COMMENCEMENT DE MON SÉJOUR A PARIS
Mon arrivée à Paris ne ressemblait pas à celle que j'y avais faite dix-huit mois auparavant. Ce n'était plus un simple voyage d'agrément et d'instruction vague ; c'était un état, peut-être une patrie que je venais chercher. Ce n'était plus avec deux amis d'enfance; c'était seul que je venais tenter une nouvelle carrière. Cette dernière circonstance fut bien vite atténuée, parce que je trouvai à Paris mon oncle de CandoUe-Boissier et sa femme que j'aimais fort l'un et l'autre, et que l'accueil aimable des personnes avec lesquelles j'avais formé quelques relations dans mou premier voyage me fit bien vite oublier ma qualité d'étranger.
A peine débarqué je courus chez mon ancien protecteur, M. de Dolomieu. Je le trouvai occupé de grands préparatifs de départ. * Ah! me dit-il, que n'êtes- vous arrivé plus
* tôt, je vous aurais emmené avec moi ! Du reste il est en-
* core temps ^t si vous voulez partir demain Mais, lui
* dis-je, pour quel voyage ? Je ne puis vous dire ni où
* nous allons, ni pour combien de temps, ni dans quel but; « mais je puis vous attester seulement qu'il y a de la gloire
* et de l'instruction à acquérir et que vous ne me quitte-
* riez pas. Pensez-y et revenez me voir. »
Je sortis fort ébahi d'une proposition si brusque, et
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au bout de quelques heures j'appris le secret de la comédie, que M. de Dolomieu n'avait pu me dire parce qu'il avait promis le silence, mais que disaient tous ceux qui en avaient entendu parler dans le public. Il s'agissait de partir pour l'Egypte. Mon camarade d'étude Ernest Coquebert, de Montbret, était du voyage. D y avait en effet de l'honneur et de la science à acquérir, et peut-être si je fusse arrivé quinze jours plus tôt en eussé-je été bien tenté; mais il était impossible de me décider et surtout de décider mon père si rapidement. J'y renonçai sur-le-champ ; j'allai dès le soir même remercier M. de Dolomieu de son offre et lui présenter pour son heureux voyage des vœux qui, quoique bien sincères, n'ont pas été exaucés.
Je restai quelques jours logé à la rue de RicheUeu, dans l'hôtel où était mon oncle, et je profitai de ce temps pour voir toutes mes relations. Mais je sentis bien vite que je perdais mon temps et je me décidai à venir me placer près du Jardin des plantes. U n'y avait alors dans ce quartier aucun hôtel garni pour les étudiauts, et après avoir beaucoup cherché je me logeai à la rue Copeau, dans une pension d'infirmes et autres ; c'était son titre ; il est vrai que j'étais à moi seul tous les autres. Je n'avais qu'une mauvaise chambre et j'étais entouré de vieilles femmes décrépites et de vieillards dans l'enfance. Ce séjour n'était rien moins que gai, mais j'avais un tel désir d'être près du Jardin que je n'hésitai pas. Je me fis inscrire comme élève à l'École de santé, je commençai quelques cours de médecine, et entraîné par les étudiants genevois, je fréquentai les hôpitaux, mais la vue des malades m'inspirait une tristesse si profonde et je me sentais si peu de goût pour la pratique de la médecine que je n'étais pas fort assidu. Quand je témoignais à mes camarades d'étude mon horreur pour ce genre de vie et l'espèce de malheur que je ressentais à voir toujours souffrir, ils ne faisaient que m'en éloigner davantage en me disant que je nCy accoutumerais. H m'est
resté de cet essai de la médecine quelques connaissances qui m'ont été utiles et de plus un sentiment bizarre, mais qui a eu sa douceur. Chaque fois qu'il m'est arrivé de faire une faute sur le nom ou la classification d'une plante, je me surprenais me disant à moi-même : grâce au ciel^ ce nest qu^une plante mal nommée; si j'avais été médecin f aurais peut-être tué un enfant ou un père de famille! Mais je reviens au temps de ces mélancoliques études.
Dès que j'étais libre ou trop ennuyé de ces travaux je m'échappais au Jardin. Là je retrouvais les études de mon choix et un véritable bonheur. Je n'y connaissais personne, mais je suivais tous les cours avec passion : la zoologie enseignée par Lacépède, Lamarck et Cuvier ; la minéralogie par Haiiy ; cependant je ne suivais point ceux de botanique qui ne répondaient pas à l'idée que je me faisais de cette science. J'allais à l'École botanique, j'examinais les plantes, je les décrivais, et je passais souvent ainsi la journée entière sur un arrosoir, occupé à prendre des notes sur ce qui frappait mon attention. Presque aucun des habitants du Jardin ne savait mon nom, mais mou assiduité au travail les avait tous frappés et intéressés en ma faveur. Longtemps après, à une époque où j'y étais connu et comme établi, ils me rappelaient ce temps de ma vie où les jardiniers ne me désignaient que sous le nom An jeune homme à V arrosoir *.
Je retournai voir M. de Lamarck, que j'avais connu comme par ruse dans mon précédent voyage. Il m'oflfrit de travailler à quelques articles pour son Dictionnaire encyclopédique. Je vis dans cette offre une occasion de consulter son herbier, sa bibliothèque et surtout leur propriétaire; j'acceptai et je rédigeai alors les articles : Paspalum, Parthenium, Parnassia, Peziza, Lepidium, Paronychia et quelques autres qui, restés parmi les papiers de M. de Lamarck, ont depuis
t Ces sentiments de bonheur à s'occaper de botanique et d'horreur pour les visites aux hôpitaux sont exprimés avec vivacité dans les lettres que l'auteur écrivait alors. Voir les Pièces jmUJUuUives, n* xi. (Âlph. de G.)
(en 1804) été publiés à mon insu et auraient mérité d'être revus. Quelques fautes assez graves y étaient restées ; excusables sans doute pour l'âge où je fis ce travail, qui n'était pas même terminé, elles ne l'étaient plus au moment où M. Poiret les publia sans m'en prévenir. Les plus graves de ces fautes sont : !<> d'avoir décrit sous le nom de Lepidium verrucosum une espèce (réellement nouvelle) sans faire attention que les verrues étaient dues à la présence d'un llredo parasite, faute que M. Desvaux a depuis relevée avec raison ; 2^ d'avoir décrit sous le nom de Paronychia quelques espèces qui n'appartenaient pas à ce genre difficile, faute que j'ai été le premier à corriger, après trente ans, dans le troisième volume du Prodromus.
Le travail sm- le genre Lepidium me procura l'occasion d'établir un genre nouveau qui a été sanctionné par les botanistes. Je remarquai que le Lepidium didymum et une autre espèce nouvelle ne pouvaient faire partie du vrai genre Lepidium, et j'en créai un nouveau que je fus heureux de dédier à mon maître et mon ami M. Senebier. Je présentai ce mémoire à la Société d'histoire naturelle de Paris, qui l'inséra dans ses Mémoires et qui me reçut moir même au nombre de ses correspondants. J'avais dix-neuf ans!
Ce premier succès me servit d'encouragement; mais je ne tardai pas à m'apercevoir que mon travail chez M. de Lamarck m'était peu utile. Ce savant était alors absorbé par ses écrits contre la chimie moderne et par ses hypothèses relatives à l'action de la lune sur l'atmosphère. Quand je l'interrogeais sur la botanique il me répondait par de la chimie ou de la météorologie qu'il savait à peine. Je cessai donc peu à peu d'aller le voir.
Cependant ma manière de vivre avait changé; un andmi camarade de pension, Michel Loubier, était venu me join- (h-e, aussi bien qu'un jeune homme, J.-L. Odier, fils du docteur qui m'avait sauvé la vie. Odier était plus jeune que moi
de trois ans et son père me le recommandait. Je quittai mon hôtel d'infirmes et nous primes ensemble dans la même rue un petit appartement au coin de la rue de la Clef. L'hôte, qui se nommait Bertrand, m'assura avoir connu très-bien mon père, pendant un séjour qu'il avait fait à Genève en 1785; je me réjouissais de cette circonstance, mais sait-on jamais si on a tort ou raison de se réjouir, je découvris ensuite que la relation de mon père avec ce Bertrand avait été de lui avoir prononcé, comme premier magistrat, une sentence qui le condamnait à la marque! U parait que Bertrand voulut s'en venger, car il n'y eut sorte de voleries et de mauvais procédés qu'il ne nous ait fait éprouver, au point que sa femme, chargée de faire nos chambres, volait les draps de nos lits que le mari nous faisait payer ensuite.
Ces petits incidents qui se renouvelèrent presque tout l'été n'altérèrent ni notre bonne humeur ni notre goût pour le travail. Odier était plein d'ardeur pour les études médicales, mais tout son talent semblait comme arrêté par une circonstance bizarre. Son admiration pour son père était telle qu'il ne se permettait pas de douter, de réfléchir sur une opinion quelconque émise par lui, et lorsqu'il m'arrivait de lui opposer quelques objections, il entrait dans une véritable fureur; je ne savais si je devais admirer cet amour filial ou rire de cette confiance exagérée. Le souvenir d'Odier n'a pas peu influé dans la suite pour m'engager à laisser à mon fils la liberté la plus complète dans ses opinions. Odier me quitta en octobre pour retourner à Genève et prit en route, par son imprudence, une fièvre qui le conduisit au tombeau à l'âge de dix-huit ans.
j\Iich^l (que nous appelions toujours de ce nom seul, parce que des raisons, qu'il disait politiques, l'obligeaient alors à se cacher), Michel, dis-je, était un bon et franc étourdi, qui partageait son temps entre le jeu au Palais- Royal et les petits services que je pouvais réclamer de lui.
C'était lui qui soiguait notre petit ménage, qui copiait mes notes et mes articles de botanique, qui séchait mes plantes et me laissait ainsi le temps parfaitement libre pour le travail réel, n revenait quelquefois avec de grosses sommes qu'il avait gagnées dans les maisons de jeu, et se moquait de moi lorsque je l'engageais à ne pas les reperdre, ce qui ne manquait pas d'arriver, sans prendre sur sa bonne humeur. Cet exemple ne me tenta point alors, mais un an plus tard je me laissai entraîner par Aubert à aller avec lui dans ces antres de jeu. Nous y perdîmes en moins d'un quart d'heure tout ce que nous avions amassé et emporté avec nous, qui se montait à une trentaine de louis, sonune alors très-grande pour moi. Nous nous retirâmes tout penauds de notre mésaventure et surtout honteux de notre bêtise. La cure fut complète, et le bonheur que j'ai eu de commencer par perdre m'a sauvé pour toujours d'une passion funeste. Je reviens à mon séjour à la rue Copeau.
«Tétais alors dans la ferveur de la physiologie v^étale et je faisais assez d'expériences à ce sujet J'avais imaginé et fait exécuter un appareil au moyen duquel je pouvais apprécier l'influence des dififérents gaz sur les racines des plantes vivantes. J'avais obtenu quelques résultats qui me semblaient curieux, mais n'ayant pu les varier et répéter suffisamment, je n'en ai jamais tiré aucun parti, et il est probable que je n'en ferai rien, car le temps me gagne et je vois à peine devant moi celui qui me serait nécessaire pour terminer mes principales entreprises. Je fus alors détounié de ces recherches par une circonstance qui a probablement décidé ma carrière et que je dois par conséquent menti<mner en détail.