ADOLESCENCE
C'est au mois de juin 1792 que je quittai le collège et que j'entrai dans l'auditoire de belles-lettres \ Je me rappelle avec quelle joie je commençai cette nouvelle carrière: afiBranchi de la gêne des classes, je travaillais avec ardeur; sorti de la foule des enfants, je me croyais déjà un homme, et les deux premiers mois de mon séjour dans les auditoires me donnèrent un nouveau zèle pour l'étude. Cependant, l'horizon poUtique se couvrait de nuages et bientôt la tempête gronda près de Genève. L'armée française s'empara de la Savoie et vint camper près de notre ville dans une attitude menaçante. Le gouvernement se prépara à la défense; chacun courut aux armes, et les pères de famille se hâtèrent d'envoyer dans l'intérieur de la Suisse leurs femmes et leurs enfants pour les mettre à l'abri du danger. Je ne saurais peindre mon désespoir, lorsque mon père m'ordonna de partir avec ma mère et mon frère ; en vain je le conjurai de me permettre de rester, en vain je l'assurai que j'étais d'âge à servir ma patrie, ne fût-ce que dans les emplois les plus
* Les subdivisions des études dirigées à Genève par TAcadémie se nomment Auditoires. A cette époque on passait de l'auditoire de belles-lettres, qui répondait aux années de rhétorique des collèges français ou aux gymnases d'Allemagne, dans l'auditoire de philosophie, et enfin dans ceux de droit ou de théologie. (Alph. de C.)
ENFANCE ET ADOLESCENCK. Î3
subaJteiTies de la milice, en vain j'affirmai qu'à l'âge de quinze ans dont j'approchais, mon départ serait une honteuse désertion et ferait tache pour ma vie: il fut inexorable, et j'entrai en pleurant de rage dans la voiture qui devait m'emmener. Je croyais n'être animé que par l'amour de la patrie et du devoir, mais aujourd'hui que je m'examine dans mes souvenirs, j'y trouve bien quelques autres sentiments : le principal est que j'étais humilié d'être encore traité en enfant, et je le sentais d'autant plus qu'étant lié avec des camarades un peu plus âgés que moi, je les voyais tous rester au poste d'honneur.
J'eus beau dire, il fallut partir. Nous nous rendîmes à Champagne, petit village aux environs de Grandson, où mon père, prévoyant l'orage, avait depuis un an acquis une propriété. Déjà l'année précédente j'y avais été avec lui. Je connaissais cette habitation, je l'aimais, et je n'y fus pas huit jours que le calme de cette belle nature, la vie paisible de la famille me firent oublier mon désespoir. En l'absence de mon père je dirigeais, de concert avec ma mère, les soins assez importants des vendanges. Je ne m'y dérobais que pour courir dans la ville voisine chercher les lettres qui nous donnaient des nouvelles de Genève, et je passai ainsi l'automne, occupé et partant heureux. Cependant le danger que Genève avait couru venait de diminuer : le général de Moutesquiou, qui conunandait l'armée française, avait répugné à écraser une petite peuplade inoffensive, et d'autres conjonctures avaient dirigé ailleurs l'attention de son gouvernement. Mon père nous fit rentrer à la ville et je repris le cours de mes études. Si les dangers extérieurs avaient cessé, ceux de l'intérieur étaient devenus plus menaçants. Le parti de l'égalité politique, auquel le gouvernement n'avait pas su, dans le temps où il avait quelque force, faire de justes concessions ', profita de l'exemple et du voisinage
* D ue faut pas oublier que cette partie des Mémoires a été rédigée eu 1827. (Alph. de C.)
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de la France pour exiger ce qu'il avait longtemps demandé en vain. Vers les derniers jours de décembre le gouvernement fut renversé et remplacé par un conseil provisoire destiné à organiser une constitution très-démocratique. Mon père devait, par la rotation naturelle des fonctions, devenupremier syndic le 1^^ janvier suivant (1793), et ce fut une espèce de bonheur pour lui que la révolution se fit quelques jours avant l'époque où il devait entrer en place. Ce ne fut pas du moins entre ses mains que périt l'ancienne république. D resta dans Genève encore quelques mois, et partit à l'entrée du printemps pour se retirer à l'abri de l'orage dans la retraite qu'il s'était préparée ; il plaça mon frère dans une pension à Aarau, pour y apprendre l'allemand et les connaissances utiles dans le commerce, et je restai à Genève pour continuer mes études.
Dès ce moment je devins maître de mes actions et je commençai réellement la vie d'homme. J'avais quinze ans, mon caractère était assez formé; j'étais dévoré de l'amour de l'étude ; j'avais toujours été accoutumé, même dans la maison paternelle, à la plus grande liberté, de sorte que je continuai à en user, sans même m'en apercevoir, dans ma nouvelle position. Je fus placé en pension chez mon maître de latin, M. Humbert. Cet instituteur était très-jeune, venait de se marier avec une femme jeune et vive, et commençait à prendre des pensionnaires. Je fus le premier, et à peine y fus-je installé que je me trouvai dominer entièrement les personnes qui étaient censées faire mon éducation. La maison se composait du père, de la mère, de deux enfants, de trois pensionnaires et de deux domestiques, qui entre eux tous ne faisaient pas cent ans. La gaîté y était à proportion de la jeunesse ; nous vivions ensemble comme des frères, nous folâtrions comme des camarades, et jamais je n'ai plus travaillé que dans cette époque, où certes le travail était bien volontaire. Je passai ainsi quelques mois pour terminer ma première année de rhétorique ; je subis un
examen dont je me tirai avec quelque distinction, et à la fin du printemps j'allais rejoindre mon père à Champagne pour y passer l'été (1793).
Champagne est un beau et riche village, situé au pied du Jura, près de l'ancienne ville de Grandson, à l'endroit même illustré par la victoire des Suisses sur le duc de Bourgogne, non loin du lac de Neuchâtel et près d'une charmante petite rivière appelée l'Arnon, dont les bords rappellent tout ce que les faiseurs d'églogues ont décrit de plus agréable. Mon père avait acquis un domaine où tout était destiné à l'utile, mais qui tirait quelques agréments de la beauté du pays et de la bonté de ses habitants. Dans cette retraite, où il s'était blotti pour échapper aux événements politiques, nous menions une vie douce et agréable. Nonseulement plusieurs de nos parents et amis de Genève venaient nous y voir, mais le village lui-même et ses alentours étaient habités par des familles dont la société nous plaisait. L'absence de jeunes gens de mon âge me faisait vivre forcément aVec les amis de mes parents. Je me rappelle avec reconnaissance leurs bontés pour moi, mais je dois citer plus particulièrement ma relation avec M«^e de Luze, parce qu'elle a été pour moi la source de jouissances pures, et que je lui dois probablement le goût que j'ai toujours conservé pour la société des femmes. M™e de Luze était alors une personne d'une vingtaine d'années, assez jolie, d'un esprit fin, d'un extérieur froid, mais susceptible d'attachement. Dans ce premier été que je passai auprès d'elle, elle me regardait comme un enfant; et en paraissant me distinguer malgré ma jeunesse, elle encouragea ma timidité. J'allais souvent la voir ; je l'accompagnais dans ses promenades, je lui servais de lecteur pendant les soirées d'automne ; je lui dus ainsi des heures de délassements agréables et l'habitude de me former à la lecture avec le soin que donne le désir de plaire.
Pendant cet été mon temps fut entièrement consacré à
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des études littéraires. Je me mis en tète de faire un dictionnaire de mots français dérivés du grec, et j'y travaillai avec une ardeur assez soutenue ; je traduisis VOEdipe flot, de Sophocle, en mauvais vers français; je m'exerçai à quelques compositions, et je me souviens entre autres d'un éloge de Bayard qu'à mon retour je présentai à mon professeur de belles-lettres, M. Weber, et qui me valut de lui assez d'éloges pour m'encourager. Ma division était tirée du surnom même du héros : chevalier sans peur^ sa conduite militaire; chevalier 5an5 reproches y sa conduite morale. Je n'ai point retrouvé ce discours dans mes papiers, et j'en ai quelque regret vu qu'il était, je crois, ce que dans mon adolescence j'ai fait de moins mauvais. Outre ces travaux d'un ordre un peu sérieux je passais une bonne partie de mon temps à faire des vers sur tout ce qui se présentait. Je n'écrivais pas à un de mes camarades sans glisser quelques rimes dans ma lettre ; je ne manquais pas d'en faire sur tous les petits événements de la vie, et quant enfin les sujets me manquaient, je traduisais ou je paraphrasais les poètes latins ou grecs, avec lesquels je me familiarisais par des lectures continuelles. Peut-être en joindrai-je quelques échantillons aux pièces qui accompagneront ce récit.
A la fin de l'été je revins à Genève continuer mes études de belles-lettres, pour lesquelles j'étais plus passionné que jamais. L'auditoire n'avait alors qu'un seul professeur, mais ce professeur avait au moins le mérite d'exciter les élèves à la composition et de ne pas les laisser purement passifis, comme on ne le voit que trop dans la plupart des écoles. Nous faisions à tour de rôle des discours sur des sujets de notre choix, et après leur lecture nous étions jugés, en présence du professeur, par nos propres camarades, exercice qui nous rendait tous attentifs à la lecture, et qui développait en nous le goût et la critique. Nous avions de plus formé une petite Société littéraire où nous apportions chaque semaine celles de nos compositions qui, par leur nature plus familière, n'au-
raient pu paraître devant l'auditoire. Cette société a consolidé mes relations d'amitié avec ceux de mes camarades d'enfance qui en faisaient partie. Je me rappelle d'y avoir lu une dissertation sur le vers
« L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a »
et je crois qu'elle démontrait assez bien, ne fiit-ce que comme exemple, le danger de l'affectation. J'y lus encore plusieurs pièces de vers où je paraissais avoii* pris Gresset pour modèle; telles sont une pièce sur l'établissement même de cette société; une sur les charmes de l'étude, adressée à un vieillard spirituel et bizarre (M. Calandrini) qui m'avait pris depuis deux ans en amitié, me recevait chez lui et m'entretenait de toutes les idées les plus singulières; une épître, assez ridicule, sur les événements de la révolution de France jugés comme pouvait le faire un enfant de quinze ans entouré de personnes qui en étaient très-ennemies.
Telles étaient mes occupations littéraires pendant cette seconde année de l'Auditoire de belles-lettres ; j'étais passionné pour toutes les branches de la littérature, indigné contre ceux de mes camarades qui préféraient les sciences, et je m'amusais même à faire contre eux des plaisanteries ou des pièces de vers ironiques. J'étais cependant bien près de l'époque à laquelle je devais moi-même partager ces goûts que je dédaignais.