TRAVAUX DIVERS. COMMENCEMENT D'HERBIER
A cette époque je lus aussi à la Société philomathique une notice sur la famille des joubarbes, où j'établissais les genres tels qu'ils résultaient de mon travail sur les plantes grasses. Un extrait en fut inséré dans le Bulletin de la Société philomathique, mais je ne publiai point le mémoire original. Trente ans plus tard j'ai repris ce travail, je l'ai développé plus que je ne l'avais fait et il en est résulté le mémoire sur les Crassulacées qui fait partie de ma Collection de Mémoires.
L'ouvrage sur les Plantes grasses me procura un avantage qui est devenu immense : le libraire Gameri en était éditeur, et il me devait de l'argent, que je négligeais de demander et qu'il négligeait de me payer. A la mort de M. L'Héritier il acheta tous ses manuscrits et ses dessins inédits, et voulut les publier. D me proposa ce travail; je l'acceptai, à condition qu'il achèterait l'herbier de M. L'Héritier pour mon
compte, en déduction de ce qu'il me devait. Il y consentit et j'obtins ainsi pour le prix de 1,500 fr. (que je n'aurais jamais touchés) un herbier d'environ huit mille espèces, dans lesquelles se trouvaient: 1® une collection précieuse faite à Cayenne par Patris, donnée où vendue par celui-ci au chevalier Turgot, qui l'avait donnée à L'Héritier; 2^ une collection presque complète des espèces découvertes par Swartz aux Antilles et étiquetées par lui ; 3Q le fond de l'herbier recueilli à la Guadeloupe par Badier ; 4° celui de Sierra- Leone, recueilli par Smeathmann; 5^ toutes les plantes recueillies dans les jardins de Paris depuis vingt ans par L'Héritier lui-même.
Mon herbier ne se composait alors que des plantes que j'avais moi-même ramassées à la campagne et dans les jardins, de celles que Delessert m'avait données lorsqu'il avait acquis l'herbier de Lemonnier et celui de Burmann , et de quelques autres que j'avais reçues de MM. Bosc et Desfontaines ; ainsi l'herbier de L'Héritier était deux ou trois fois plus considérable, et sa possession me donna de nombreux sujets de recherches. Elle me permit de vérifier une foule de faits à tous les moments. Elle commença à me classer parmi les botanistes; peut-être aussi contribua-t-elle à m'éloigner de la physiologie végétale pour me jeter dans la description et la classification des plantes. Mon premier soin, avant même de l'arranger, fut de choisir dans la collection de Cayenne les doubles qui s'y trouvaient, pour les donner à Delessert, comme il l'avait fait en ma faveur lorsqu'il avait acheté l'herbier de Lemonnier. Je ne me regardai conune propriétaire Intime qu'après avoir rempli ce devoir d'amitié.
Je me mis immédiatement à ranger les manuscrits et préparai deux livraisons qui devaient faire suite aux Stirpes novœde L'Héritier. L'une, composée de genêts et de cytises, annoncée à la fin de la dernière livraison publiée ; l'autre composée des solanums. La masse des dessins inédits était
de huit cents, sur lesquels on aurait pu facilement trouver deux ou trois cents planches nouvelles pour la science. Ce travail considérable aurait absorbé plusieurs années de ma vie sans grande utilité. «Fai eu le bonheur d'avoir affiedre à un libraire tellement léger et négligent qu'il n'a pas même publié les livraisons que j'avais préparées, et que j'ai été dispensé de rempUr un engagement accepté dans mon ardeur pour obtenir l'herbier, et dont l'exécution eût été fâcheuse pour moi. Il m'est resté de cette affaire l'herbier et les manuscrits de mon ancien protecteur, et Gameri a laissé perdre une masse énorme de dessins et de gravures prêtes à paraître. Par sa faute, tout le bénéfice a été pour moi et la perte pour lui!
Je m'aperçois que cette partie de mes récits ne suit pas bien exactement l'ordre des temps, et je profiterai de cette licence pour raconter encore quelques petits faits un peu antérieurs à ceux que je viens de citer.