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LIAISON AVEC MM. DESFONTAINES ET L'HÉRITIEB

Le botaniste L'Héritier avait engagé Redouté, le fameux peintre de fleurs, à dessiner un grand nombre de* plantes

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grasses, attendu qu'on ne peut les conserver dans les herbiers. Plus tard, Redouté ayant eu l'idée de publiw les dessins qu'il avait faits, s'adressa à M. Desfontaines pour trouver un botaniste propre à ce genre de travail. Desfontaines, professeur au Jardin des plantes, quî me voyait presque tout le jour occupé à examiner et à décrire les plantes du jardin, et qui de temps en temps m'encourageait par quelques mots obligeants, vint un jour me proposer ce travail. Je connaissais à peine quelques plantes grasses et je crus vraiment que cette proposition était une plaisanterie. Quand je vis qu'elle tétait sérieuse je m'excusai sur mon ignorance: won, me dit M. Desfontaines, vous verrez que ce n'est pas si difficile que vous le croyez; vous viendrez tramller chez moi et je vous guiderai. A ces mots mes scrupules furent levés, plutôt ils disparurent devant l'espérance d'être admis dans l'intimité d'un botaniste dont la bonté me charmait et qui était alors à l'époque brillante de sa carrière. D publiait la Flore atlantique et venait de découvrir la distinction anatomique des deux grandes classes de végétaux. J'acceptai. Quand j'écrivis ce beau plan à mon père il me fit une mercuriale sur ma présomption, mais cependant je voyais percer dans sa lettre le bout d'oreille paternelle, et il est clair qu'il n'était pas fâché qu'on me crût digne de ce travail M. de Chaillet, qui m'aimait avec une vraie tendresse, ne cessait de me dire que je perdais ma carrière en m'aventurant si jeune à un ouvrage pareil. H avait raison en apparence, car je n'a- (rais pn5^ vingt ans, et pourtant l'afiaire a tourné tout au-

ÈDicnt* Cet ouvrage ma fait plus de réputation qu'il ne lit et m'a procuré plus d'instruction qu'il ne semblait

iroir le faire*

succès de YHiaîoire a plantes grasses a beaucoup

l>eauté des planches usinées par le premier pein-

^€t imprimées eu couleur par un procédé alors

L'imi pûpLJ a Bnlliard avait le premier

6S LIVRR SECOND.

imprimé des planches en couleurs. Il se servait pour cda du procédé employé pour les toiles peintes, c'est-à-dire qu'il avait autant de planches que de couleurs différentes. Redouté a fait exécuter l'impression en couleur avec une seule planche, semblable à celle qu'on emploie pour l'impression en noir. Les Plantes grasses ont en effet précédé de plusieurs années les grands ouvrages de Ventenat et les autres publications de Redouté. On me sut quelque gré de ce que l'ouvrage s'annonçait comiçe une monographie, ce qui était encore une sorte de nouveauté, et il faut le dire, le public, en le voyant paraître graduellement, escompta pour ainsi dire d'avance l'estime qu'il aurait dû accorder plus tard.

Quant à l'instruction que j'en ai retirée, elle a été considérable. Je me mis immédiatement à décrire avec soin toutes les plantes grasses que je rencontrais, et cette espèce de mission spéciale me fit ouviîr tous les jardins publics et particuliers. L'idée de faire une monographie excita mon esprit sur tout ce qui se rattache à ce genre de travail et m'en fit sentir l'importance. Je profitai bien vite des ofires de M. Desfontaines et j'allai travailler chez lui : je consultais son herbier, sa bibliothèque et je causais avec lui. n me prit en amitié, et cette amitié, qui a duré jusqu'à sa mort, a été l'une des plus douces et des plus honorables liaisons de ma vie. Desfontaines a été pour moi un maître indulgent, un protecteur actif, un véritable père pendant toute la durée de ma carrière. Je F ai aimé comme un fils, et j'aurai souvent à reparler do lui si je continue à écrire ces mémoires.

Ce fut encore à ce travail sur les plantes grasses que je dus ma liaison avec M. L'Héritier. Celui-ci était un ancien conseiller à la Cour des aides, jadis puissamment riche et qui avait cultivé la botanique en amateur exact et en bibliomane passionné. Presque ruiné par la révolution, il aviût pris une place de premier commis au ministère de la justice

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et avait renoncé à tout travail botanique. Il m'offrit l'usage de sa bibliothèque, la plus vaste qui existât alors à Paris. J'y allais tous les décadis passer la. matinée, parce que c'était le seul jour où il put disposer de son temps. Il me recevait avec complaisance, me faisait connaître la bibliographie botanique et me donnait l'occasion d'acquérir bien des connaissances nouvelles pour moi. C'était un homme sec, froid en apparence, passionné en réalité , acre et sarcastique dans la conversation, livré avec une sorte de complaisance aux petites intrigues, ennemi déclaré de Jussieu, dé Lamarck et même des méthodes nouvelles, mais il eut toujours pour moi des bontés qui excitèrent ma reconnaissance. Un horrible assassinat me priva quelques années plus tard (1800) de cet appui.

Ce fut pendant le même été de 1798, que j'eus occasion d'assister à la singulière cérémonie dans laquelle le Directoire, voulant imiter les triomphes des Romains, fit rassembler au Jardin des plantes tous les monuments des conquêtes d'Italie et les fit conduire au Champ-de-Mars par un cortège immense, composé d'un grand nombre d'artistes, de savants et d'élèves. J'y étais à ce dernier titre. Nous mîmes plus de six heures à cette marche triomphale, lente et embarrassée. On était alors si accoutumé aux choses extraordinaires que cette cérémonie me fit moins d'impression au moment même qu'elle ne m'en a fait depuis par le souvenir.

§ 3. RELATIONS AVEC LA FAMILLE DELEt^SERT.

Les relations que j'ai formées avec la famille Delessert ont eu la plus grande et la plus heureuse influence sur mon sort J'en ai déjà dit quelques mots dans le livre précédent, mais ils ne peuvent suffire pour exprimer la part d'affection que je lui ai vouée. Cette excellente famille, originaire comme moi de la partie française et protestante de la Suisse, était, à mon arrivée, sous le patronage moral de la

respectable madame Delessert, née Bois-de-la-Tour, celle à laquelle les lettres de Rousseau sur la botanique ont été adressées. J'y trouvais aussi M™® Gautier, sa fille, pour laquelle ces lettres avaient été écrites, Alexandre et François, frères de M.^^ Gautier, qui avaient été mes camarades de collège à Genève, et surtout Benjamin, leur frère aine, avec lequel j'ai contracté la liaison la plus intime. L'ancienne amie de Rousseau, de Franklin et de plusieurs hommes de choix, voulut bien m'accorder quelque part dans sa bienveillance, et le souvenir de sa bonté pour moi reste profondément gravé dans mon cœur. M™^ Gautier me recevait avec une bonté parfaite qui ne §'est jamais démentie. Mes anciens camarades m'accueillaient avec bienveillance, mais celui des frères que je connaissais le moins fut celui avec lequel je me Uai le plus étroitement.

Benjamin, l'aîné de la famille, était déjà le chef de la maison de commerce. Son abord était, surtout à cette époque, froid et réservé à cause de sa modestie et d'une certaine timidité. J'avais conçu très-vite pour lui un sentiment mêlé d'afiection et de déférence, soit par l'effet de son caractère, soit parce qu'il avait quelques années de plus que moi, et qu'à l'âge où j'étais alors cette différence est sensible. Un jour M.^^ Gautier me dit, en parlant je ne sais de quoi : Vous qui êtes le meilleur ami de mon. frère Betgamin, etc. Ce mot me frappa comme une révélation, j'eus peine à retenir des larmes de joie ; je ne pus fermer Fœil de la nuit, la passant tout entière à repasser dans mon souvenir les circonstances qui pouvaient me faire admettre ce mot comme une réalité. J'y parvins, j'en suis resté persuadé, mais, on comprend par là quelle était la réserve extérieure de cet homme, doué cependant d'un cœur chaud et aimant Occupé principalement de commerce, il y réunissait des goûts analogues aux miens : il avait aimé la botanique et continuait à s'en occuper dans ses rares heures de loisir. Ce goût conunença à nous lier et reprit avec mci

une nouvelle ardeur. Je travaillais souvent avec Delessert dans son herbier, à une époque où je n'en avais pas moimême un suffisant. Je me rappelle avec délices un temps de ma jeunesse où je venais deux ou trois fois par semaine, de mon domicile lointain, passer la soirée chez W^^ Gautier, avec Benjamin et François. On apportait des paquets d'herbier, que Benjamin et moi examinions, tandis que son frère et sa sœur s'occupaient de quelque lecture : tantôt ils nous interrompaient pour nous communiquer un passage intéressant, tantôt nous les appelions pour leur faire voir quelque plante remarquable. Ces soirées se prolongeaient souvent dans la nuit, et alors je restais à coucher dans cette maison hospitalière, et le lendemain de bonne heure je retournais au Jardin des plantes. Je compte ces soirées, je dirai presque ces nuits consacrées au travail et à l'amitié dans nombre de mes meilleurs souvenirs.

Bientôt d'autres idées communes vinrent consolider mes liaisons avec Benjamin. Nous avons conçu et organisé ensemble la Société philanthropique, puis contribué à fonder celle d'encouragement. Une telle sympathie existait dans nos sentiments que sur la plupart des sujets nous nous trouvions du même avis sans nous être entendus. Sur la politique même, cette pierre d'achoppement de tant de personnes, nous nous trouvions presque toujours d'accord.

La famille Delessert, dont tous les individus sont ou ont été pour moi des amis plus ou moins intimes, est une de celles qui jouissent à Paris de la considération la plus complète. Dans une foule d'occasions, à l'époque de ma jeunesse, il suffisait qu'on sût que j'y étais admis pour trouver ailleurs un accueil honorable. Placé comme je l'étais, je ne pouvais témoigner ma reconnaissance que par des sentiments amicaux , et je l'ai toujours fait du fond du cœur. J'ai eu cependant plus tard le plaisir d'avoir suggéré à l'Académie des sciences l'idée de nommer Benjamin à l'une

des places d'associés libres, lorsque ces places furent créées, et je dirai bientôt comment j'ai consacré son nom dans la botanique.

La maison Delessert est une de celles où j'ai fait le plus de connaissances agréables ou honorables ; telles sont la famille Grivel, voisine des Delessert à la ville et à la campagne, la famille Pelet de la Lozère, M°^® de Lavoisier et plus tard M. de Rumford, M. Gamier, le traducteur de Smith, alors sénateur, ensuite pair de France, M. de la Rochefoucauld-Liancourt, M. de Gérando, avec lequel j'ai contracté une liaison amicale, MM. Félix Faucon, Portalis, Crettet, et plusieurs autres membres des diverses assemblées politiques, MM. Morellet, Dupont de Nemours et quelques autres économistes ou littérateurs distingués. On conçoit sans peine combien de pareilles relations étaient précieuses pour un jeune homme de vingt à vingt-deux ans, et comment leur charme et leur influence se sont prolongés jusqu'à la fin de ma vie.

Le laps des années a bien changé la face de cette excellente famille où j'ai cependant trouvé toujours le même accueil et la même amitié. J'ai vu disparaître M. Delessert père, que j'ai connu seulement dans sa vieillesse; sa fenune, que j'ai pleurée comme une seconde mère; M. Gautier, que je n'ai guère connu que déjà assez malade; M™^ Laure, femme de mon ami Benjamin , qui voulait bien m'accorder une part des mêmes sentiments que son mari; enfin M™« Gautier, elle-même, a été enlevée à l'amitié de sa famille et j'ose ajouter à la mienne. En compensation de ces pertes j'ai vu Gabriel, le cadet des frères, que j'avais connu enfant, arriver à l'âge d'homme et au rang de préfet de police; Sophie, qui venait de naître lors de ma première visite dans la maison, devenir une aimable et excellente mère de famille; enfin, M™® Gabriel, femme spirituelle et gracieuse, a bien voulu m'accorder aussi, à l'exemple de ses proches, quelque part dans sa bienveillance. Je vois des enfants, des

petits-enfants de mes amis, qui me connaissent peu, mais pour lesquels je ressens déjà de l'intérêt. Je compte cinq générations de cette famille que j'ai connues; c'est le terme extrême auquel il m'a été donné d'atteindre dans toutes les familles avec lesquelles j'ai été lié.

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