CHAPITRE XXXI
Après le triomphe que j'avais remporté sur mes calomniateurs, soit par la voie diplomatique,soit par la voie judiciaire, je pensai que S. M. Louis XVIII, enfin désabusée, allait me faire justice en me rendant ses anciennes bontés, et en me récompensant de mes sacrifices. J'étais dans l'erreur : je n'étais point parvenu à me réhabiliter dans les bonnes grâces du Roi, et cela par l'effet de l'influence active et secrète qu'exerçaient à la cour mes ennemis acharnés. C'était pourtant par l'organe de mes juges, et en présence d'un nombreux auditoire , que mon honneur avait été mis complètement à couvert; or, mon honneur était désormais sous la sauvegarde de la publicité et de la justice. On a vu comment je l'emportai si^r le crime, en forçant, pour ainsi dire , l'intégrité de mon tribunal k reconnaître judiciairement la probité de ma conduite et la constance de mon zèle pour la dynastie des Bourbons. Mais là se bornèrent nies suc-
ces , bien qu'ils fussent éclatons : je restai toujours sous la pernicieuse influence de la méchanceté et de l'intrigue. Plus je triomphais de mes ennemis en public, et plus ils me déchiraient sourdement. Il n'était pas difficile à des hommes qui, à la cour, tenaient les fils de la trame ourdie depuis si long-temps contré ma fortune, de continuer à paralyser à mon égard, par de faux rapports, les effets de la bienveillance royale.
Mais il y avait aussi à la cour des seigneurs qui me rendaient toute justice. Comment n'aurais-je pasité touché, par exemple, de l'extrait suivant de la lettre que M. le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre du Roi , fit écrire à M. de Pierre, maire de Neuchàtel , et mon ancien ami :
« L'issue honorable, pour M. Fauche, de son « affaire avec le plus scélérat des hommes, a pro- « duit ici la plus grande sensation. Elle apprend « du moins à distinguer le bon grain de l'ivraie. « Ce pauvre M. Fauche a eu bien du tourment ; « mais le voilà dédommagé : la pureté dé ses in- « tentions et de sa conduite est hautement re- « connue; il ne peut manquer d'en recueillir le « fruit. »
En même temps je recevais du prince chancelier d'État de Prusse un précieux témoignage qui
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m'assurait la . continuation de la protection de mon souverain , et son approbation de la conduite que j'avais tenue dans la poursuite du procès que mon honneur commandait.
La lettre du prince , . datée de Doberan, le 28 août 1816, était conçue en ces termes :
«J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir la « lettre dont vous avez accompagné , sous la date « du 1 3 juillet dernier, l'envoi de quelques exerq- « plaires de votre réponse à M. Riffé. *
« En vous remerciant de cette communication «intéressante, je me plais à vous témoigner en « même t^mps que les démarches que vous avez «faites poqjr vous justifier né peuvent qu'être « approuvées sous tous les rapports.
« Soyez persuadé, monsieur v que l'intérêt que « je prends atout ce qui vous concerne me fera « profiter du premier moment favorable pour « mettre sous les yeux du Roi les demandes con- « tenues dans votre lettre.
« Signé, le prince de HARDENRERG. '» J'avais été si indigné des ravages causés par la
* Substitut du procureur du Roi à la sixième chambre du tribunal de première instance du département de la Seine, jugeant en police correctionnelle, le même qui avait porté K parole dans mon affaire.
calomnie, qui non seulement tombait sur moi, mais qui, dans mon idée, faisait un mal incalculable , en attaquant la réputation des meilleurs serviteurs des Bourbons, que je formai le projet de fonder un prix pour Fauteur qui ferait le ^meilleur ouvrage pour prémunir essentiellement des effets de la calomnie les souverains et leurs ministres. Je m'adressai en conséquence à M. Raynouard , secrétaire perpétuel de l'Académie Française, à qui je proposai un prix de six cents francs. Mais M. le secrétaire perpétuel me- dit, tout en approuvant mon dessein , qu'on ne pouvait pas fonder un prix moindre de mjjle francs. J'avoue que mes facultés du momenjpie me permirent pas de faire ce sacrifice.
Sous ce dernier rapport, ma position était déplorable. Mon honneur était dé&rmais à couvert; mais ma fortune était anéantie. Je n'avais pu, pendant vingt -trois ans et plus, parcourir dans l'intérêt des Bourbons la France, l'Angleterre, la Suisse, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Russie, l'Europe entière; je n'avais pu imprimer et faire imprimer sans relâche, et partout où je me trouvais errant ; je n'avais pu voir mon établissement abandonné, mon commerce anéanti, ma famille dispersée, fusillée; je n'avais pu, cinq fois, être jeté dans des prisons d'État, et m'en
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tirer; soutenir un procès cruel contre un Perlet, sans faire des sacrifices et des pertes énormes.
Et pourtant, le jour de la restauration, j'avais eu droit à deux réclamations fondées et distinctes ; l'une sur le trésor, l'autre sur le cœur de S. M. Louis XVIIL
Sur le trésor , j'avais à réclamer, comme cessionnaire du comte de Saint-Mory s , le montant d'une obligation souscrite de là main de Sa Majesté et de S. À. R. Monsieur ' , obligation qui , avec vingt-deux ans d'intérêt à cinq pour cent, s'élevait à trois cent soixante-cinq mille sept cent soixante-quatorze francs.
Je n'en avais pas demandé, comme on Ta vu, le remboursement à Sa Majesté tant qu'elle fut à l'étranger ; je me servis, au contraire, de ce titre pour emprunter diverses sommes qui me furent successivement nécessaires, soit pour son service , soit pour me soutenir moi et les miens. Il me fut même à cette occasion, et pour me faciliter des emprunts, remis un petit écrit de la main de Sa Majesté, qui m'autorisait à emprunter en son nom les sommes dont j'aurais besoin pour sa cause ; et celles que je dois aujourd'hui, la justice seule du Roi peut me mettre à même de les payer.
1 Aujourd'hui Charles A. •
Voilà pour le titre pécuniaire.
Ce qu'au jour de la restauration j'avais eu k réclamer du cœur de Sa Majesté, c'était qu'il conservât la mémoire de vinjgMrois ans de travaux non interrompus , d'une imperturbable fidélité à la cause des Bourbons , et de l'anéantissement de ma fortune à leur service.
Ce que j'avais à réclamer de la munificence de Sa Majesté , c'était l'accomplissement de la promesse qui me fut donnée par écrit et en son nom » promesse si souvent réitérée de vive voix , que , pour prix de mes missions périlleuses , de mes fers , de mes emprisonnemens , de mon sang , de mes innombrables sacrifices , je. recevrais la direction de l'Imprimerie Royale et le cordon de Saint -Michel. Il était facile, si Ton ne pouvait pas tenir la promesse de la direction de l'Imprimerie Royale, de me donner au moins un équivalent.
« Non , me disais- je , Louis XVIII ne souffrira « pas que Fauche , contraint dé manquer à ses « engagemens , ne recueille que le déshonneur « pour prix de vingt -trois ans de sacrifices aux «Bourbons; non, Louis XVIII, ou son ministre « actuel ; ne souffrira pas non plus que Fauche , « dans son désespoir, interpose entre le Roi de « France et lui la médiation de la Prusse , pour
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« obtenir justice sur deux réclamation» de cette « nature. »
Enfin l'obligation me fut liquidée à la seconde restauration , après bien des sacrifices et des tracasseries, vers la fin de juillet i8i6v deux mois après le gain: de mon procès; mais comment eut lieu cette liquidation? Bien que le titre portât la dette remboursable en or ou en argent, et non en papier, et les intérêts à cinq pour cent, comme le Roi et le comte d'Artois l'avaient signé de leurs mains , la liquidation ayant été opérée en rentes, et les intérêts réduits à quatre, j'éprouvai une perte énorme de cent soixante-dix mille francs, perte d'autant plus sensible que j'avais donné en dot ce titre à ma fille.
Cette perte inattendue, et que l'on faisait <snp«porter à un serviteur si longuement dévoué, et contre le texte même de l'obligation, me porta un coup affreux. Je demandai réparation de ce dommage ; mais ma demande fut impitoyablement écartée.
Il ne me restait plus d'autre espoir que d'arriver enfin au cœur du Roi, soit par la voie de son ministre influent , soit par la voie diplomatique. Je résolus d'employer l'un et l'autre moyen.
Au moment dé me rendre en Angleterre, pour aller réclamer en ma faveur la bienveillante in-
tervention de S. A. R. le Prince-Régent, je laissai à Paris un fondé de pouvoirs, un conseil, un défenseur, M. Lombard de Langres, chargé de veiller à mes intérêts, et de les suivre auprès dç S. E. M. le comte Decazes , qu'on me représentait comme le seul ministre qui, par sa place, pouvait éclairer la religion du Roi, me faire recouvrer sa bienveillance, et la juste récompense de vingt-trois années de services.
J'adressai en même temps ma réclamation motivée à M. le comte de Goltz, ministre de mon souverain à la cour de France.
La veille de mon départ pour Londres , mon fondé de pouvoirs écrivit à M. le comte Decazes , à mon sujet, une lettre rédigée de manière à provoquer son attention. Ainsi, ne voulant rien avoir à me reprocher aux yeux de ma famille , toutes mes batteries furent dressées pour obtenir enfin réparation et justice.
A mon arrivée à Londres , je fis des démarches pour avoir accès auprès de S. A. R. le Prince- Régent , par l'intermédiaire de M. Du Paquier , mon compatriote et mon ami, attaché à la personne du prince depuis trente ans. Je lui témoignai le désir que j'avais de lui être présenté. Il me dit que ce n'était pas très facile; mais que , sachant l'intérêt que le prince me portait, il es-
pérait réussir; et il ajouta : « Il t'aime tant, qu'il « a ton portrait sur son bureau ; et il aime d'au- «tant plus ta physionomie, que tu es de son « âge. Laisse faire, je trouverai le moyen de lui « parler de toi ». En effet , le lendemain il vint me trouver chez Huguenin , à Hay-Market , où j'avais pris mon logement, et il me dit : « Mon « cher , le Prince-Régent a autant le désir de te « voir que tu as manifesté d'empressement de lui « être présenté ; en conséquence , tiens-toi à* sa « disposition, et je viendrai te dire le moment où « il pourra te donner audience. »
Je fus mandé peu de jours âpres. On concevra aisément combien je dus être ravi d'être admis auprès d'un tel prince ; car je n'ignorais pas qu'il joignait à une noble affabilité une instruction variée, une lecture vaste et classique, parlant presque toutes les langues , et montrant pour les lettres, les arts et la société, un goût exquis. Son Altesse Royale m'accueillit avec infiniment de bonté, et voulut bien m'interroger sur ma position , à laquelle je vis qu'elle prenait un intérêt véritable , daignant faire recommander le succès de mon affaire par son ambassadeur, sir Georges Stuart, qui, par suite, fit des démarches concurremment avec l'ambassadeur du Roi mon