‹ MemoiresChapitre 14 sur 117 · HERBORISATION A FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

HERBORISATION A FONTAINEBLEAU

Pendant l'été de 1798 je fis ma première herborisation à Fontainebleau. Elle a eu trop d'influence sur mon sort pour ne pas la mentionner spécialement. Brongniart\ que je connaissais un peu depuis mon premier voyage à Paris, me proposa cette partie, et je l'acceptai avec joie, Ses compagnons étaient Cuvier, Duméril, devenus dans la suite mes amis; Dejean, alors jeune entomologiste, aujourd'hui habile naturaliste et pair de France; Bonnard, aujourd'hui ingénieur des mines ; Cressac, dès lors membre de la Chambre des députés, et quelques autres moins connus. Brongniart était le chef de la bande. Chaque matin nous partions de Fontainebleau sous ses ordres ; nous parcourions la forêt méthodiquement, guidés par les cartes des chasses et obéissant aux coups de sifflet de notre directeur suprême. Nous attaquions à la fois toutes les branches de l'histoire naturelle. Duméril et Dejean couraient les insectes; Bonnard et moi, les plantes; Cressac, les oiseaux; Brongniart recueillait des minéraux, etc., etc. Pendant huit jours nous explorâmes gaiement et utilement cette belle forêt : j'appris à y connaître plusieurs plantes, et, ce qui valait beaucoup mieux, plusieurs hommes rares. J'étais parti pour cette course petit étudiant, ignoré et isolé; j'en revins ayant entendu des hommes distingués raisonner sur leurs études, et j'avais gagné quelque chose de leur amitié. Je les avais vus observer la nature et j'avais ainsi appris d'eux

« Alexandre Brongniart , le célèbre minéralogiste , père du botaniste actuel. , (Alph. de C.)

pratiquement l'art difficile de l'observation. Rien n'avait été perdu pour moi, ni l'herborisation, ni la conversation, et c'est encore aujourd'hui à cette course que je suis tenté de rapporter ma vie scientifique. Aussi ai-je toujours conservé un attachement particulier pour cette antique forêt de Fontainebleau, et jamais je ne la traverse sans éprouver une véritable émotion de souvenir et de reconnaissance.

§ 5. COURSE EN NORiVLVNDIE.

Dans l'automne de cette année j'allai, avec Odier et Michel, faire un petit voyage en Normandie pour voir l'aspect de la mer, et prendre une idée des plantes marines. Je fis connaissance à Rouen avec un brave pharmacien, M. Ménaize, qui me prit en amitié, et me fit nommer correspondant de la Société d'émulation de Rouen. Cette nomination , que je n'avais point demandée, me fit plaisir comme encouragement, et j'avoue que je ne la méritais guère à cette époque, mais par un rapprochement bizarre, la même société, trente ans après, lorsque certainement j'avais mieux mérité, me retira le titre qu'elle m'avait donné, par le motif que je ne lui avais pas envoyé de mémoires. Ce qui rendit cette communication plaisante, c'est qu'elle me parvint le jour où l'Académie des sciences me nommait l'un de ses huit associés étrangers, sans doute pour me consoler d'avoir déplu aux apothicaires normands.

Nous passâmes quelques jours au Havre et à Dieppe. Je les consacrai à l'étude des productions organiques de l'Océan ; ce fut pour moi comme un monde nouveau qui se dévoilait à mes yeux : je desséchai, je disséquai plusieurs algues marines; je fis sur elles quelques observations de physiologie végétale ; j'observai quelques poissons. Ces travaux n'eurent pas de suite, seulement à mon retour je repris avec Brongniart quelques observations microscopiques sur les Fucus, qui ont été insérées dans le Bulletin phi^

lomathique et ont contribué à me faire nommer correspondant de la société de ce nom.

Parmi les petits incidents que mon inexpérience en tout genre fit naître dans cette course, je me permettrai de citer les suivants. Je voulus aller visiter la forêt de Touques, située au-dessus de Ronfleur. Je passai la Seine et me mis à parcourir cette partie du département du Calvados. Un gendarme m'y arrêta me croyant conscrit réfractaire, et, sous le prétexte que mon passe-port était pour le département de la Seine-Inférieure, il m'emmenait en prison. A cette époque c'était encore un mot redoutable, et je sentais l'embarras de mon isolement. En route nous passâmes devant un cabaret de village : je proposai à mon gendarme de nous y arrêter ; je lui oflris tout ce que je trouvai de mieux en cidre et en poiré ! Je gagnai sa bienveillance, et quand il me vit ouvrir ma boîte de fer-blanc et contempler mes herbes avec délices, il comprit bien que je n'étais pas un conspirateur redoutable ; de lui-même, il me donna la volée, en refusant une pièce de cent sous que je lui offrais.

Un danger plus réel m'attendait. J'allais avec passion visiter à chaque marée * la plage de l'Océan pour y chercher des plantes marines ; mais peu habile sur le calcul des marées et préoccupé par mon but, je me laissai un jour acculer, dans une anse fermée par des falaises à pic : la mer avançait, je reculais devant elle, et, enfin, je me vis cerné de toutes parts. Je commençai à grimper sur le rocher; la mer s'élevait après moi ; je grimpai plus haut avec peine et j'ignorais jusqu'où devait s'élever cette vague redoutable. Je restai ainsi perché sur une pointe de rocher, dans une situation de corps et d'esprit assez pénible, pendant près de cinq heures. Je m'en tirai sans autre accident que d'avoir manqué mon dîner, mais bien averti pour le reste de mes

* En relisant ceci, en 1839, j'ai quelque doute si cela eut lieu au Havre ou à Dieppe.

jours du danger de se jouer avec la mer. Cette position était la même que celle admirablement décrite depuis par Walter Scott, dans V Antiquaire.

Parlerai-je d'un danger d'un autre genre qui eut au moins le mérite de ne m'étre connu qu'après avoir été évité? J'étais parti avec les très-modestes économies d'un étudiant, et ma bourse était strictement nécessaire à l'exé-cution de mes plans. J'avais une lettre de recommandation pour un négociant du Havre qui m'invita à dîner. Après dîner on me proposa une partie de reversi avec deux dames fort agréables : j'acceptai avec joie, car on ne m'avait jamais inspiré de défiance que contre les jeux de hasard. La partie fut gaie. Je gagnai, je gagnai beaucoup de fiches ! Quelle fut ma surprise lorsqu'on vint me payer avec plusieurs pièces d'or. Je sens encore le frisson que j'éprouvai en pensant que j'aurais pu perdre tout cela^ et que je n'aurais pas pu le payer ! je ruminais avec effiroi dans mon esprit l'horreur de cette situation que je m'exa* gérais encore. Mon reversi du Havre s'est représenté h mon souvenir toutes les fois qu'il s'est agi de jouer à upi prix inconnu, et quoi qu^on en die^ cette expérience n'a pas été perdue.

Son résultat immédiat fut de me donner quelque argtrat de plus pour mon voyage. J'allai à Dieppe, ville célèlnre pour sa poissonnerie , et je résolus d'employer mon ai^iait de raccroc à me faire une collection de poissons. J'aehe^ tai un tonneau d'eau-de-vie et force poissons ; mais une autre étourderie emporta le produit du reversi; j'ignorais avec quelle voracité le squale-roussette dévore ses compa-^ gnons, même hors de l'eau ; je me procurai une belle collection prise à l'arrivée des pécheurs, et je mis tous les échantillons dans un grand panier en attendant de les soi* gner. J'allai ensuite herboriser. Au retour, je trouvai presque tous mes poissons que les squales avaient entamés cruellement, de manière à les rendre inutiles. Tel fut le

JEUNESSE. — PARIS. 7i

triste sort des louis des belles dames ! Ce qui échappa aux roussettes ne réussit pas mieux : je joignis les restes à la collection zoologique que je fus peu après appelé à envoyer à Genève, et le tout fiit perdu. Ainsi se réalisa le proverbe : ce qui vient par la flûte s en va par le tambour.

Page 1