CHAPITRE XXIX
Tout était déjà si désespéré, qu'une résistance dans Paris au moment de mon départ pour Vienne n'aurait pu qu'être funeste à la cause du Roi. Napoléon venait de recevoir à Âutun des ageas secrets chargés de l'informer que, dans Paris même , les troupes étaient prêtes à se dé-* clarer; qu'elles n'attendaient que son approche et ses derniers ordres; que même dans les provinces du nord , malgré l'échec de Lefèvre Desnouettes, la défection y était également certaine; qu'on travaillait à prolonger la sécurité de la cour et des ministres , et que , par un mouvement combiné , il serait peut-être encore possible d'envelopper la famille royale, et de la tenir prisonnière. Il précipite alors sa marche , calculée sur la défection de la garnison de Paris , qu'attisaient ses émissaires.
Je trouvai les esprits tourmentés et en suspens sijr toute la ligne de l'est que j'eus à parcourir. J'avais dans ma chaise de poste trois mille exem-
DE FÀUCHE-BOREL. 2199
plaires de brochures et de chansons royalistes , que je répandais en courant à mesure que je traversais les villages. Bien que je courusse jour et nuit, je n'arrivai à Strasbourg que le dimanche 20 mars à huit heures du matin.
Je me rendis de suite chez le maréchal Suchet , ducd'Albufera, gouverneur de l'Alsace, qui depuis le 1 2 mars était à son poste. Je le trouvai 9 ayant déjà connaissance, vraisemblablement par le télégraphe , du but de ma mission. Après avoir ordonné à son secrétaire de me remettre une passe pour que les maîtres de poste ne fissent aucune difficulté de me donner dés chevaux : « Je «connais, me dit-il, l'objet de votre mission; « vous pourrez ajouter à tout ce que vous avez à « dire au congrès , que tout va bien ici pour le a Roi ; et que j'ai réussi à bien organiser l'armée «,de ligne avec la garde nationale. Voici une a douzaine d'exemplaires de la déclaration du «congrès de Vienne, sous la date du i3 mars, « que je viens de faire imprimer. C'est un docu- « ment de la plus haute .importance. »
On apportait à l'instam même ces exemplaires de l'imprimerie, et ils étaient encore tout humides.
Qu'on juge de mon contentement, lorsque je vis que les puissances déclaraient à la face de
3oo MÉMOIRES
l'univers , qu'il ne saurait y avoir ni paix ni trêve, avec Napoléon , qui , s'étant placé hors des relations civiles et sociales , était livré à la vindicte publique, comme ennemi et perturbateur du repos du monde. J'adressai aussitôt six exemplaires de cette déclaration du congrès, à domicile, à Paris; je mis les six autres sous le couvert de mon ami Baillemont, et adressés à S. A. R. M** le comte d'Artois. Ce paquet n'ayant pu parvenir à cause du départ du Roi , mon ami me le rendit intact après les cent jours.
Je n'avais pas perdu une minute à Strasbourg ; il était neuf heures lorsque, ayant enfin mes chevaux de poste , je pus me mettre en route : bien m'en prit ; car je n'étais pas encore à Kehl, que le télégraphe de Paris ayant annoncé que la famille royale avait quitté le sol français ' , transmit immédiatement après l'ordre de m'arrêter ainsi que tous les courriers : cet ordre fut donné par La Valette. Fort heureusement que j'étais déjà de l'autre côté du Rhin.
En route, je dépassai un courrier dé, Joseph Buonaparte, nommé Gjgp-Jean ', et une grande berline de poste, qu'on me dit être celle de la duchesse de Dino, venant aussi de Paris, pour
1 Le Roi était parti à minuit.
* Il était du pays de Yaud.
DE FAUCHE -BOREL. 3ot
aller joindre à Vienne son oncle, le prince de Talleyrand.
Je fis diligence, et j'arrivai le 2 3 mars à onze heures du matin à Vienne. Le congrès était à la veille de se dissoudre : la voiture du roi de Prusse était chargée ; ce prince devait partir le lendemain i[\ ;. et l'empereur de Russie, vingt-quatre heures après. Je me rendis tout botté chez le prince de Hardenberg, à qui je remis mes dépêches. Je lui rendis compte verbalement de la situation de Paris , de tout ce que j'avais vu et entendu. « Allez bien vite, me ditril, chez le duc de Wel- « lington et chez le prince de Talleyrand ; infor- « mez-les de tout ce que vous savez , en attendant « que je puisse leur envoyer les dépêches que «vous m'apportez, et que je vais faire déchif- « frer. » Je passai d'abord chez le duc de Wellington, qui lisait sa correspondance en prenant son thé. Après avoir entendu mes communications , il me fit plusieurs questions auxquelles je satisfis. Prenant alors sa montre avec vivacité , « cjans une «heure, me dit-il, je pars poiir l'armée.» — « Que votre grâce suspende son départ, répli- « quai-je , car, avant de quitter Paris , M. le che- « valier Bagot, auprès de qui j'avais été prendre « mes commissions, m'a dit : Ajoutez à tout ce que « vous savez, et que vous portez au duc de ma
3a* MÉMOIRES
« part, que vingt-quatre heures après que vous « serez parti, je lui enverrai un courrier extraor- « dinaire. Or donc, je pense qu'il importe que « votre grâce attende l'arrivée de ce courrier. » En effet, au bout de trente-neuf heures, le courrier arriva, et le duc de Wellington partit immédiatement après pour Bruxelles.
En sortant de chez le duc, je me rendis chez le prince de Talleyrand ; je le trouvai avec M. de Monteron et M. Alexis de Noailles. Après m'avoir entendu, le prince, me mettant la main sur l'épaule, me dit: « Fauche , vous êtes un dieu « donné pour nous ! Quelle est donc la puissance « qui empêche les courriers de nous arriver ? Nous « sommes ici depuis onze jours sans nouvelles « officielles de Paris , sachant Buonaparte en « France. » Cette puissance , c'était La Valette.
Tout était machiavéliquement combiné dans cette reprise d'assaut du pouvoir en France. Il y avait deux jours qu'à Vienne on a^pit tenté l'enlèvement de Marie-Louise et du petit roi de Rome. C'était le fameux Schûlmeister , l'agent bien connu de Buonaparte , qui s'était chargé de ce coup de main : on avait mis, disait-on, plusieurs millions à sa disposition pour l'effectuer. Si l'enlèvement n'eut pas lieu,4on en fat redevable au prince de Metternich. Secrètement
DE FAUCHE -BOREL. 3p3
averti, ce ministre se rendit dans les environs du palais de Schoipbrùn, d'où Marié-Louise devait aller joindre une voiture préparée, et qui l'attendait à quelque distance. Madame de Montesquiou tenait sur les bras l'enfant qui suivait son auguste mère* Mais au moment où l'Impératrice descendait le perron , le prince de Metternich se présenta. « Où Votre Majesté tournées t-elle ses pas, lui dijt-il? » L'Impératrice, un peu déconcertée, répondit de manière à donner au prince l'occasion de lui offrir son bras, et de l'accompagner* Ainsi fut déjoué l'enlèvement du roi de Rome , par la vigilance et la présence d'esprit du prince de Metternich,
J'étais descendu dans l'hôtel de l'archiduc Charles à mon arrivée : en y rentrant, j'y trouvai une invitation à dîner de la part du prince de Hardenberg* Je m'y rendis : le prince me plaça à sa droite, Le baron de Wessenberg, l'un des plénipotentiaires d'Autriche au congrès, était à sa gauche , et tous les diplomates assistaient au dîner. La plupart me faisaient des questions auxquelles je répondais de mon mieux ; j'étais pour tous ces ministres une gazette, ce qui n'était p$$ étonnant, puisque aucun courrier n'était arrivé depuis onze jours. J'avais été suivi de près, il est vrai, par Gros-Jean, du pays de Vaud, courrier de
3o« MÉMOIRES
Joseph Buonaparte, que j'avais dépassé en route , comme je l'ai dit , et qui était parti du château de Prangins, près Lausanne, où avait été organisée la conjuration. Il apportait des nouvelles, mais clandestinement.
La conversation pendant le dîner s'étant un peu animée , le baron de Wessenberg prenant la parole, dit : «Puisque les Français n'aiment pas « leur souverain légitime , il faut leur donner la « régence avec le petit roi de Rome. » Cette opinion me frappa tellement, que je demandai au prince de Hardenbérg s'il n'y aurait pas trop de témérité à y répondre, a Non, sans doute, « reprit le prince , dites tout ce que vous pensez. » — «J'en demande bien pardon à monsieur le «baron, dis-je alors, en m'adressant à M. de « Wessenberg, si je ne suis pas de son avis ; mais « ayant traversé la France dans trois différentes « directions , pendant les dix mois de la restaura- « tion , j'ai bien pu me convaincre par moi-même « que la saine partie de la nation française aime «son souverain légitime. L'armée, il est vrai, « se montre dévouée à Buonaparte ; mais elle a «été travaillée, et elle serait pour Louis XVIII « sans cela. Ne serait-ce pas bien malheureux que • « les puissances en congrès, voulussent donner à « la France autre chose que la légitimité, surtout
DE FAUCHE -BOREL. 5o5
« si^c'était en faveur du petit roi de Rome ? Un « parti voudrait l'élever au trône de France, parce « que Buonaparte , qui serait derrière le rideau , « en tirerait les fils , et ne manquerait pas de « commencer par tomber sur son auguste beau- « père, contre lequel il croit avoir de justes rai- « sons de se plaindre. » J'avoue que j'eus un moment d'inspiration , et que je m'énonçai avec énergie ; mais comme il se fit un silence de quelques minutes , je crus en avoir trop dit dans la capitale même du grand-papa et de l'oncle du petit Napoléon , qu'une faction puissante, tant en France qu'en Autriche , voulait porter au trône. Toutefois le prince de Hardenberg ayant de ses yeux observé l'impression que mon opinion avait faite sur tous les diplomates, se levant de table pour aller prendre le café dans le salon, et voyant mon embarras, se retourne, me tend la main, me la serre en m'adressant à haute voix ces consolantes paroles : a Mon cher Fauche , vous '«venez de rendre le plus impartant service que « l'on ait encore rendu aux Bourbons ! »
En rentrant chez moi je trouvai un ordre du roi de Prusse, de lui adresser un rapport sur tout ce que j'avais dit à la table du prince : je pris la plume, et je fis mon rapport circonstancié au Roi, qui venait de suspendre son départ devienne.