LES SATRAPES
Conte fait en iSliy au lever du soleil^ en voyageant entre Bri4mde et Saint- FlourK
On lit Abus maint savant auteur Qu'un certain roi de Perse ayant quitté le trône Sans disposer de sa couronne Et sans laisser de successeur, Tous les satrapes d'importance Qui par leur rang, leurs exploits, leur naissance, Â ce grade suprême avaient de justes droits, Ne sachant pas comment fixer leur choix. Convinrent entre eux tous d'une méthode unique. Assez fausse, il est vrai, mais qui prit grand &yeur Chez un peuple plus qu'hérétique.
Et du soleil fervent adorateur.
11 fut conclu qu'en certaine journée Celui d'eux qui pourrait montrer à l'assemblée Du soleil le premier rayon.
Sur ses rivaux obtiendrait la couronne.
Tout comme si de sa personne Le dieu lui-même eût fait l'élection.
Au jour nommé le peuple des satrapes, (Car il est du peuple partout :
Il en est chez les grands, chez les jrois, chez les papes, Chez les savants et chez les gens de goût). Le peuple des satrapes, dis-je, Au lieu du rendez-vous avant l'aube rendu. Tourné vers l'orient, œil fixe, cou tendu. Au risque d'y prendre un vertige.
Et non sans quelque émotion, Contemplait sans broncher la place fortunée Où le soleil, par son premier rayon.
Devait fixer sa destinée.
* Cette pièce de vers, une des meilleures que mon père ait faites, pour le tond et pour la forme, a déjà été imprimée à la suite de son éloge par M. de Martios (Munich, 1841), et par Dunal (MontpelUer, 1842). (Alph. de C.)
Un seul d'entr*eux regardait le couchant Tournant le dos à Taube matinale.
Il est fou, disait-on, quelle erreur sans égale !
Se fiatte-t-il apparemment Que pour lui le soleil sejéve à l'occident?
Cependant du sein d'Âmphitrite
Le soleil sort avec lenteur ;
Soudain sa première lueur Sur les monts opposés se projette au plus vite.
Alors le satrape fûté Qui seul tournait le dos à l'assemblée, Le voit, le montre à la tourbe étonnée ! On rend justice à sa sagacité.
Du vrai génie ordinaire apanage ;
Aussitôt on lui rend hommage.
Et de la Perse il est proclamé roi.
Que ce récit soit pure fantaisie,
Ou qu'il mérite entière foi.
C'est ce dont peu je me soucie.
L'histoire de l'antiquité N'est peut-être après tout que fable convenue :
En a-t-elle moins mérité
D'être par tous pays connue ?
Que je rencontre un sens ou moral ou piquant Dans un récit d'ailleurs tant soit peu vraisemblable.
Je le reçois pour véritable;
Le reste m'est indifférent.
Pourvu qu'elle soit agréable
Je ne crains point la fiction :
Je n'imite jamais gens de ma connaissance Qui coupent sans remords une narration.
Pour adresser au conteur en souffrance
L'impertinente question, C'est-il bien vrai, Monsieur, en conscience ?
Je réserve ma défiance
Pour les romans trop langoureux.
Pour les auteurs pétris de sufQsance,
Ou pour les parleurs ennuyeux.
L*histoire du satrape est à mes yeux fort sage. Car j'y vois la fidèle image Du sort parmi nous apprêté Aux amants de la vérité.
Vérité ! pour te voir, il faut plus qu'on ne pense
Craindre les préjugés que Ton suce en naissant, Se défier de l'apparence
Et retourner le dos au vulgaire ignorant.