacas, qui traitait d'alarmistes tous les serviteurs du Roi , dont la pénétration accusait spn insouciance ou ses inconcevables préventions.

Au lieu de communiquer à Sa Majesté les notes

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écrites que je lui transmettais sur les dangers dont on était menacé, il les supprimait à l'instant. Telle fui:, vraisemblablement, la destinée à la-* quelle il condamna la lettre que j'avais pris la liberté d'écrire au Roi , le 8 novembre, sur ce qui se passait d'alarmant aux frontières de la Suisse et même d'Italie. Je ne dissimulais pas à Sa Majesté, les soins que je m'étais donnés pour faire expulser Jqp eph Buonaparte du pays de Vaud, et la part que j'avais à la détermination que le gouvernement de ce canton avait prise à ce sujet. J'y révélais certaines dispositions sur lesquelles la famille de Napoléon établissait l'espoir de sa réintégration prochaine en France. Il est vrai que je me plaignais en même temps de M. le comte de Blacas et de M. le marquis de La Maisonfort , en avQuant franchement que la haine implacable de ce dernier, déjà très notoire à cette époque, venait de la confiance dont Sa Majesté m'avait honoré pour les négociations de 1 798 à 1799 avec le directeur Barras, desquelles M. de La Maisonfort avait voulu s'emparer, et dont il avait compromis le succès. J'en conviens maintenant : sous ce rapport, ma lettre devait avoir le sort qu'elle a eu , puisque M. le marquis était devenu , grâce à M. de Blacas, l'un des argus du cabinet du Roi.

Après avoir laissé passer le laps de temps con-

venable , je mie présentai à diverses reprises chez M. d'Outremont , rapporteur de mon affaire , pour . le supplier de faire son travail, et de vouloir bien le mettre le plus tôt possible sous les yeux de Sa Majesté. Mais ce magistrat m'ayant répondu chaque fois qu'il ne pouvait s'occuper de ce rapport, si on ne lui adressait les pièces nécessaires, je pris la détermination , puisque mes ennemis venaient à bout de m'empecher d'obtenir une audience particulière du Roi , d'aller me placer sur son passage et de l'aborder.

Je rédige un mémoire à Sa Majesté , où je la supplie de donner désordres à la commission de hâter son rapport. Muni de cette pièce, je me rends à la chapelle des Tuileries le 22 décembre 1814? jour auquel le Roi tenait sur les fonts de baptême, avec madame la duchesse d'Angouleme, l'enfant du marquis de La Rochejaquelin \ Un peu avant la cérémonie, et au moment où je causais avec M*r de Talleyrand, archevêque de Reims , Sa Majesté m'avise dans la chapelle , et me fait des signes de bienveillance. Dans l'espoir de l'aborder enfin, je précède son retour dans la Salle des. Maréchaux, où je suis placé sur son passage

1 Tué au mois de juin 181 5, dans la Vendée, en défendant la cause du Roi.

par les soins de M. le chevalier de Rivière. Le Roi vient; le Roi, quoique éloigné, m'aperçoit de nouveau ; sa figure semble respirer encore plus de bonté qu'à l'ordinaire : voilà Fauche, dit-il à M. de Biacas , qui était à ses côtés , et sans détourner les yeux de dessus moi : voilà Fauche ! voilà Fauche! Le Roi approche, je m'incline, je le remercie de ce qu'il a nommé une commission ; mais je le conjure d'en hâter le travail, et lui présentant mon Mémoire, je le supplie de vouloir bien le lire lui-même : Oui, Louis, oui, mon cher Louis, je le lirai moi-même.

Les paroles que Sa Majesté venait de m'adresser ne furent pas totalement perdues pour ma cause. Des pièces parvinrent à mon rapporteur, et notamment nombre de Mémoires émanés du sieur Perlet, et clandestinement distribués par lui, furent remis et joints aux pièces sur lesquelles on avait à prononcer.

Mais ce à quoi ne s'attendaient pas les personnes qui cherchaient à me perdre, c'est à l'intervention subite de l'ex-inspecteur-général de police , Veyrat. Voici comment elle eut lieu. M. le comte Beugnot qui n'occupait que momentanément la direction générale de la police, pour passer ensuite au ministère de la marine , fut remplacé , dans ce premier poste, par M. Dandré. Peu

de temps après, ce nouveau directeur-général croyant sans doute que l'autorité n'avait rien a redouter de la présence de l'inspecteur Veyrat , mit un terme à son exil, et le fit revenir à Paris,

Informé de son arrivée , et les préventions que Perlet m'avait suggérées contre lui étant de beaucoup diminuées depuis mes premières découvertes, je fus le trouver, rue des Bons-Enfans, à Fhôtel <ïe Hollande, où il venait de descendre. J'étais accompagné deM. Gilles , oncle de celui qui , à Guernesey, m'avait mis sur la voie des dangers que pouvait courir le duc de Berry, s'il eût débarqué alors sur la côte de France. Ayant décliné mon nom à M. Veyrat, ma visite le surprit. Je lui fis observer que je ne venais point pour récriminer,mais pour avoir des renseignemens positifs sur la perte démon neveu, dont Perlet l'accusait d'être l'auteur, et pour avoir aussi des informations sur l'argent que j'avais fait passer de Londres à Perlet, et dont ce dernier l'accusait de s'être emparé. En même temps je fis voir au sieur Veyrat la lettre en date du 2 mai , que Perlet m'avait écrite , dans laquelle ces inculpations étaient précisées, et où il le traitait de monstre et de scélérat.

À la vue de cette lettre , Veyrat ne se répandit point en invectives tontre Perlet : il me dit froidement que d'après son contenu , il était évident

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pour lui que c'était Perlet qui l'avait fait sortir de France. « Laissez-moi le temps, ajouta-t-il , de « déficeler mes malles, et revenez, je vous prie, «dans, une demi -heure; je vous mettrai sous « les yeux des lettres, des écrits, des reçus, tous « de la main de Perlet, signés de Perlet, qui vous « prouveront que Perlet a seul livré votre neveu, « et touché votre argent. »

Au bout d'une demi-heure , je me présentai de nouveau chez Veyrat, qui me mit sous les yeux, comme il me l'avait promis , les preuves de l'infamie de Perlet. Je l'entendis alors s'applaudir de la précaution qu'il avait eue de soustraire et de conserver par-devers lui les écrits qu'il venait de me montrer : connaissant toute la noirceur de Perlet, il s'était méfié de quelque perfidie de sa part, lorsque le baron Pasquier, préfet de police, avait exigé de lui Veyrat, qu'il lui remit toutes les pièces qui concernaient les missions, correspondances et affaires secrètes dont P erlet avait été chargé > et sur son voyage en Angleterre.

Cette masse de faits et de preuves que j'étais venu à bout de me procurer sur un événement dont mon cœur saignait encore, me parut irrésistible; toutefois je désirais y ajouter encore un témoignage irrécusable qui* pût dissiper dans mon esprit la moindre fluctuation et le moindre

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doute. Et quel témoignage pouvait mieux fortifier les preuves que je venais d'acquérir, que celui du chef de la police secrète de Napoléon ? Je fus donc trouver M. Desmarets dans sa maison de campagne près de Sentis, et je me fis accompagner, dans cette visite , par M. Gilles mon ami;

Bien que, pour répandre plus de jour dans le récit de certains faits qui se rattachaient à des événemens dont j'ai déjà rendu compte, j'aie eu occasion de citer quelques traits de ma conférence avec M. Desmarets, je crois devoir la rapporter ici , c'est-à-dire à sa véritable place , dans toute son intégrité, et même dans l'ordre des idées dont j'étais pénétré alors.

M. Desmarets m'aborda en me priant d'oublier tout ce qu'il avait pu faire contre moi, pendant ma détention au Temple, par suite de la place qu'il avait été appelé à remplir. Je lui répondis que loin d'avoir des reproches à lui faire , je croyais lui avoir des obligations , et que peutêtre lui avais-je dû la vie. « Si j'ai fait quelque « chose pour vous, me dit-il, en me montrant « madame Desmarets , ce n'est pas à moi qu'en « appartient le mérite , c'est à cette femme que « vous voyez. Comme vous, elle est de Neuchâtel ; « et lors de votre détention, vingt fois elle s'est «jetée à mes genoux pour me conjurer, si cela

*8a MÉMOIRES ,

«c était en mon pouvoir, d'épargner le sang d'un « de ses compatriotes. »

Nous entrâmes en conversation sur le sujet qui m'amenait. Rien de plus intéressant pour moi que les choses qui me furent révélées par M. Desmarets. Il me confirma tout ce qui m'avait été dit par Veyrat, sur Perlet; puis il ajouta, et ceci je ne saurais trop le répéter : a Ma place m'a mis « à même de voir bien des scélérats, mais jamais « je n'ai connu un monstre de la trempe de ce « Perlet. Il est inoui , continua M. Desmarets , il « est inoui l'argent qu'il a tiré des deux polices , « celle du préfet et celle du ministre : quand on « ne lui en fournissait pas à son gré , il menaçait « de s'adresser directement à Buonaparte pour « s'en procurer. Toutes les lettres qu'il recevait <c des divers agens de Louis XVIII., étaient scru- <c puleusement communiquées à Buonaparte, qui <c les faisait repasser ensuite à sa police pour in- « sinuer à Perlet les réponses qu'il avait à faire. « Lorsqu'il fut décidé que Vitel , votre neveu , « serait mis à mort , on agita dans un comité « secret, si, avant de le fusiller, on ne se servirait « pas de sa main pour vous écrire à vous-même , « et vous faire mander par lui , que votre prête sence était indispensable à Paris , pour la réus- « site d'une conspiration contre Buonaparte.

DE FAUCHE- BOREL. a&3

« Votre mort, si vous eussiez donnée dans le «f piège, était certaine. Mais le duc d'Otrante « ( Fouché ) , alors ministre , ayant fait observer « que détait bien -assez dune victime dans une «famille, le projet resta sans exécution. »

Je demandai à M. Desmarets si j'avais été bien ou mal inspiré, en m'opposant de toutes mes forces, dans le mois de février précédent \ à ce que M*1 le duc de Berry débarquât sur les côtes de Normandie , où l'on prétendait qu'il serait reçu par quarante mille royalistes en armes. Voici ce qu'il me répondit à ce sujet :

« Vous' avez , M. Fauche , rendu un service « signalé à la famille des Bourbons, et particule culièrement à M** le duc de Berry. C'était une « folie de penser qu'il y eût, à cette époque, sur « les côtes de Normandie , un rassemblement de « royalistes assez fort pour protéger et soutenir « la descente du prince. La police était instruite à « point nommé de tous vos mouvemens : elle sa- « vait jusqu'au nom du capitaine qui était chargé « de prendre M»' le duc de Berry à son bord; « et nul doute que si la tentative eût eu lieu, il « n'eût été offert en holocauste à Buonaparte. »

M. Desmarets, quand je le quittai, me donna le conseil d'aller voir l'ancien préfet de police, M. le comte Dubois, comme pouvant me procurer

de grandes lumières sur les œuvres de Perlet, qui, en sa qualité de pourvoyeur de la police, lui avait fourni plus d'une victime avant et après l'assassinat de mon neveu.

J'allai donc me présenter chez M. le conseiller d'Etat Dubois, qui me reçut fort bien : j'étais accompagné du général Danican. M. Dubois me parla de Perlet dans les mêmes termes que M. Desmarets. « Tant que j'ai été préfet de police, « me dit-il , Perlet n'a rien fait sans me le commute niquer à moi-même, car il n'ignorait pas que « Buonaparte attachait un grand intérêt k la cor- « respondance qu'il entretenait avec vous, soi- « disant pour la cause du Roi. Je mettais toujours « mon visa aux lettres qu'on vous adressait en « réponse à celles qu'on recevait de vous ; il n'est « donc pas étonnant que vous ayez été frappé de « certains détails qui justifiaient pour ainsi dire « que Perlet était véritablement secondé par dés « personnes au fait de tout ce qui se passait. Cet « homme était tellement osé, qu'à la moindre « contrariété, il nous menaçait toujours d'arriver « à Buonaparte : ce qui explique pourquoi il nous « a coûté tant d'argent. Du reste, comme vous le « savez , cette affaire passa dans les mains et sous « la direction spéciale de mon successeur \ »

* M. le baron Pasquier.

Cependant J'ex-inspecteuf-général de police, Veyrat, indigné de ce que Perlet se déchargeait sur lui de ses vols et de son assassinat, présenta un Mémoire justificatif à M. le chancelier, président de la commission qui me concernait, Mémoire appuyé des écrits de Perlet qui constataient les crimes de cet homme infâme.

Ges pièces et ce Mémoire, adressés à M. le' chancelier le a janvier 1 8 1 5 , étaient si concluans , que rien n'eût empêché que le rapport n'eût lieu immédiatement, si mon ennemi le plus acharné, abusant de son crédit pour me nuire, n'était parvenu, par ses manœuvres, à paralyser tout ce qui pouvait m'être favorable. Je n'ignorais pas tout le mal qu'il me faisait, lorsqu'un événement inattendu lui fournit encore l'occasion de servir ses petites passions et sa vengeance. La nuit du mardi- gras , nous nous rencontrâmes au bal de l'Opéra, où il y avait affluence. Pressé par la foule, je lui marchai sur le pied : prenant la chose au sérieux , il m'envoya , au bout de deux heures, demander mon adresse. Je la donnai bien exactement. Après trois ou quatre jours d'attente, cette affaire n'aboutit qu'à m'attirer des tentatives de persécution à l'effet d'obtenir une réparation d'une espèce que j'étais loin d'imaginer. Voici ce qui amena la découverte

de cette nouvelle intrigue. J'avais été, deux jours avant ma rencontre, faire une visite à ma~ dame Dandré , qui eut occasion de me dire : « Je « sais , monsieur Fauche , que vous avez des amis « influens aux Tuileries , qui agissent comme vous «dans Fintérêt du Roi; vous devriez. bien leur « faire connaître qu'aussi long- temps que mon a mari ne sera pas ministre de la police, car il « n'est que simple directeur., il ne pourra jamais « faire le bien. Imaginez-vous que toutes les fois « qu'il va travailler avec le Roi, et qu'il ouvre son « portefeuille , M. de Blacas arrive ; alors il faut « refermer le portefeuille, et il en résulte que le «Roi n'est jamais informé des affaires les plus « importantes. Venez donc déjeuner dimanche « matin avec nous , et nous en causerons. » En effet , le dimanche je me rends chez M. Dandré avec l'intention d'y déjeuner. Je le trouve faisant sa toilette, et m'annonçant que je devais avoir été prévenu par une invitation de me rendre auprès de lui pour une affaire grave. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque M. Dandré , relevant ses chausses, me dit avec un ton moitié sérieux, moitié amical : « Pourquoi diable, mon cher Fauche, « avez- vous été faire le jeune homme avec M. de « L...., vous qui connaissez le degré de faveur « dont il jouit à la cour? Vous lui avez marché

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« sur le pied avec intention , dit-on; il s'en est « plaint, et je suis chargé de vous dire que le « Roi m'a ordonné dé vous faire quitter Paris. — « Non, monsieur Dandré , lui répliquai -je, le Roi « ne ménage pas une pareille récompense à son « Louis; ce n'est pas ainsi qu'il reconnaît mes « longs et périlleux services. L'ordre dont vous « me parlez ne vient point de Sa Majesté , qui bien « certainement n'a aucune connaissance de cette « intrigue; il ne peut venir que de M. de Rlacas, « et, en conséquence, je vous préviens que je ce resterai parfaitement tranquille dans Paris.... » Alors je lui montrai combien était fondé mon ressentiment contre M. de L...., et que mon intention n'était pas d'en rester là. Tout en appréciant mes raisons, M. Dandré ajouta : «N'en faites rien; « car j'ai promis d'arranger cette affaire; ainsi je « l'exige de vous , ne poussez pas les choses plus « loin. » Je le lui promis. ^

Changeant de conversation , et reprenant toutà-fait le ton amical , M. Dandré toucha les points qu'avait abordés madame Dandré avec mof, peu de jours auparavant. Il me témoigna combien il était peiné de ne pouvoir faire pour le service du Roi, dans sa place de directeur de la police, tout ce que lui suggérait son zèle ; mais que ne travaillant pas directement avec Sa Majesté, M. de

Blacas arrivait dès l'instant qu'il ouvrait son portefeuille ; qu'il lui fallait aussitôt le refermer et quitter le travail ; qu'en un mot , tant qu'il ne serait pas ministre , et qu'il n'aurait pas voix au conseil, il lui serait impossible de faire le bien....

M. Dandré ne se dissimulait pas non plus que les mécontens, par l'effet de certaines intrigues, exerçaient un grand ascendant sur l'esprit public, dont la tendance était très fâcheuse , et qu'une crise intérieure menaçait la tranquillité de l'État, si on n'y apportait pas un prompt remède. Mais d'un autre côté, la cour étant plongée dans l'aveuglement, M. de Blacas ne voyait que des alarmistes ou des intrigans dans les serviteurs des Bourbons, qui lui faisaient parvenir à luimême , ou qui adressaient directement au Roi , des informations ou des avis utiles et pressans sur les approches de la tempête qui menaçait le châteqh des Tuileries.

Il y avait long-temps, comme on l'a vu, que je pressentais la crise , et que j'en avais eu moimême les premiers indices. Je n'avais rien laissé ignorer à ce sujet dans les avertissemens que j'avais adressés , soit à M. le comte de Blacas , soit au Roi lui-même, dont on me barrait l'accès. Sans m'étourdir ni m'abuser sur le danger qui menaçait la couronne , j'étais , comme tant d'au-

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très , entraîné et comprimé dans ce tourbillon continuel de la ville et de la cour. N'avais-je pas d'ailleurs aussi à m'occuper de mes propres affaires? Plus de deux mois et demi s'étaient écoulés sans que le rapport demandé à mon sujet eût été fait. Je sollicitais en vain M. le chancelier pour l'obtenir, quand le fatal 20 mars 1 81 5 arriva. Les ministres et les conseillers du Roi eurent autre chose à faire , à cette époque de désastreuse mémoire , que de s'occuper de moi et de mes intérêts ; et moi-même je ne m'occupais plus que de conjurer autant qu'il était en moi les dangers qui menaçaient la couronne. Que de maux Louis XVIII eût aisément prévenus, si son ministre intime lui eût fait connaître la véritable situation des choses! Tout faisait un devoir de prendre des précautions. Si on n'en prit aucune sur la côte de Provence pour se tenir en garde, la faute n'en est-elle pas à celui qui empêcha mes avis et d'autres avis semblables de parvenir à Sa Majesté ?

La levée de boucliers de Murât fen Italie , les intelligences pratiquées dans l'intérieur de la France , tant d'indices de la défection de l'armée à la nouvelle du débarquement de Cannes , tout aurait dû faire prévoir le succès de l'entreprise de Napoléon. N'ayant à vaincre que les grandes routes, il avançait rapidement vers Paris, où la

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