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ÉTÉ A CHAMPAGNE

Je passai l'été à Champagne auprès de mes parents. J'y jouis vivement et du plaisir de les retrouver et de la vie de la campagne. Je travaillai à diverses expériences de physique végétale. Quelques-unes que je fis alors sur la germination des graines de légumineuses ont trouvé place dans an ouvrage publié trente ans plus tard; celles sur le gui ont servi au mémoire que l'Institut accueillit en 1802 parmi ceux des savants étrangers ; celles sur la N^maspore orangée furent accueillies par la Société philomathique et publiées ensuite dans le Journal de Physique. Elles contenaient des faits vrais, mais j'en tirais une conclusion fausse ; heureusement pour moi, j'ai été le premier à le reconnaître et à le dire [Flore fr., vol. Il, page 302). Je découvris pendant cet été la réticulaire rose, dont j'envoyai la description à Bron* gniart qui la fit insérer dans le Bulletin philomathique. Oserai-je dans ce récit tout familier, et qui ne sera probablement lu de personne, raconter dans quelle bizarre circonstance je fis cette première découverte de ma vie? Il y a dans le Jura des espèces de couloirs en planches dirigés verticalement, par lesquels on fait descendre les troncs coupés sur les sommités. Étant au haut d'une montagne, j'imaginai, pour descendre dans le Val-de-Travers, de me laisser glisser dans l'un de ces couloirs comme d'une montagne russe. En route j'aperçus sur une branche un objet rose à moi inconnu; tout en glissant je coupai la branche et j'arrivai au bas, possesseur de mon nouveau champignon, mais à peu près mis à nu par le frottement de mes habits contre les parois du couloir. J'eus gi-and'honte d'entrer ainsi dans Motiers, mais je conservai précieusement ma branche. Elle portait la première plante que j'aie découverte !

Ce fut encore pendant cet été d'activité et de loisir que je commençai à méditer sur l'ensemble de la science. J'en

savais assez pour m'apercevoir du vide des livres élémentaires qu'on avait alors sur la botanique, et je conçus L'idée d'en préparer un. J'en traçai le plan, j'eu écrivis même quelques chapitres, mais heureusement je sentais trop ce qui me manquait pour vouloir rien précipiter. Quelques morceaux de ces premiers essais se sont retrouvés dans la Théorie élémentaire et le traité d^Organographie, Je n'avais que dix-huit ans et je savais bien peu de botanique, mais le peu que je savais je l'avais appris dans la nature, par moimême, non dans les livres, et par conséquent je le savais avec précision. De: cette même époque datent mes premières observations, encore confuses, il est vrai, mais cependant exactes, sur le rôle que les avortements et les soudures jouent dans l'organisation végétale. C'est la simple observation des faits qui m'y conduisait et je ne me doutais guère alors que ces faits, isolés et incohérents, deviendraient un jour un corps de doctrine. Ce fut aussi pendant cet été et l'hiver suivant que je m'occupai d'expériences sur la marche de la sève dans les lichens, travail qui me donna beaucoup de peine et ne m'a pas conduit à de grands résultats. Je le présentai à la Société d'histoire naturelle de Genève, qui voulut bien encourager mes jeunes efforts en m admettant parmi ses membres ; je le fis imprimer dans le Journal de Physique (1798) et il y est resté oublié. C'est peut-être ce qui pouvait lui arriver de mieux. Je suis mécontent de ce travail et je ne puis cependant dissimuler qu'alors je le trouvai bien, et que la plupart de ceux qui en eurent connaissance l'approuvèrent et conçurent une idée favorable de ma capacité. Le sujet était trop difficile, mais cela même prévenait peut-être en faveur de ma jeunesse, ou du moins faisait excuser beaucoup d'imperfections.

Toutes mes heures de délassement se passaient chez M™« de Luze et je ne saurais exprimer combien de charmes ma liaison avec elle a répandu sur cette partie de ma vie. Elle avait alors vingt-quatre ans, son esprit était omé^

sa conversation agréable ; elle recevait habituellement chez elle les femmes les'plus aimables de Neuchâtel, et j'y ai fait plusieurs relations que j'ai pu toute ma vie regarder comme des relations d'amitié. MP^ de Luze avait pour moi des sentiments affectueux et purs, que je méritais, car les miens étaient semblables, ou s'il s'y mêlait quelque portion de galanterie, j'ose dire que c'était à mon insu et sans aucun but que celui de plaire. C'est à cette relation que j'ai dû de conserver le goût de la littérature tout en m'occupant de sciences, et de prendre quelque usage du monde tout en vivant à la campagne. M^ies Delor et Dardelle, deux amies de Mï»e de Luze passèrent une partie de l'été chez elle ; toutes mes soirées leur étaient consacrées. Nous lisions, nous causions, quelquefois nous faisions des vers ou de petites compositions. C'était alors la vogue des romans de M™© Radcliflfe ; nous fîmes ensemble le défi d'imiter son style. Nous tirâmes au sort des sujets de compositions, et je me rap* pelle, après trente ans, la grâce avec laquelle W^^ Rose Dardelle décrivit la Nuit, qui lui était échue en partage. Son morceau n'était pas du RadcliflFe, mais c'était beaucoup mieux. J'eus à décrire le coucher du soleil et je plaçai le siège de mon récit sur les bords du lac de Sylant, que je venais de visiter.

Heureux temps de ma vie où tout me souriait, où aucune inquiétude n'altérait mes jouissances, où je ne connaissais ni chagrin, ni soucis,' ni injustices ! Cependant, tout en jouissant vivement de ce bonheur, je sentais qu'il ne pouvait être durable et que je me devais à moi-même et, je le croyais aussi, à la société, de poursuivre une carrière.

Ce fut pendant le même été que je fis connaissance avec M. de Chailliet, de Neuchâtel, ancien militaire, qui s'était voué à l'étude de la botanique suisse avec un succès d'autant plus remarquable qu'il le devait tout à lui-même. H me donna des directions, des encouragements et des conseils utiles ; il continua dès lors à m'envoyer tous les objets qu'il

découvrait et m'a rendu des services essentiels lorsque je me suis occupé des cryptogames de la Flore française. Ma reconnaissance s'est exprimée en lui dédiant un genre de plantes qui est devenu le type d'une nouvelle famille et qui, je l'espère, consacrera pour toujours le nom de cet excellent homme, digne ami de ma jeunesse. Plus tard j'ai rédigé (1840) son éloge pour la Société des sciences naturelles de Neuchâtel *.

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