DÉPART POUR PARIS
Au mois de mars 1798 il parut que c'en était fait de l'indépendance de Genève. Je sentis alors que je ne pouvais y avoir une carrière et qu'il me fallait chercher ailleurs une position. Je me décidai à aller à l'étranger étudier la médecine, tout en suivant la botaiiique, afin de me donner une double chance : ou de me vouer aux sciences si j'y réussissais, ou de me consacrer à la médecine si je ne pouvais me faire un sort dans la carrière de l'histoire naturelle. J'hésitai un moment entre Gœttingue et Paris ; l'ignorance de la langue allemande et les relations que j'avais déjà à Paris me décidèrent en faveur de cette capitale. J'allai à Champagne communiquer mon projet, à mon père et lui demander la permission de l'exécuter. Il me l'accorda sans hésiter, et dès le lendemain je quittai mes parents pour entreprendre un voyage qui devait être long et décider de ma vie.
Mon père m'accompagna jusqu'à Orbe. Il m'embrassa en pleurant et en me donnant sa bénédiction. Je vois encore la place où je reçus cet adieu, que la gravité des circonstances rendait bien douloureux. Ma patrie semblait perdue; je quittais un père et une mère avancés en âge ; je savais leur fortune très-réduite ; j'allais dans un pays nouveau^ où j'étais encore presque étranger, tenter une nouvelle existence! Mon père calculait toutes les chances. Pour moi, jeune et insouciant, doué d'un caractère ardent, je m'affligeais de sa douleur, mais j'étais plein de confiance dans un avenir dont je ne me faisais cependant aucune idée '. Je puis citer ici
' Mon grand-père, le syndic de Candolle^ était alors âgé de soixante-deux ans. C'était un homme d'une taille élevée, naturellement grave, et auquel rexercice de fonctions publiques dans un temps agité avait donné quelque chose d'imposant U montrait peu ses sentiments, qui étaient cependant trèsvi&, et dans la séparation qui vient d'être racontée, il se fit violence pour ne pas en témoigner davantage. De retour chez lui, il écrivit au-dessous
5i LIVRE PREMIER.
une preuve curieuse du degré auquel je poussais l'insouciance sur l'argent. Je savais que mon père avait perdu la moitié de sa fortune et que son frère, dont nous étions les héritiers naturels, car il n'avait pas d'enfants, l'avait perdue tout entière. Mon père ine voyant partir, peut-être pour longtemps, voulut me donner connaissance de sa position et me remit un inventaire de sa fortune sous un pli cacheté. Je le reçus par déférence et ne pensai pas à l'ouvrir. Je l'ai retrouvé, cacheté, en 1820, parmi mes papiers, lorsqu'à la mort de mon père je fus appelé à soigner mes propres affaires. Je revins à Genève préparer sur-le-champ mon départ; la république était à l'agonie et chacun s'arrangeait pour que sa chute lui fît le moins de mal possible. On offiît à tous les étudiants en droit de les recevoir avocats sans examen, afin de les dispenser des formalités qu'exigeaient alors les lois françaises. Je refusai et ne pris que le diplôme de maître es arts qui m'était acquis de droit par mes examens imtérieurs, et que je crus pouvoir m' être utile un jour dans quelque école étrangère. Le 25 mars 1798 je quittai Genève, un mois à peu près avant sa réunion à la France, et je m'acheminai vers Paris.
d'un portrait d(Mnon père que j'ai retrouvé : « Souviens-toi, mon cher Py- € rame^ du 19 mars 1798, à cinq heures et demie du matin, et de la main « de la croisée du chemin de Romainmotiers au-dessus d'Orbe ; ce fut là € que je me séparai de toi, et que je te pressai contre mon sein, que les « larmes de la tendresse et de la douleur sillonnèrent mes joues et que « mon cœur se brisa quand je t'eus perdu de vue. Mon fils, mon cher fils, « si notre séparation est étemelle, rappelle-toi ce lieu, et quand tu y passe- « ras, arréte-toi, et laisse tomber une larme en mémoire du plus tendre des « pères. » Veut-on savoir ce qui le touchait en pensant à son fils : il aTsIt écrit au-dessus du même portrait : « Ébauche bien imparfaite de mon Py*
« rame mais mon imagination sait suppléer au défaut de ressemblance,
« et retrouver dans cette esquisse Tempreinte de sa belle àme, de son ca- « ractère d'honnêteté et de candeur, de sa modestie, qualités plus chères à « mon cœur que son esprit et ses lumières.» (Alph. de C.)
Jeunesse. — Séjour à Paris. — 1798 à 1808.