HISTOIRE DES ASTRAGALES
Au milieu des voyages et des distractions mondaines dont je viens de rendre compte, j'étais loin de négliger la botanique, et mes matinées lui étaient presque entièrement consacrées, sauf quelques heures que mon voisinage du Louvre m'avait engagé à employer presque tous les jours à voir les tableaux du musée. J'allais chaque matin chez M. Desfontaines, et le décadi chez M. L'Héritier. C'est pendant cet hiver que j'ai fait ma Monographie des astragales. Je sentais le besoin de m'exercer à ce genre de travail, le plus propre de tous à former un jeune botaniste, et M. Desfontaines, qui possédait un grand nombre d'espèces d'astragales, me désigna ce groupe comme celui dans lequel j'avais le plus de chance de trouver des objets nouveaux. Je m'en occupai avec suite ; je décrivis tous ceux de son herbier, et ce travail, un peu monotone, devenait agréable, parce qu'il me rapprochait de mon bon maître. Tous deux, aux coins de sa cheminée, nous passions nos matinées, lui à achever^ sa Flore atlantique et moi à décrire mes astragales ; nous nous consultions réciproquement sur les objets qui exigeaient des observations délicates. Ce travail m'a été d'une immense utilité comme étude, et c'est à dater de lui seul que j'ai pu me considérer comme botaniste. Je le présentai à l'Institut, qui lui donna son approbation, circonstance qui engagea immédiatement le libraire Gameri à se charger de le publier; mais pendant que je m'occupais à faire dessiner et graver les planches, j'eus connaissance de l'ouvrage que l'illustre Pallas commençait à publier sur le même sujet. Cette publication me causa quelque peine; j'aurais pu, sans doute, en accélérant la mienne, paraître en même
t^nps que Pallas, et conserver sous mon nom les espèces que j'avais réellement décrites comme nouvelles; mais je pensai d'un côté que la science éprouverait beaucoup d'embarras de cette double nomenclature, de l'autre que ma monographie serait très-promptement incomplète ; je me décidai donc à attendre que l'ouvrage de Pallas fùt entièrement publié pour faire paraître le mien. A chaque nouveau cahier, je trouvais plusieurs espèces que j'avais décrites, et j'étais obligé de rayer les noms que j'avais établis pour adopter ceux de Pallas; une cinquantaine d'espèces, la moitié environ de celles que j'avais réellement découvertes, passèrent ainsi de mon nom à celui d'un autre. C'est le premier sacrifice d'amour-propre que j'aie fait au désir de respecter le plus possible les droits de la priorité et les lois de la nomenclature.
Si l'ouvrage de Pallas enleva ainsi une portion notable de l'importance du mien, je dois avouer qu'il releva mon travail à mes propres yeux, et me donna une espèce de sentiment encourageant. Pallas était alors au premier rang des naturalistes; il habitait la patrie des astragales, il les avait presque tous décrits vivants, et cependant il m'était impossible, en comparant nos ouvrages, de ne pas juger le mien supérieur. D avait décrit trente espèces de mon genre Oxytropis sans s'être aperçu de leur caractère générique ; ses caractères de genre et de sections étaient d'ailleurs dépourvus de toute précision, j'avais au contraire donné beaucoup de soin à cette partie, ainsi qu'aux généralités qui forment l'introduction de l'ouvrage , et j'ose croire que VAstragalogie a été la première ou l'une des premières monographies dans lesquelles l'esprit de la méthode naturelle se soit fait sentir. Mes sections, groupées dans le genre, à peu près comme les genres dans les familles, furent un premier essai d'une méthode que j'ai depuis peri'ectionnée. En comparant mon AstragaJogie avec l'article correspondant du Prodromus, on peut voir les progrès que ces idées
de méthode avaient faits dans ma tète de 1799 (^oque réelle de mon premier travail) jusqu'à 1827.
Les deux genres nouveaux que je fus appelé à établir dans mon Astragalogie me donnèrent l'occasion de faire une politesse à mon ami Benjamin Delessert, en décorant l'un d'eux du nom de Lessertia. Il s'occupait alors de botanique en amateur, et favorisait mes efforts ; depuis, il a rendu beaucoup de services à la science comme l'un de ses protecteurs les plus actifs et les plus éclairés, mais j'étais dans ce temps le seul peut-être à connaître tout ce qu'il valait. Ce fut une grande joie pour moi de lui donner ce témoignage de mes sentiments*, et si cette circonstance, en me liant un peu plus avec lui, a contribué à me donner l'oocasion de conquérir son amitié, je dois regarder mon travail sur les astragales comme une des époques les plus heureuses de ma vie.
« Les lecteurs étrangers à la botanique seront peut-être surpris de Pimportance que mon père attachait à dédier un nom de genre. Us croient peut-être qu'il en est d'un nom de cette nature comme d'un nom de rose ou de géranium, inventé par un horticulteur. Les dédicaces de noms de genres se représentant souvent dans la suite de ces Mémoires, je donnerai ici une courte explication. Les familles du règne végétal se composent de genres ; les genres se composent d'espèces, et les espèces se divisent quelquefois en variétés qu'on remarque surtout dans les plantes cultivées. Les noms de genre, tels que réséda, fuchsia, géranium, sont les plus importants, car ils sont communs à tout un groupe d'espèces, et de plus, les botanistes s'interdisent de les changer, une fois qu'ils ont été donnés à un genre reconnu pour bon. Ainsi, à tout jamais, les botanistes qui feront des coUections en Australie, et même les habitants un peu instruits, parleront des Banksia, des (Jandolîea de leur pays, puisque les genres dédiés à Banks et de Candolle se trouvent en Australie. Un nom d'espèce dédié à quelqu'un n'a pas la même valeur : il est fixe également, mais il y a dix fois moins de genres que d'espèces. Un nom de variété, tel que ceux d'une infinité de plantes cultivées, a peu de fixité, s'applique à une modification de forme ou de couleur de petite importance, et ne signifie rien dans l'opinion d'un botaniste. (Alph. de C.)