ENFANCE
Ce n'était pas, on peut facilement le croire, de ces idées politiques que j'étais occupé à cette époque ; j'avais alors trois ans, et je me rappelle seulement que j'aidais ma mère chaque dernier jour de mois à faire une foule de petits paquets d'argent destinés à la solde de la gamispn de la ville, et que j'accompagnais quelquefois mon père lorsqu'il allait passer la revue de cette petite troupe. La netteté parfaite de ces souvenirs de l'âge de trois ans mérite d'être notée, comme preuve de ma mémoire précoce.
Les premières années de mon enfance furent presque toutes signalées par de graves maladies ; je leur dois peutêtre d'avoir dès cette époque pris, plus que la plupart des enfants, le goût de la lecture et des plaisirs qui tiennent au développement de l'intelligence : je me rappelle que mon plus gmnd amusement à l'âge de cinq ans était de lire des comédies, en les faisant jouer à des échecs, que je faisais avancer ou reculer pour représenter les personnages. Avant même de savoir écrire je composais moi-même, avec toutes mes réminiscenses, de prétendues comédies, que je faisais jouer à mes acteurs sur leur échiquier qui me servait de théâtre. A cette époque, M. de Florian vint passer un hiver à Genève ; il était fort lié avec mes parents, et ma mère me présenta à lui en me disant qu'il était l'auteur de charmantes pièces de théâtre ; ah ! lui dis-je, vom avez fait des comédies, eh bien, moi aussi ! On m'a souvent plaisanté, avec raison, de cette impertinence enfantine ; elle me valut à l'âge de six ans le don du théâtre de Florian envoyé par l'auteur. Je ne savais pas alors qu'il me faisait ce cadeau pour remercier mes parents de leurs politesses et je me croyais bonnement appelé à être un auteur dramatique.
A sept ans je savais écrire assez bien ; je lisais avec avidité tous les livres qui étaient à ma portée ; je commençais à savoirles éléments de l'orthographe et de la géographie et j'écrivais des comédies à ma façon. Tout cela fut interrompu par une cruelle maladie : à la suite d'une fièvre scarlatine, dont l'éruption ne se déclara pas, je fus atteint d'un catarrhe violent, puis de maux d'oreilles douloureux, et enfin d'une hydropisie de cerveau bien prononcée. Je me rapelle encore l'un des principaux symptômes, savoir que ma vue était troublée au point de voiries objets doubles. Je me souviens aussi très-bien de tous les douloureux vésicatoires dont mon coi'ps fut chargé ; j'en avais à la fois huit sur le corps et un en calotte sur la tête, le seul qui ne me fît pas souffrir. Je fus admirablement soigné par M. le docteur Odier, qui me sauva, en profitant fort habilement d'une disposition qui s'établit à de fortes évacuations par les urines : il m'a lu depuis le journal de cette maladie, par lequel je me suis aperçu que j'avais perdu le souvenir de plusieurs semaines de l'époque la plus critique. Mon père était alors syndic; mais malgré les devoirs nombreux que cette place lui imposait, il mit un soin touchant à ma santé ; il me veillait deux ou trois fois par semaine et passait au chevet de mou lit tout le temps dont il pouvait disposer. Le souvenir de l'amour qu'il me témoigna alors est toujours resté profondément gravé dans mon âme. Ceux qui savent combien le nombre des individus qui échappent à l'hydrocéphale est petit et surtout combien peu sortent de cette crise sans altération de leurs facultés intellectuelles, peuvent juger de ce que je dois aux soins tendres et éclairés qui me furent alors prodigués, aussi ne me suis-je jamais permis les plaisanteries et les doutes qu'on entend si souvent dans le monde sur l'utilité de la médecine*.
* Le célèbre philosophe et naturaliste Charles Bonnet, voisin de campagne et ami de mon grand-père, venait souvent demander des nouvelles du jeune malade. Un jour il écrivit dans l'antichambre le billet suivant, que je
Je sortis de cette maladie faible et condamné à de longs ménagements : je passai Tété à la campagne et je dus à l'usage habituel des glaces et à des bains froids courts et fréquents de reprendre peu à peu des forces. Bientôt même je me trouvai avoir, à la suite de cette secousse, une santé beaucoup plus robuste que ne semblait annoncer la débilité de mes premières années ; depuis mon hydrocéphale il s'est écoulé, en effet, cinquante ans avant que j'aie été dans le cas de rester un seul jour au lit par cause de maladie. Mon père ne me crut pas en état de suivre la règle du collège public et me fit commencer mes études dans la classe d'un maîtrç particu-
conserve comme autographe et comme une preuve des facultés précoces de mon père :
« Nous ne pouvons assez témoigner à Monsieur le Premier Syndic tous les vœux que nous faisons pour la conservation de cet enfant si précieux et si intéressant, surtout par les grandes espérances qu'il donne dans un âge si tendre. Veuille l'Auteur de tout bien ne permettre point que le cœur si sensible de ses respectables parents soit déchiré par la plus cruelle des plaies 1 Nous demandons avec empressement des nouvelles de ce cher malade. Monsieur le.Premier agréera nos justes remerciements de sa complaisance, nous lui renvoyons cette réponse du Conseil qui nous a paru très-sage et bien motivée. Nous lui présentons l'assurance de notre respectueux attachement >
Quelques jours après ou avant ce billet autographe non daté, Charles Bonnet, dont la vue était déjà très-affaiblie, dictait et signait une lettre à son « cher voisin, > où je trouve la phrase suivante :
€ L'intéressant malade n'est point un enfant; il est presque un homme fait Nous avons été frappés, ma femme et moi, de cette raison si précoce. Nous prions ses respectables parens d'être bien persuadés de toute la sincérité des vœux que nous ne cessons de faire pour le parfait rétablissement de ce cher malade qui fait une partie si essentielle de leur bonheur et dont la patrie pourra retirer un jour de grands services. >
La date de cette lettre est du 30 juin 1785. L'enfant qui donnait de si grandes espérances à un homme tel que Bonnet avait alors sept ans.
Je possède plusieurs autres lettres de Charles Bonnet à mon grand-père. Ordinairement avec la suscription cérémonieuse de l'époque, Seigneur Premier SyndiCj etc., elles offireut dans l'intérieur un ton de familiarité amicale mêlé de quelques prétentions de style : mon cher Sénateur, comme si les syndics et le Conseil de Genève s'appelaient sénateurs et sénat ! Il y avait entre les deux voisins une grande sympathie politique, ce qui alors était beaucoup. (Alph. de C.)
12 LIVRE PREMlKli.
lier, nommé Gazin: j'y ai passé trois ans qui ne m'ont laissé aucun souvenir. J'y apprenais sans intérêt les éléments du latin, et soit que cela tînt encore à l'état de ma santé ou à l'ennui de la classe, il me semble qu'aucune activité intellectuelle n'a marqué cette époque de mon enfance.
Nous passions tous les étés à Bellevue ' , campagne agréable que mon père possédait alors. Ce séjour, auquel j'étais fort attaché, contribua à rétablir ma santé. Lorsqu'à l'approche des désordres de la révolution, mon père se décida à vendre sa propriété, ce fut pour moi un vrai chagrin et je fis à cette occasion une élégie que, comme production enfantine, j'ai regretté d'avoir perdue. De ces temps de ma première enfance il m'est resté un goût prononcé pour les bords de notre lac, qui m'a décidé quarante ans plus tard sur le choix de la campagne de La Pemère dont je fis l'emplette.
Mon séjour à Bellevue m'a donné l'occasion de voir souvent le respectable Charles Bonnet, voisin et ami de mon père. Il est vraisemblable que son exemple commença dès lors à diriger un peu mon attention sur l'histoire naturelle; mais j'étais trop jeune pour en profiter. Je me rappelle assez distinctement qu'il y avait dans la propriété de mon père une grande variété de fruits ; ma mère m'avait chargé de ranger son fruitier ; je le faisais avec plaisir et avec soin, et je donnais dès lors une attention singuUère à ne pas confondre les espèces et à les combiner de manière à mettre à côté les unes des autres celles qui se ressemblaient. On se moquait de mes minuties , c'était cependant déjà un indice de mes goûts futurs. On me disait qu'en plaçant les unes à côté des autres les espèces qui se ressemblaient le plus, elles devenaient plus difficiles à distinguer : je répondais que je devais les ranger dans le fruitier d'après leurs ressemblances naturelles ; je préférais déjà par instinct la méthode naturelle à la méthode artificielle.
A onze ans, j'entrai au collège. Mon âge et la portée de mon
* A une demi-lieue de Genève, sur le bord du lac. (Alph. de C.)
travail me placèrent dans la quatrième classe, alors dirigée par une régent médiocre : il ne me reste que peu de souvenirs de cette année. J'étais dans la moyenne des écoliers, rarement au delà du milieu de la classe, plus rarement dans le premier tiers ; je me maintenais ainsi dans une médiocrité habituelle. Un jour mon père, étant premier syndic, vint au collège s'informer de ma conduite : le régent obligé d'avouer que j'étais dans les rangs du milieu imagina de dire à voix haute que sûrement la visite de mon père porterait de bons fruits et que je serais dans les premiers rangs au prochain concours. En effet, huit jours après je fus proclamé premier de la classe. J'avais le sentiment de n'avoir pas mieux fait mon thème qu'à l'ordinaire et je conçus une sorte de mépris profond pour le maître qui, selon moi, avait fait un passe-droit en ma faveur pour plaire au premier syndic ; j'avais une telle honte de ma primauté, que, si j'avais osé^ je l'aurais refusée. Mon père, à qui je fis part de mon soupçon, m'engagea à n'en rien faire, mais me sut gré de mon scrupule.
Je trouvai en troisième un régent plus habile et qui savait mieux se concilier l'affection de ses disciples ; mais je n'avançai guère plus avec M. Couronne. Cependant, ma santé raffermie, je commençai à prendre plus de part aux jeux de mes camarades et à compter davantage parmi eux ; je commençai même à reprendre quelques goûts de littérature. Guidé par les conseils de ma mère, j'essayai des vers français sur les sujets qui s'offraient à moi. L'usage de ce temps était que les écoliers devaient demander au recteur, par une épître en vers latins, certains congés pour le jour de l'an. Exiger des vers latins d'enfants auxquels on n'avait pas même enseigné les éléments de la prosodie, c'était les condamner à les copier ; aussi n'y manquait-on jamais, et chaque année le recteur recevait une collection d'épîtres latines qui se transmettaient sans altération de génération en génération. Je ne voulus point suivre cette
marche et j'adressai au recteur (M. Picot), qui se trouvait le père de mon plus intime ami, une épître en vers français, sans doute fort médiocre, mais qui, venant d'un enfant de douze ans, ne laissa pas de m'attirer quelques encouragements, aussi pendant cette année de ma vie et la suivante je ne fis guère autre chose que de mauvais vers. Diverses circonstances contribuèrent à développer ce goût dans ma tête. Un émigré français, M. de Pouilly, correspondant de l'académie des inscriptions et belles-lettres, homme de goût et d'esprit, venait souvent chez mes parents et prit plaisir à m'encourager et à me diriger. Je lui dus de connaître mieux que je ne l'avais fait les règles de la prosodie et de la grammaire et de comprendre quelques-unes des nuances de l'élégance et du goût. Je trouve dans un ancien recueil de mes œuvres enfantines une épître à ce M. de Pouilly, qui, un peu emphatique sans doute, n'est pas tout à fait mauvaise pour un enfant de treize ans, et que je suis tenté de conserver dans les pièces qui accompagneront ce récit.
Le goût des vers me lia intimement avec un de mes camarades de classe qui en était aussi dominé. Gaudy, un peu plus âgé que moi, avait moins de facilité peut-être, mais plus d'élégance et de sévérité, ce qui à dire vrai n'était pas fort difiScile. Nous passions ensemble toutes les heures de récréation à faire des vers. Le plus souvent nous traduisions tant bien que mal les auteurs que nous expliquions au collège; c'est ainsi que nous mettions en vers ou les dialogues de Lucien ou les odes de Horace. J'en ai retrouvé quelques échantillons, mais si mauvais que je devrais en fivoir une véritable honte, si j'attachais à ces écrits de mon enfance un autre mérite que celui de m' avoir exercé l'esprit. Ayant lu à cette époque l'Enéide travestie, nous fîmes Pentreprise de mettre sur un ton analogue le 3"^^ Uvre de l'Odyssée qu'on nous faisait traduire au collège. Notre parodie était un amas de platitudes et de plaisanteries mises en vers alexandrins assez pompeux; mais enfin, tous ces travaux
nous forçaient à étudier les auteurs que nous voulions traduire et nous exerçaient à manier notre langue. Bientôt nous fûmes entraînés à une composition d'un autre ordre : nous prétendîmes faire un poëme héroï-comique dans le genre du Lutrin^ et notre sujet était les guerres des écoliers du collège : notre héros était le bedeau des classes, nommé Griffon, et notre poëme porta le nom de Griffonade. Je ne prétends pas qu'il fut bon; je sais qu'il était plein de réminiscences de Boileau et qu'il péchait souvent contre bien des règles de goût et de grammaire ; mais enfin nous avions douze à treize ans et notre poëme était destiné à des enfants de notre âge. Il eut parmi eux un grand succès ; nous le leur récitions dans nos moments de récréation ; plusieurs d'entre eux en savaient des morceaux par cœur et en avaient tellement propagé les copies, que moi, qui l'avais perdu, je l'ai retrouvé dans la ville trente ans après sa composition. Le titre en a été depuis appliqué à un autre petit poëme sur le même sujet, mais tout à fait différent du nôtre. Au reste, je puis le dire avec la plus complète vérité, nous ne mettions aucune espèce d'amour-propre à ces diverses productions, et excepté la Griffonade, que nous lisions à nos camarades parce qu'elle se rattachait à leurs jeux, nous ne pensions point à leur communiquer nos autres ouvrages, et le plaisir de les faire ensemble était notre unique but. Nous passions ainsi, Gaudy et moi, des soirées charmantes à lire de bons vers ou en faire de mauvais, et je me rappelle encore avec délices cet heureux temps de mon enfance*.
Bientôt après, ou en même temps, se développa en moi et chez mes camarades un autre goût, qui devint une véritable passion, ce fut celui de jouer la comédie; nous
* Gaudy, peu après cette époque, alla rejoindre ses parents à Paris ; il «ntra dans la maison Ternaux où son père était déjà employé. Je le vis de temps en temps dans mes séjours et voyages à Paris ; notre amitié durait, mais la diversité de nos carrières et de nos habitations nous séparait J\ est mort à la fin de 1839 après une longue maladie.
16 LIVRK PREMIER.
nous mîmes d'abord en tête de jouer les Plaideurs et nous passions notre temps soit à apprendre la pièce, soit à la répéter ensemble, soit à faire nous-mêmes nos décorations. La pièce fut jouée assez tolérablement, et ce qui m'étonne encore en y pensant aujourd'hui, elle fut jouée devant, un grand concours de la meilleure société de la ville ; j'y faisais le rôle de la comtesse de Pimbêche. Ce premier succès enfla nos prétentions; dans l'hiver de 1790 et tie 1791 nous^ jouâmes successivement la Mort de César ^ Mahomet^ les Fourberies de Scapin, et quelques petites pièces. M. Galla- . tin, conseiller d'État, père d'un de nos acteurs et amateur passionné du théâtre, voulut bien se prêter à nous diriger dans la manière de débiter nos rôles. Cet exercice, en apparence de pur agrément, fut pour nous d'une véritable utilité, et il le sera de même, je crois, pour tous les jeunes écoliers bien dirigés. Il tend à exercer et à développer la mémoire, à former la prononciation, à habituer à paraître en public sans trop de crainte, à sentir en détail les vraies beautés des classiques français ; j'ai éprouvé pour mon propre compte ces divers avantages, quoique je ne fusse pas lun des meilleurs acteurs de notre petite troupe. Comme j'avais la figure un peu plus formée que la plupart de mes camarades, qui étaient cependant presque tous mes aînés, j'étais habituellement chargé des rôles âgés, tels que ceux de César et de Zopire.
Ce goût de tragédie m'engagea à en lire un grand nombre, et à cette époque de ma vie je savais par cœur tout le Théâtre de Racine et les meilleures pièces de Voltaire. Je fus aussi entraîné par des exercices de collège à apprendre beaucoup de vers latins ; j'ai su par cœur les six premiers livres de l'Enéide, au point de me présenter dans la seconde classe,, à une espèce de concours, pour les réciter en totalité. Hélas^ je serais bien embarrassé aujourd'hui d'en dire quatre vers de suite, et lorsqu'on affirme que ce qu'on apprend dans l'enfance ne s'oublie pas, je serais tenté de croire que ce
KNFANCE KT ADOLESCKNCE. 17
n'est que pour ceux qui n'apprennent pas grand'chose d'autre dans le reste de leur vie. Je ne conclus pas de là que ces exercices ne soient pas singulièrement utiles; outre que je leur ai dû un grand développement de mémoire, je suis persuadé que je leur dois ce que je sais de latin, et que si j'ai oublié presque tout ce que j'ai su du grec, c'est que je n'avais rien appris par cœur dans cette langue que j'ai cependant étudiée dans un temps avec passion. Une citation se grave dans la mémoire plus aisément qu'une règle, et sert aussi bien que la règle à résoudre les difficultés qui se présentent.
Pendant l'été mes parents habitaient à la campagne, et mon frère et moi nous restions à la ville pour suivre les leçons du collège ; une bonne tenait notre ménage et en ma qualité d'aîné j'étais censé maître de la maison, quoique je n'eusse que onze à douze ans ; je la réglais à peu près, j'invitais mes camarades à dîner, etc. Mon frère, mon cadet de dix mois seulement, mais qui était d'un caractère plus enfantin, souflrait avec peine cette petite suprématie, dont je crois cependant que je n'abusais pas. Cette manière de vivre a tendu à former mon caractère et à me donner trèsjeune l'habitude de me gouverner.
Parmi les causes qui ont contribué à développer en moi le goût des études, je dois compter une idée heureuse de . mon père : il me donna pour répétiteur du collège un jeune ministre, M. Humbert*, qui devait nous donner à mon frère et à moi une heure de leçon régulière, puis en consacrer une autre à se promener avec nous et à causer. Cette seconde heure me servait plus que la première, et les bonnes directions de ce maître, plus rapproché de moi que ceux du collège, contribuèrent à mettre quelque règle dans cette espèce d'activité perpétuelle qui me portait sans cesse à m' occuper d'une foule d'objets étrangers aux études régulières. J'avais pour régent de seconde M.Duvillard, depuis mon collègue à l'Académie, homme d'esprit et fort supérieur à la place quïl
* Plus tard, M. le pasteur Humbert père. (Alph. de C.)
occupait alors, mais dont la sévérité ne cadrait point avec mon caractère. Je pris le dégoût de son enseignement et ne mis aucune espèce d'intérêt à suivre les travaux obligatoires de la classe. Je n'en eus que plus de temps pour me livrer à mes goûts favoris et aux travaux, que je faisais eu particulier avec M. Humbert.
Ce fut dans ces dispositions que j'entrai en première. Cette classe était alors confiée à un vieux régent, M. Maunoir, qui n'avait plus l'énergie suffisante pour exciter les tièdes au travail, mais qui était très-capable de donner de bonnes directions à ceux qui avaient quelque zèle ; la plupart de mes camarades reculèrent pendant cette année, et moi, je sentais au contraire chaque jour que j'avançais davantage. Soit par un effet des causes dont je viens de parler, ou que le développement physique déterminât eu moi (comme je l'ai vu chez plusieurs) un nouvel essor, il est certain que cette année a été la première où j'ai commencé à sortir des rangs de la médiocrité. Jusqu'alors je n'avais obtenu aucun prix ; je les eus presque tous cette année. J'escamotai, pour ainsi dire, ceux de bonnes notes par un procédé particulier : ces prix, destinés à encourager le travail assidu et journalier, devaient être la récompense des écoliers qui remplissaient leurs devoirs avec le plus de rigeur, et je dois avouer que je ne m'inquiétais guère, ni de faire les devoirs, ni d'apprendre les leçons du coHége, mais le régent, désirant encourager les élèves à l'exercice de la prosodie latine , avait établi l'usage de dicter, un quart d'heure avant la fin de la leçon, une phrase latine à mettre en distique et récompensait ce travail par trois bonnes notes, puis en donnait encore trois à celui qui savait retourner le distique, c'est-à-dire mettre l'hexamètre en pentamètre et vice versa, et trois autres à celui qui le traduisait en vers français. Mes camarades avaient la plupart grand'peine à gagner les trois premières bonnes notes, et j'en gagnais régulièrement neuf chaque jour par un exercice qui rentrait
tout à fait dans mes goûts favoris. La première classe était alors la seule où il y eut un prix de vers latins; je me prorais de l'obtenir. On choisissait le sujet en tirant au hasard le titre de l'un des chapitres du recueil intitulé Selectœ e profanisj et on donnait aux écoliers ce sujet à traiter en une petite pièce de vers qu'il fallait improviser en trois heures : je me résolus à composer des vers latins sur tous les sujets du livre et à les apprendre par cœur : j'exécutai cet immense travail avec une ardeur soutenue, je fis au moins deux cents pièces de vers et je les avais toutes apprises par cœur ; le jour fatal arrive ; le sujet donné fut l'amitié fraternelle ; je ne pus pas me rappeler un mot de ce que j'avais préparé, mais j'avais, par cet exercice perpétuel, acquis une telle facilité à composer des vers d'écoliers que je fis en peu de temps une cinquantaine de vers, assez plats, qui ne manquaient ni aux règles de la prosodie, ni à celles de la latinité des collèges. En les relisant, le seul qui me paraisse tolérable est celui-ci :
€ Sœpe domi invenies alibi quem quœris amicum.»
J'eus le prix, et je dois noter ici une singularité qui ne me frappait point alors et que j'ai souvent méditée depuis. L'extrême facilité que j'avais à faire des vers latins (je ne dis pas élégants, mais corrects), celle non moins grande que j'avais acquise à parler latin en m'exerçant à cette langue avec un sergent de la garnison. Hongrois de naissance, la facilité avec laquelle je traduisais des auteurs même plus difficiles que ceux de ma classe, pourraient faire croire que je devais réussir aux thèmes latins, c'est-à-dire à la traduction d'un morceau donné de français en latin ; il en était tout autrement ; cet exercice m'ennuyait; je ne savais plus tourner une phrase lorsqu'il fallait la mouler servilement sur la phrase d'un autre ; aussi comme les rangs de la classe étaient uniquement déterminés par le thème, je me trouvais toujours assez reculé, et peu de jours après avoir fait une
20 LIVRE PRKMIKK.
pièce de cinquante vers latins sans faute, je fis un thème où les solécismes et les barbarismes se croisaient à chaque phrase. Pour me consoler de ma disgrâce, le prix du thème latin échut à l'un des mes condisciples, que nous regardions tous comme un imbécile, et qui est mort en effet peu de temps après dans un idiotisme décidé ; j'ai vu ce fait se répéter plusieurs fois sous mes yeux pendant la durée de mes études, et je suis resté convaincu qu'on donne dans la plupart des collèges, et surtout dans le nôtre, une importance très-exagérée à la composition des thèmes latins ; je me suis souvent expliqué par cette importance, pourquoi les succès du collège étaient si rarement en rapport avec le véritable talent des individus. Il me semble qu'il serait à la fois plus juste et plus adroit de faire dépendre les rangs des écoliers, non de leur prééminence dans un seul exercice, mais tour à toui' de leur supériorité dans toutes les branches; on saurait alors la direction de chaque esprit, et l'on ne s'exposerait pas à décourager ceux qui ont quelque talent, mais qui n'ont pas celui qu'on a ainsi arbitrairement choisi pour mesure de tous les autres.
Dans le but d'achever ce qui est relatif à ma vie de collège, je dois dire encore que j'obtins, cette même année, le prix qu'on appelait assez bizarrement prix de piété^ nom qui supposerait qu'on l'accorde à celui qui croit ou pratique le mieux les préceptes de la religion, tandis qu'il s'agit seulement de le donner à celui qui a le mieux discouru sur des questions contenues dans le catéchisme. Le sujet échu par le sort était l'existence de Dieu. Je fis, en quatre heures environ, une dissertation de quinze à vingt pages, qui était le résumé d'une foule de cahiers et de livres dont je m'étais meublé la mémoire. J'obtins le premier prix et même avec une approbation très-marquée de la part de mes juges. En réfiéchissant depuis sur mes propres sentiments, j'ai eu lieu de remarquer combien on se trompe sur Tinfluence que ces études de religion, entremêlées au milieu
KNFANCE ET ADOLESCENCK. t\
de toutes les autres, et faites dans un âge fort jeune, peuvent avoir sur les enfants. J'ai suivi comme les autres tous les sermons et les catéchismes possibles, j'ai analysé maint discours religieux, j'ai appris par cœur une foule de passages de la Bible et de cahiers préparés : je savais parfaitement toute la partie dogmatique de la religion ; je n'en doutais en aucun point; mais j'étais complètement étranger par le cœur aux sentiments qu'elle peut faire naître et aux conséquences pratiques que j'aurais dû en déduire. C'est que jusqu'alors l'apprenant pêle-mêle avec le latin ou le grec * , je n'y mettais pas une beaucoup plus grande importance ; il me semblait avoir rempli complètement ma tâche, quand j avais débité de mémoire un catéchisme que je pouvais même au besoin commenter en théologien, mais que je ne savais ni discuter en homme raisonnable, ni appliquer en être sentant, et je crois qu'à cet égard aucun de mes camalades n'était dans une situation d'âme différente. Un an environ après ma sortie du collège, mon père me trouvant suffisamment instruit en théologie dogmatique, me fit admettre à la communion par son ami le pasteur Martin-Gourgas. Je reviens au collège.
Je n'ose compter parmi mes succès de première le prix de Harangue, que je reçus en sortant. Ce prix était une institution bizarre du collège de Calvin : chaque année, le professeur de rhétorique choisissait à son gré, et sans examen, un des écoliers de première, composait une harangue, et la lui faisait débiter en grande cérémonie le jour de la distribution des prix dans la cathédrale, en face du gouvernement, de l'académie et d'une foule immense. M. Weber, mon parent, me choisit pour cet office. Il composa en mon honneur un beau discours, tout allégorique et figuré, sur la comparaison de la Comédie et de la Tragédie, et je fus chargé de le réciter dans le temple de Saint-Pierre.
' Cette inconvenance a été sentie , et eu 1836 on a séparé dans le collégi* renseignement de la religion de tous les autre 5.
ââ LIVRE PREMIER.
Un accident faillit me priver de cet honneur : la veille du jour fatal, en jouant à la campagne avec mes condisciples, je reçus un coup de fourche dans l'œil qui me défigurait tout à fait. On passa la nuit à renouveler de la glace sur la contusion, et le lendemain je parus à la tribune sans être trop ridicule. Je récitai ma harangue tant bien que mal, et je reçus un prix, dont j'avais déjà alors un peu de honte : aussi, dès que j'ai été membre de l'Académie, j'ai cherché à faire modifier ce prix insignifiant, et j'y suis parvenu.