HIVER A GENÈVE
A l'entrée de l'hiver je revins à Genève et je me mis à tjuivre les leçons de droit que donnait M. Le Fort, homme respectable, mais découragé par les circonstances politiques. Ce que j'ai appris dans ces leçons peut être considéré comme nul et n'a point influé sur le reste de ma carrière.
Au milieu des mallieurs dont Genève était menacée, on y éprouvait alors quelque tranquillité ; la populace révolutionnaire, honteuse de ses excès et craignant la réunion à la France, s'était calmée et avait permis au gouvernement qu'elle avait elle-même créé, de rétablir une espèce d'ordre. Grâce à ce changement on avait repris de la sociabilité et cet hiver fut celui où je commençai à paraître dans le monde. J'y obtins quelques légers succès et j'ai toujours conservé un souvenir agréable de ces débuts.
Quant au travail, il se réduisait à peu de chose. Je lus Bacon avec quelque attention ; je fis diverses observations sur la végétation des lentilles d'eau ; je recueilhs avec soin toutes les plantes que je pouvais rencontrer. Ce fut alors que de concert avec mes camarades Maurice, depuis préfet et membre de l'Académie des sciences ; Picot, depuis juge et professeur d'histoire; Pictet, depuis conseiller d'État, président du Tribunal civil et professeur adjoint, etc. nous fondâmes une petite société de recherches qui prit le titre de
* n a été publié dans les Mémoires de cette Société. (Alph. de C.)
Société des sciences physiques. Elle contribua à conserver en moi quelque goût pour4'étude au milieu des distractions de société auxquelles je me livrais avec une sorte de passion. Cependant l'horizon politique s'obscurcissait pour Grenève : la France dissimulait peu son projet d'incorporer notre petit État dans sa vaste république. Cette crainte rallia presque tous les partis qui nous divisaient Pour consacrer ce rapprochement les chefs d'alors mirent en train une représentation * solennelle qui fut adressée au gouvernement par les citoyens pour déclarer qu'on désirait l'oubli des scènes tragiques de 1794 et une réconciliation entre les partis. Mon père avait été condamné à mort et à la confiscation de ses biens ; il avait échappé à la première par son absence ; on lui avait rendu ses biens pour une légère contribution, et afin d'éviter une seconde confiscation il venait de m'émanciper et de mettre ce qu'il possédait à Genève sous mon nom. Dans cet état de choses, je crus de mon devoir de me joindre à un acte de paix, et de déclarer ainsi que je pardonnais aux persécuteurs de mon père, puisqu'il avait (par le fait, il est vrai, plus que par leur volonté) échappé à leurs coups. Je dois 4ire que mon père approuva ma démarche, dont je lui exposai les motifs. Ce fut là le premier acte politique de ma vie.
* On appelait de ce nom à Genève une pétition présentée par les signataires qui défilaient régulièrement, leur chef en tête, devant les magistrats. Le mot ne s'appliquait pas exactement à la démarche dont il s'agit, qui fut qualifiée plutôt du terme de adresse des citoyens, etc. Du reste, il semble qu'il s'est glissé ici une confusion de dates assez importante. L'adresse d'oubli, à laquelle mon père prit effectivement part ye le vois par sa lettre du 1" septembre à son père), eut lieu à la fin d'août 1796. Probablement Fauteur a confondu avec la procession volontaire de tous les Genevois qui eut lieu en 1798 devant le Résident de France, Félix Desportes, à l'occasion de la fameuse tache faite au drapeau français, tache qu'on dé» couvrit n'avoir pu être faite que de Fhôtel même du Résident, ce qui donna lieu au charmant jeu de mot : « Félix qui potuit rerum cognoscere causas. >
(Alph. de C.)