TOME IV
plupart des gens de la cour, dociles aux vues des conspirateurs, et imitant la sécurité 4/e M. Je coojte de Blacas , se flattaient qu'il serait arrêté dans sa marche, et mêr^e que .déjà il avait échoué.
Le 2 març, le général Barras écrivit de sa terre des Aigalades, près Marseille, à M. le duc d'Havre, pour l'informer que Buonaparte, s'étant échappé de l'île d'Elbe, venait de débarquer avec les siens au golfe Juan , près Cannes. Il priait le duc de mettre sa lettre sous les yeux de S. M. Louis XVIII , offrant de nouveau ses services ppur combattre l'ennemi commun.
Cette lettre arrive le 1 o mars : elle est communiquée de suite au Roi, qui, sans consulter M. de Places, charge immédiatement le duc d'Havre de répondre au général Barras, et de remettre la dépêche à M. Tropez de Guérin , envqyé au général avec des instructions verbales pour le ramener pn toute hâte à Paris.. Le même jour, à onze heures du soir, M. de Guérin , porteur de la dépêche , se met en route pour le Midi ; mais à Aubçrive, à cinq postes et demie de Lyqn, il rencontre l' avant-garde de Buonaparte, et rétrograde sur cette dernière ville. Là , il fait avertir par une personne sûre le général Barras de la mission qui le concerne. C'était au moment même où Barras venait d'être forcé de quitter les Aigalades , où
ses jours avaient été menacés par les partisans de Buonaparte, qui voulaient l'assiéger dans son château. Massêna s'étant opposé à ce qu'il vint à Paris, il se rendit à Montpellier.
Voici ce qui s'était passé à Paris le 1 5 mars : au moment où l'on fermait les grilles du Palais-Royal , que je venais de traverser, vers les onze heures du soir, je fus rencontré par M. le comte de Saint-Didier, accompagné d'un de ses amis. «Nous « sommés bien heureux , me dit-il , de vous ren- « contrer, monsieur Fauche : il faut absolument « que vous me facilitiez les moyens d'arriver jus- « qu'au Roi , et à l'instant même , car nous avons « des choses de la plus haute importance à corn- « muniquer à Sa Majesté, d Le ton loyal et animé avec lequel il me parla, me fit penser qu'il s'agissait réellement d'un objet d'un très haut intérêt ; et je lui dis que je n'avais d'autres moyens d'arriver au Roi , surtout à une heufe aussi avancée de la nuit , qu'en m'adressant à M. Hue , premier valet de chambre de Sa Majesté , et que j'allais en tenter la démarche. « Nous n'avons en vue, « reprit M. de Saint-Didier, que dé faire au Roi « ou à son ministre la communication de tout ce « que nous venons d'apprendre; nous vous prions «seulement de nous introduire au château. » Nous approchons , les grilles en étaient fermées , 4
et les gardes bivouaquaient dans la cour. J'annonçai que j'avais à parler au ministre de la maison du Roi, et je me nommai. Les portes nous furent ouvertes, et nous allâmes d'abord vers M. Hue, qui allait se mettre au lit. Il écouta avec attention les communications qui lui furent faites; mais comme nous insistions pour qu'il les transmît de suite à Sa Majesté , qui pouvait ordonner sur-le-champ les mesures que réclamait l'urgence, il s'y refusa. « C'est bien important , ce que vous « me dites là , messieurs , nous dit-il , mais je ne « puis entrer chez le Roi sans interrompre son « sommeil.— -Mon Dieu ! monsieur Hue, repris-je, « nous vous en conjurons, allez éveiller le Roi : « il vaut bien mieux qu'il ne dorme pas cette « nuit pour mieux dormir les nuits suivantes. — • « Eh bien , allons chez M. le comte de Blacas , « nous dit-il. — M. de Blacas ne dira rien au Roi, « repris-je avec vivacité; c'est auprès du Roi qu'il « faut que nous arrivions. »
Nous traversâmes les appartenons avec M. Hue, qui nous dirigea chez le ministre de la maison de Sa Majesté; au moment même nous vîmes M. le duc de Feltre entrer chez le Roi, pour y annoncer les bonnes nouvelles dont on l'avait perfidement imbu , et criant : « Bonnes nouvelles ! « bonnes nouvelles ! »
DE FAUCHE -BOREL. a93
Pendant la demi-heure d'audience que le Roi donna au duc de Feltre , je me promenai en long et en large avec M. de Saint-Didier et son ami , dans la grande salle de réception , où MM. de Pradel, Dandré et La Maisonfort se promenaient aussi de leur coté. Au mpment où M. le duc de Feltre sortit de chez le Roi , je pris la liberté de m'approcher de Son Excellence, et de la prier de nous dire quelles étaient les bonnes nouvelles qu'elle venait d'apporter à Sa Majesté? a Tout le « monde peut ôter ses bottes, me dit le ministre; « tout le monde peut aller se coucher. Tout est « en pleine défection autour deBuonaparte; deux « corps l'ont abandonné.... » Ce fut alors que nous fûmes introduits chez le comte de Blacas , où entra aussi le comte de Pradel.
Les nouvelles que venaient de donner au Roi le duc de Feltre , flattaient trop le système chéri de sécurité que M. de Blacas s'était fait, pour qu'il ne s'en pénétrât pas avec la plus inébranlable conviction. En vain nous l'informâmes que le gouvernement provisoire impérial, composé de Quinette, Carnot, Real , Thuriot, Cambacérès, Fouché et autres, déjà établi dans Paris, avait assuré ses partisans, un peu déconcertés de la non-réussite du coup de main du général Lefèvre Desnouettes, sur Laon et La Fère, que l'Empe-
reur arriverait dans la capitale le 1 8 au soir, et que chacun devait être sans inquiétude sur le résultat de l'événement.
« Et comment savez* vous cela? » reprit M. de Blacas. M. de Saint- Didier * prenant alors la parole y lui répondit que deux buonapartistes qui avaient reçu des instructions du gouvernement provisoire, ayant appris la dispersion du corps de Lefèvre Desnouettes, chargé de marcher sur Paris pour y cerner le Roi , et croyant avoir de nouvelles instructions à recevoir, s'étaient rendus à l'hôtel où le gouvernement provisoire tenait sgs séances, et que là il leur fut répondu : «Nous ce connaissons l'affaire de Lefèvre Desnouettes; « restez à vos postes ; nous n'avons besoin dans ce Paris que de la personne de Buonaparte. Il arri-
« vera le 1 8 au soir, sous le nom de Victor »
M, de Saint-Didier ajouta que les lanciers qui s'étaient portés en avant , par ordre du Roi, pour combattre Napoléon , montraient partout sur la route, aux buonapartistes qu'ils rencontraient, un bout de feur cocarde tricolore, qu'ils tenaient cachée sous leur cocarde blanche ; et qu'à luimême, étant à sa campagne, où il avait donné à déjeuner à plusieurs d'entre eux, ils lui avaient confirmé l'arrivée prochaine de Buonaparte.
M. de Blàcas nous traita de visionnaires; et
s'adressant particulièrement à moi, il Aie dit d'un ton presque railleur : « Vous croyez donc, bon « Fauche , que Buonaparte sera assez fou pour « venir à Paris s'y faire écharper? » Je répondis à cela « que Buonaparte n'ayant pas été ècharpé « de Garnies à Lyon, il' pourrait bien ne pas l'être « die Lyon à Paris; qu'au resté, je ne voyais pas « qu'on prît des mesures pour qu'il lé fât , et que « prévoyant qu'on aurait les marches du trône à « défendre, je priaisM. le comte dé me permettre « de venir moi-même, pour cet effet, avec une «centaine de braves Suisses, mes compatriotes, ce qui, depuis dix jours environ, ne cessaient de «me demander ce qu'ils avaient à Étire.» Sur quoi M. de Blacas me répondit d'un air fout-àfait moqueur : «Vous pouvez bien pour cela vous « adresser à Mi le duc de Mbrtémart. » C'était au moment même où les royalistes allaient s'inscrire soit chez M** le duc de Berry , soit chez le général comte de Vioménil.
Je crois devoir m'abstenir de tonte réflexion sur la conduite du comte de Blacas dians cette circonstance; le lecteur y suppléera en apprenant que je laissai M. le comte plein de son mérite, et que je me retirât avec la douleur d'avoir vutraiter aussi légèrement une communication de cette importance.
En sortant du château, M. de Saint-Didier me dit : «Tout est perdu! ils sont dans une funeste «sécurité. Je vous conseille , mon cher Fauche, « de penser à vous, et de quitter Paris. »
Mais tous les ministres ne partageaient pas cette inconcevable sécurité ; celui de Prusse, M. le comte de Goltz, prévoyait des malheurs. Mon gendte, M. de Gumoens, étant arrivé à Paris fort à propos depuis deux ou trois jours , j'étais occupé avec lui à l'arrangement de mes papiers pour mon départ, dont je pressentais la nécessité, lorsque le lendemain, 16 mars, à deux heures après midi , M. le comte de Goltz me fit appeler par son secrétaire d'ambassade : il m'annonça que Son Excellence avait une communication urgente à me faire. J'accompagnai à l'instant même le secrétaire à l'hôtel de l'ambassadeur, que je trouvai très occupé à expédier ses dépêches. «Mon cher monsieur Fauche, me dit-il, « nous avons besoin d'un homme de confiance « pour porter mes dépêches , et celles des autres «ministres, au congrès de Vienne, et c'est sur « vous que j'ai jeté les yeux ; voudriez-vous vous « rendre en toute diligence au congrès ? » Cette proposition, que j'acceptai sans hésiter, me fit tressaillir de joie, et j'oubliai tous mes autres projets. « Vous aurez vos dépêches ce soir à onze
« heures, me dit l'ambassadeur ; vous viendrez les « recevoir, et vous trouverez votre passe-port. Je « vous chargerai en outre d'instructions verbales « et confidentielles, et vous partirez de suite. »
Comme le comte de Goltz ne m'avait parlé ni d'argent ni de frais de route, je profitai du reste de la journée pour me procurer une chaise de poste ; j'allai voir ensuite M. Rougemont de Lœvenberg, banquier, mon compatriote; je l'informai de la mission que j'allais remplir, et le priai, en conséquence, de me donner un crédit sur Vienne , et cinq à six mille francs dans ma poche , ce qu'il fit de la meilleure grâce du monde.
À deux heures seulement après minuit, les dépêches complétées et terminées, je les reçus; et à quatre heures du matin , le 17 mars , j'étais en route.
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