TOME iv. ao
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Le lendemain , à huit heures du matin , J£ jris entrer dans mon appartement un grand heiduque ; il venait de la part de l'archiduc Charles, qui m'invitait à me rendre à onze heures dans son palais.. Je m'y rendis en toute hâte, et je trouvai Son Altesse Impériale, qui, m'accueillant avec infiniment de bonté , me dit : « Je suis bien « aise, monsieur Fauche, de vous revoir; je vous a demande de me parler avec autant de franchise « que vous le faisiez sur le Rhin , lorsqu'il s'agissait « des négociations du prince de Gondé avec le « général Pichegru ; j'aurai grande confiance dans « ce que vous me direz. » Je passai près de sept quarts d'heure avec cet illustre prince, qui me stimulait souvent par ces paroles : « Ne craignez pas « de me dire la vérité. » Je ne la lui déguisai point, lui répétant ce que j'avais dit à la table du prince de Hardenberg, ajoutant que l'Autriche serait la première victime du parti qui élèverait le roi de Rome, parce que Buonaparte en profiterait pour exercer essentiellement des vengeances contre la puissance autrichienne. Le prince me témoignant sa satisfaction , me fit l'honneur de me dire qu'il rendrait compte de cet entretien à son auguste frère* l'Empereur, et que le moment viendrait où je recevrais des témoignages de sa reconnaissance. Le grince de Staremberg, deux jours après,
fut chargé de me dire que Sa Majesté Impériale avait été satisfaite de mou rapport , et il me fit compliment de mon entrevue avec l'archiduc.
Cependant on apprit enfin à Vienne , officiellement, le départ de Louis XVHl de sa capitale, et l'arrivée de Buonaparte dans Paris. Dès-lors je m'appliquai avec plus d'attention encore à découvrir les dispositions que manifestaient la plupart des membres du congrès , et je me convainquis bientôt qu'ils revenaient assez généralement à l'idée de se rattacher à la régence en faveur du roi de Rome, comme le seul dénoûment capable de mettre un terme à cette grande crise européenne.
Je résolus de combattre encore plus fortement cette opinion , contre laquelle je m'étais si énergiquement déclaré. J'adressai, en conséquence, une note détaillée au prince de Hardenberg, pour lui renouveler l'assurance que la saine partie de la nation française était parfaitement dévouée au Roi et à sa dynastie ; que l'armée seule était pour Buonaparte , parce que la plupart des officiers regrettaient un régime qui leur était excessivement avantageux ; et qu'enfin tout ce qui serait mis à la place du souverain légitime, ne serait autre chose qu'une faction qui entraînerait à des guerres perpétuelles. J'ajoutai que l'établissement de la
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régence, en faveur du roi de Rome, deviendrait par la suite très dangereux aux puissances mêmes, et particulièrement à la Prusse , qui ne pourrait jamais plus espérer quelques années de calme et de tranquillité intérieure.
J'ai lieu de croire que mes observations réitérées produisirent quelque effet. Certes , la présomption serait grande de penser que dans une si haute discussion , j'aie pu influer sur la détermination des puissances; mais qui ne sait que dans les affaires politiques, d'où dépend le sort des nations, comme dans les plus petites choses, un grain suffit pour faire pencher la balance. Il est de fait que je vis diminuer sensiblement le penchant qu'on avait manifesté pour la régence, et que bientôt je fus chargé d'une mission analogue à mes vœux.
S. M. le roi de Prusse avait connu, par son ministre, les conférences que j'avais eues dans l'intérêt de la monarchie française, ainsi que par le Mémoire que j'avais remis au prince de Harden» berg : elle avait été frappée de mes réflexions. Tout en réglant sa conduite d'après une politique sage et conforme aux vrais intérêts de toutes les puissances, Sa Majesté prit la détermination d'écrire au roi de France, pour lui donner les assurances les plus positives de sa coopération à renverser
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l'hydre qui menaçait encore l'Europe, En conséquence, mon souverain ayant daigné me faire appeler, me fit la grâce de me dire : « Je yeux « vous donner, monsieur Fauche, un témoignage « de ma satisfaction, en vous chargeant de ma « lettre pour le roi de France, que vous irez lui • « porter dans quelque lieu qu'il se soit réfugié. «Vous irez prendre communication de ma déa pèche chez le prince de Hardenberg , qui a « ordre de vous la communiquer. » Je remerciai Sa Majesté, et je me rendis de suite chez le prince chancelier d'État.
Il me fit d'abord compliment du choix qu'avait fait le Roi, m'assurant que c'était Sa Majesté qui m'avait désigné elle-même, sans qu'il l'eût influencée. «Jouissez, ajouta le prince, jouissez, « mon cher Fauche, car je dois vous dire qu'on « ne donne ces sortes de commissions qu'à des « généraux en première ligne, qu'on veut récom- « penser. Je suis bien satisfait pour vous que le « Roi vous ait distingué dans cette circonstance, « Profitez-en , voici la lettre du Roi.... »
J'en fis deux lectures qui sont restées tellement gravées dans mon esprit, que je crois pouvoir assurer que la lettre était ainsi conçue ;
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Lettre de S. M. le roi de Prusse à Louis XVIII.
« Sire et Cousin ,
« Les circonstances qui ont amené Votre Majesté « à quitter une seconde fois son royaume et sa « capitale , sont le fait de perfidies et de trahisons « au-delà de toute espèce de conception ; mais ' « que la Providence aide les alliés, et je ne doute « pas que nous ne mettions à même, une seconde ce fois, la nation française de rappeler son souve- <r rain légitime. Quant à mes sentimens personnels, « ils ne sont pas nouveaux pour vous, Sire et « Cousin , et je me plais à vous les renouveler par « l'homme qui Ta déjà si bien servi , Fauche-Borel , « qu'elle entendra avec intérêt.
« Signé, FRÉDÉRIC-GUILLAUME. »
Je rentrais chez moi pour faire mes dispositions de départ, quand je reçus de M. le prince de Talleyrand l'invitation d'aller dîner chez lui, pour y prendre aussi ses dépêches.
Je le trouvai, dans son appartement, avec M. de Monteron , M. Alexis de Noailles, M. Fran- ' chet , que je ne connaissais point alors , et avec M. le chevalier de Vernègue, que je connaissais beaucoup , ayant été prisonnier au Temple avec moi. Mais j'ignorais qu'il fut, au congrès, le cor-
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respondant intime de M. de Blacas. Ce fut pour moi un grand malheur , parce qu'il fut présent aux instructions que le prince de Talleyrand me donna lui-même à haute voix. « Je sais , me dit-il , ce que vous partes demain, et que voué portez la ce dépêche de votre souverain le roi de Prusse à « S. M. Louis XVIII. Je vous donnerai aussi les ce miennes pour M. de Jaucourt, ministre des a affaires étrangères. Comme vous verrez induce bitablement Sa Majesté, ne manquez pas, en « lui remettant votre dépêche , de lui dire , avec « autant de franchise que vous l'avez fait ici, tout a ce qui a décidé la permanence du congrès, et « tout ce que vous avez fait vous-même, avant le <r 20 mars, pour prévenir le Roi, par M. de Blacas, « de l'état de situation de Paris, et du danger que or courait Sa Majesté par suite du débarquement « de Buonaparte. »
Mais je ne pouvais m'expliquer en présence du roi de France, au nom de mon souverain et du prince de Talleyrand, que dans une audience particulière, et cette audience, je ne pouvais guère l'obtenir que par l'intermédiaire de M. de Blacas. M. le chevalier de Vernègue me voyant monté contre son patron , s'efforça de me calmer et de me tranquilliser sur ses dispositions à mon égard , m'assurant même qu'il était très porté à me faire
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liquider le titre que j'avais sur le Roi ; il ajouta qu'il me donnerait une lettre pour M. de Blacas , ce qu'il fit. Mais tout ceci n'était qu'un leurre pour m'endormir dans une fausse sécurité , M. de Vernègue se hâtant de rendre compte à M. de Blacas de tout ce qui venait de se passer à Vienne , de l'objet de ma mission , de mes dispositions à son égard , et des instructions du prince de Talleyrând contre lui. Dès-lors M. de Blacas eut un intérêt majeur à ne pas me laisser arriver auprès du Roi. Voilà comment je fus la dupe de cette fausse sécurité. • . '■
Je partis de Vienne le 14 avril, me dirigeant sur la Belgique , où l'on supposait que Louis XVHI s'était rendu , sans que l'on sût encore positivement quel était le lieu de sa résidence. A Bruxelles , j'appris que le Roi était à Gand.
J'y arrivai le aa avril. Je 'me présentai immédiatement chez M. le duc d'Havre , et en l'informant du sujet de mon voyage, je le priai de m' obtenir une audience particulière du Roi. Le duc, en me conseillant de m'adresser à cet effet à M. le comte de Blacas, me fit observer que la nature de mes dépêches et l'intérêt qu'elles offraient étaient propres à me remettre en faveur auprès de ce ministre, ainsi qu'à détruire les pré-* vantions, qu'on lui avait inspirées contre moi.
DE FAUCHE- BOREL. Si 5
J'apportais, en effet , une lettre infiniment consolante du roi de Prusse à Louis XVIII. Mais, me disais-je, si j'allais pourtant ne pas être accueilli par M. de Blacas , dont M. de La Maisonfort est toujours le confident et l'ami, et si je n'avais point accès auprès du Roi, comment donner à Sa Majesté les explications verbales que la lettre du roi de Prusse n'a pu contenir? Mais, d'un autre côté, il me semblait que , par la nature même de ma mission , M. de Blacas ne pourrait guère s'opposer à ce que je fusse admis auprès de Sa Majesté. Si , d'une part , le caractère et la politique personnelle de ce ministre me donnaient de l'inquiétude, de l'autre, j'étais en quelque sorte rassuré par les devoirs que lui imposaient, dans cette circonstance, l'intérêt et la sécurité du monarque. D'ailleurs, n'avais -je pas une lettre de recommandation du chevalier de Vernègue ? Je flottais dans ces réflexions contradictoires, sans soupçonner que ce même correspondant de M. de Blacas avait déjà fait pencher la balance , et décidé du sort de ma mission.
Je me présentai néanmoins : M. de Blacas, qui était légèrement indisposé , gardait le lit, et M. le comte de Pradel était présent. J'abordai M. de Blacas avec quelques mots de civilité sur son indisposition , et j'ajoutai que je le regardais comme
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guéri par les bonnes nouvelles que j'apportais de Vienne. * Voilà , m'écriai-je avec transport, voilà, « monsieur le comte, une lettre du roi de Prusse « au roi de France : elle porte l'assurance incon- « testable que les souverains, réunis à Vienne, « ont pris la résolution de ne poser les armes « qu'après avoir replacé Louis XVBŒ sur son <( trône. » J'avais à peine fini ma phrase , que M. de Blacas, qui m'avait écouté d'un air d'assez mauvaise humeur, me dit : « Laissez là vos dépêches ; a je me charge de les remettre au Roi. » Je crus devoir réprimer le ressentiment qu'une réponse i sèche excitait en moi , et je le priai d'observer e , si par l'effet d'intérêts particuliers 9 mis en jeu , on lui avait fait concevoir contre ma personne des sentimens défavorables, ils devaient s'éteindre absolument dans cette heureuse occurrence ; et j'insistai pour avoir l'honneur d'expliquer au Roi lui-même tout ce qui se faisait à Vienne en sa faveur, et que personne à Gand ne pouvait connaître aussi bien que moi. « Je vous « ai dit que je remettrais votre dépêche à Sa Ma- « jesté », fut toute la réponse de M. de Blacas. Il n'y avait plus moyen dé rester; je m'éloignai , et je fis la faute de laisser la lettre du roi de Prusse, dont je n'aurais jamais dû me dessaisir que pour la remettre moi-même à Louis XVIII.
DE FAUCHE-BOREL. 3i5
J'allai porter à M. le comte de Jaucourt Ae paquet que m'avait confié, pour ce ministre, M. le prince de Talleyrand. « Si vous retournez à « Vienne , s'écria M. de Jaucourt en ouvrant ses a dépêches 9 au nom de Dieu , monsieur Fauche , « dites à M. de Talleyrand qu'il vienne ici le plus « promptement possible , car nous avons grand « besoin de lui. » On en devine aisément la raison , d'après ce que je viens de raconter.
Rentré à l'hôtel où j'avais pris un logement, je
m'occupais de la rédaction d'un rapport à M'r le
comte d'Artois , lorsque je vis entrer chez moi
un homme qui demande : « M. Fauche-Borel ? —
« Le voici. — Votre passe-port? — Le voilà. » Il
le corne et l'apostille de ces mots : pour avoir à
retourner sur-le-champ à Bruxelles. « Vous vous
« trompez , sans doute , lui dis-je ; je suis Fauche-
« Borel , qui viens d'apporter des dépêches de
«mon souverain le roi de Prusse, pour S. M.
« Louis XVIII. J'en attends le récépissé et l'au-
« dience du Roi. » C'est alors que cet homme
ayant insisté, je lui dis : « Qui êtes* vous, pour
« m'intimer un ordre pareil ? — Je suis le ministre
« de la police. — Cela ne peut pas être, car un
« ministre de la police ne vient pas en personne
« visiter les voyageurs dans les auberges ; vous
« êtes tout au plus un agent subalterne ou un se-
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« crétaire ; en conséquence , je n'ai rien à démê- «■ler avec vous. » Et le prenant par l'épaule, je le poussai hors de ma chambre. Tout rouge de colère , cet homme se met à crier : « Gendarmes ! » Je lui réponds : « Amenez-moi cinquante gendar- « mes , et je les paie. » J'appris que cet homme se faisait appeler le baron d'Eksteins , et qu'il était tout dévoué aux volontés de M. le comte de Bla- -cas , qui l'avait mis à la tête de sa police.
Je me rendis immédiatement chez M. le maire de Gand ., à qui la police de la ville me semblait devoir appartenir.
Je le trouvai déjà instruit de mon affaire. Il me dit : « Vous êtes ici sous l'influence d'un directe teur de la police, établi pour le roi de France; « je n'y suis pour, rien , car je me compromettrais « beaucoup , tant envers ma cour qu'envers le roi « de Prusse dont vous êtes le sujet , si je vous or- « donnais de quitter cette ville, surtout d'après « les papiers dont vous êtes porteur. Venez déo jeûner avec moi demain , et je vous dirai ce que « vous aurez à faire. »
Je courus, en sortant de chez M. le maire, chez M. le duc de Duras , pour l'informer de cette vexation étrange ; et , sans affecter de l'imputer à jtf. de Blacas, je me plaignis seulement de la réception qu'iL m'avait faite. J'avoue qu'en cette
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occasion je rappelai avec quelque vivacité les renscignemens que je lui avais transmis avant le no mars , et par le mépris desquels il avait mis le Roi dans la nécessité d'abandonner sa capitale et son royaume. « La dépêche que vous avez ap- « portée , me dit M. de Duras, a été remise à Sa « Majesté, et on s'est entretenu hier 9 pendant le « dîner, avec satisfaction des espérances qu'on en « concevait» L'un des convives fit remarquer que « cette lettre si consolante avait été apportée par a Fauche-Borel ; sur quoi d'autres firent observer « avec un contentement mêlé de quelque recon- « naissance, que M. Fauche n'apportait jamais « que de bonnes nouvelles. » M. de Duras ajouta qu'il ne doutait nullement que le Roi ne me fît appeler dans la journée , pour avoir de plus amples détails sur ce que j'avais vu et entendu à Vienne. 11 ne pouvait adoucir plus efficacement mes peines que par cette consolante communication.
J'allai chez le comte de Jaucourt pour l'informer de ce qui venait de m'arriver; et, siir mes plaintes au sujet des procédés du baron d'Eksteins à mon égard, il me dit avec indignation : « Cet homme est un fou, qui nous a déjà fait des « scènes fâcheuses avec d'excellens royalistes qu'il « a persécutés comme vous. » Et ne doutant pas
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qu'une attestation de sa main ne me mit désormais à l'abri des vexations, il me remit, pour le susdit baron d'Eksteins, un mot d'écrit ainsi conçu : « M. Fauçhe-Borel nous a apporté des «lettres du roi de Prusse, adressées à S. M. «Louis XVIII, et m'a remis, à moi-même, des « dépêches du prince de Talleyrand. M. Fauche « nous est parfaitement connu , et il n'y a pas « d'empêchement à ce qu'il reste à Gand le temps « nécessaire pour y finir ses affaires. « Gand, le a5 avril i8i5.
« Signé y le comte de JÀUCOURT, « ministre des affaires étrangères. »
Mais c'était M. le comte de Blacas qui régnait de fait et seul à Gand. Le baron d'Eksteins n'eut donc aucun égard à la déclaration ministérielle de M. de Jaucourt. Déjà le maire de la ville avait reçu l'injonctiçn de presser mon départ, et il m'envoya aussitôt son adjoint, qui me parut affecté de la mission désagréable qu'il était forcé de remplir. Je courus chez M. le maire, qui me dit également avec douceur : « Vous voilà « exposé à toutes les rigueurs d'un nouveau ma- « gistrat de police , établi depuis l'arrivée du Roi « à Gand; et, ce que je puis vous dire , c'est qu'il « y a auprès de Sa Majesté des personnes qui ne
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«vous aiment point et qui ont intérêt de vous « éloigner. »
Dans ce qu'il répondit ensuite à mes questions , je vis clairement que le plus puissant de mes ennemis était M. le comte de Blacas. Je ne pouvais donc plus méconnaître la source de la nouvelle persécution que j'éprouvais.
Je rentrai chez moi le cœur navré. A peine suisje dans mon hôtel , qu'à ma suite , le baron d'Eksteins s'y précipite en furieux , m'ordonnant de quitter Gand à l'instant même. Je résiste : il va chercher la gendarmerie et me fait garder à vue , ne me laissant que trois heures pour terminer mes affaires particulières.
Je me mets aussitôt en devoir de protester contre un tel acte arbitraire et une telle violence. Je lui adresse la lettre suivante :
« Monsieur le Baron ,
« J'ai été chargé d'une commission de la part « de mon auguste maître le roi de Prusse ; j'ai « délivré mes dépêches à M. le comte de Blacas. « Je suis en conséquence mille fois étonné d'être « en butte à une intrigue honteuse que mon honte neur me fait la loi de connaître dans tout son « développement, et de déjouer s'il m'est possi- « ble. Je vous déclare donc , que , m'étant mis
Sao MÉMOIRES
« sous la protection de S. M. Louis XVIII et de « M. le maire de Gand , je persiste à me refuser « au départ forcé que vous venez de me réitérer, « jusqu'à ce que vous m'ayez fait connaître le mo * tif de l'acte arbitraire , et j'ose dire tyrannique , « que vous exercez contre moi. Je vous déclare « encore que vous en êtes dès à présent garant et « responsable, et que je me propose d'en faire « un rapport incontinent à mon auguste souve- « rain et au vôtre.
« Pé S. Vous savez de plus que j'ai été chargé, « à Vienne, des dépêches du prince de Talley- « rand , que j'ai remises à S. Exe. le comte de Jau- « court , ainsi qu'il a pris la peine de vous le « mander par son billet du a 3 courant : vous vou- « drez bien en prendre note et en prévoir les ce conséquences.
«Signé, Louis FAUCHE-BOREL , « à l'Hôtel de la Maison de Poste.
c< Gand, 26 avril 181 5. » '
Cependant les deux gendarmes apostés à mes côtés par monsieur le baron, ne me quittaient plus. Ils m'accompagnèrent chez le vicomte de Chateaubriand , à qui je racontai les rigueurs exercées contre moi. Il fut surpris que je les attribuasse à M. de Blacas , dont il se disait l'ami; et comme
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ils allaient se trouver ensemble au conseil du Roi, il me promit d'arranger avec lui cette affaire à ma satisfaction, « Dans les circonstances où nous 9 sommes, ajouta- 1 -il, un homme comme vous « nous pst trop précieux, et je suis assuré que le « Roi vous recevra. Tâchez dé faire attendre jus- « qu'à demain les gendarmes qui doivent vous « enlever. »
L'espérance rentra dans mon âme; et, toujours escorté par mes deux gardiens , j'allais à l'hôtel que le Roi habitait , bien résolu de déposer dans ses mains royales une protestation solennelle contre les prétextes dont on colorait l'inique vexation dont j'étais la victime.
J'attendais le passage de Sa Majesté dans la salle de ses gardes - du - corps ; mes gendarmes s'impatientant à la porte, me réclamaient avec bruit. Un officier des gardes fut envoyé pour me signifier que je ne pouvais rester dans leur salle, et que j'étais attendu par mes sbires. J.e persistai à vouloir remettre au Roi la protestation que je tenais à la main : tout ce que je pus obtenir, fut qu'elle serait remise par MM. les officiers à Sa Majesté, et non à M. de Rlacas, et j'ai su depuis, qu'elle n'était point parvenue à sa destination.
Je voulus encore voir M. le duc d'Havre ; mais il ne put que gémir sur l'injustice qu'on me faisait