FLORE FRANÇAISE
A mon retour, en mai 1802, j'allai m'installer chez mon beau-père, boulevard Montmartre. Nous y occupions un petit appartement fort agréable. M. Torras voulut bien prendre les arrangements les plus avantageux pour nous, et faire valoir nos petits capitaux de la manière la plus sûre et la plus fructueuse possible. Je ne tardai cependant pas à m'apercevoir combien nos revenus étaient limités et je m'occupai des moyens d'y suppléer.
Quelque temps auparavant M. de Lamarck m'avait témoigné le désir de me charger d'une nouvelle édition de sa Flore française. J'avais fait un peu la sourde oreille, mais le besoin me rendit plus docile. Je retournai à lui, il accepta mon insinuation et m'ofirit un marché avantageux. Il avait vendu cette troisième édition au libraire Agasse pour douze mille francs ; il se réserva trois mille francs sur le marché et m'alloua pour prix de mon travail la propriété des éditions subséquentes et neuf mille francs sur celle-ci. M. Agasse, de son côté, consentit à payer ces neuf mille francs en trois ans, par sommes égales, le premier de chaque mois. Je me trouvai donc, au moyen de ce marché, assuré d'une recette de mille écus par an, mais chargé il est vrai d'un immense travail. Je m'y vouai avec zèle et, sauf quelques distractions dont je rendrai compte plus tard, je consacrai tout mon temps à la rédaction de la Flore. Je conçus de suite la nécessité d'en reformer le plan, et j'eus le bonheur de faire agréer à M. de Lamarck le nouveau cadre que je proposais.
Dans l'ouvrage primitif la méthode analytique se poursuivait d'un bout du livre à l'autre, et chaque description était placée là où le hasard de la dichotomie la met-
tait Cette marche avait divers inconvénients, les uns de pratique, les autres de logique. Pour adopter cette méthode, il aurait fallu faire l'ouvrage tout entier avant de commencer l'impression, ce à quoi le libraire ne voulait pas entendre; il aurait fallu se refuser à toute addition pendant le cours du travail, et l'état de mes collections me faisait pressentir la nécessité d'organiser une correspondance active et de recevoir des matériaux successivement. D'ailleurs le nombre des plantes connues s' étant beaucoup accru depuis les premiers travaux de M. de Lamarck, l'ouvrage imprimé sur lancien plan eût été très- volumineux et impossible à porter avec soi à la campagne. Enfin cette méthode avait l'inconvénient de morceler les familles et de ne pas faire sentir leurs rapports. J'adoptai une marche à la fois plus commode et plus logique: dans une série de volumes je décrivais toutes les plantes rangées en familles et dans l'ordre de leurs véritables rapports ; puis dans un volume séparé^ qu'on pouvait porter dans les herborisations, je rejetais la méthode analytique tout entière. Je regarde ce système d'ordre comme une des principales causes du succès de mon ouvrage, et ce succès j'ose en parler comme d'un fait matériel, car malgré le prix élevé il s'est vendu cinq mille exemplaires * !
A peine eus-je pris ma résolution sur la marche du travail, que je me mis à l'ouvrage avec une ardeur tout à fait juvénile, et je puis dire aussi avec une persévérance digne d'un autre âge. Les matériaux dont je disposais pour connaître les plantes de France étaient : !<> mon ancien herbier, qui contenait les espèces recueillies par moi dans les
* L'édition a été épuisée assez promptemeut, et l'ouvrage a conseryé une valeur si grande , malgré les changements survenus dans la science, que dans les ventes de vieux livres les exemplaires se paient trois ou quatre fois le prix primitif. Un libraire nous demanda avec instance, vers l'année 1883 ou 1834, de faire une nouvelle édition ; il nous en offrait quatorze mille francs» mais la cause qui avait déterminé mon père n'existait plus, et ce genre de travail ne convenait ni à lui ni à moi. (Alph. de C.)
Alpes, le Jura, les environs de Genève, de Paris et du Havre, et dont plusieurs étaient accompagnées de descriptions; 2^ l'herbier de L'Héritier, où se trouvaient les plantes recueillies par lui en Picardie, à Sorrèze par dom Fourmeault, et quelques autres envoyées de diverses provinces * ; 30 l'herbier de M. de Laraarck qu'il me prêtait, famille par famille, à mesure que j'avançais, et qui me servait surtout à connaître les espèces décrites par lui. Outre l'étude de ces matériaux permanents j'avais soin, après la rédaction de chaque famille, d'aller visiter les herbiers de MM. Delessert, Desfontaines et de Jussieu, pour y chercher les espèces de France qui avaient pu m'échapper.
Je sentis promptement l'insuffisance de ces ressources, et c'était, en effet, alors une chose remarquable que le point auquel les botanistes français avaient négligé l'étude des plantes de leur pays. Je tentai d'organiser des correspondances dans diverses provinces pour en connaître le? productions: M. Balbis m'adressa, avec une rare libéralité, les plantes du Piémont (qui faisait alors partie de la France) coUationnées sur l'heruio!- d'Allioni, dont il était propriétaire ; M. Clarion me procura celles des Alpes de Provence ; M. de Chaillet me procura toutes les espèces du Jura neuchâtelois, qui ne diffèrent en rien du Jura franccomtois, dont il est limitrophe ; M. Nestler m'adressa tout ce qu'il avait récolté dans l'Alsace et les Vosges; M. Bonpland me fit part d'un herbier de la Rochelle ; M. Broussonnet de ses plantes de Montpellier ; M. Ramond, de toute sa flore des P^^Ténées ; M. Léon Dufour, de ses découvertes dans les Landes et autour de Paris, etc., etc. J'acquis de M. Thuillier un herbier des environs de la capitale, de M. Schleicher, ses collections de plantes des Alpes, de M. Hoppe, ses centuries de plantes d'Autriche, pour servir
• Outre son herbier général que je possédais, L'Héritier avait un herbier de France sépai;é. Ne prévoyant pas ma destinée ultérieure, j'avais reftisé de l'acquérir et l'avais fait acheter par M. Coulon de Neuchâtel.
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de terme de comparaison, etc., etc. Enfin j'organisai ce travail avec tant de zèle et de bonheur que je pus ajouter deux mille espèces au nombre de celles que M. de Lamarck avait indiquées comme croissant naturellement en France !
Pour mettre en ordre cette immense quantité de matériaux je reçus d'utiles secours de M. Léman. Ce botaniste, alors jeune et déjà instruit, m'oflfirit très-obligeamment de venir chaque semaine passer deux ou trois matinées à la maison et de mettre mes collections en ordre. Il a eu la constance de suivre ce travail pendant tout le temps que j'ai consacré à la Flore; il rangeait chaque famille avant que je commençasse à m'en occuper ; distribuait les espèces dans les genres et mettait en note ses propres observations. Il n'a jamais voulu d'autre récompense de ce travail que quelques échantillons doubles des espèces lorsque j'en avais suffisamment, et encore lui-même m'a souvent communiqué de ses propres collections. Je lui ai voué pour ses bons services une sincère reconnaissance, et j'ai le regret de penser qu'une mort prématurée me réduit à rendre hommage seulement à sa mémoire.
Avant de me livrer en entier au travail de la Flore fran^ çaise^ j'avais été (septembre 1802) passer un mois, avec ma femme, dans une ferme que sa grand'mère, M°^e Varnier, possédait à Tracy, en basse Normandie, près du bord de la mer, en face du rocher du Calvados. Mon but était en partie de faire un voyage de délassement, mais surtout d'étudier les plantes marines. Je fis sur elles un grand nombre d'expériences physiologiques et d'observations microscopiques; chaque jour nous allions, juchés à la mode normande sur un gros cheval de charrue, nous établir à la basse marée sur le rivage. J'y ramassais des varecs que je rapportais à la maison, dans des jarres d'eau de mer, pour en étudier la végétation. Ces travaux donnèrent naissance à un mémoire que je présentai plus tard à l'Institut et qui reçut son approbation. Je négligeai dans le temps de l'imprimer, quoiqu'il renfermât
des faits et des vues nouvelles. Dès lors la science a fait des progrès ; il aurait fallu de grandes recherches pour le remettre au niveau, et je l'ai abandonné.
L'ordre des familles de Jussieu que je suivais à cette époque m'appela immédiatement à employer ce que je venais d'apprendre. Je commençai la série des plantes en établissant la famille des algues, qui a depuis été presque unanimement sanctionnée, et que je rédigeai d'après les idées que ma précédente course au Havre et celle à Tracy m'avaient suggérées. Elles n'étaient pas assez complètement élaborées, mais j'ose dire que, pour le temps où j'écrivais, mon travail sur les algues marines était fort supérieur à ce que l'on avait fait. Celui sur les algues d'eau douce était un simple extrait des conferves de Vaucher.
Lorsque j'arrivai à la famille des champignons il me sembla que j'entrais dans mon domaine. Je les avais souvent observés pendant mes séjours à Champagne, et c'était de beaucoup l'ordre que je connaissais le mieux. Leur plus habile historien, M. Persoon, venait de pubUer son Synopsis fungorum, qui facilita beaucoup ma besogne, et mes relations avec lui me donnèrent la solution de quelques doutes ; mon ancien ami Chaillet m'envoya de Neuchâtel tout ce qu'il avait ramassé de cette famille, objet particulier de ses études, et me donna ainsi l'occasion de faire connaître bien des espèces nouvelles. Cette partie de la Flore fut la plus soignée et celle qui eut le plus de succès auprès des vrais connaisseurs.
Les lichens en eurent moins, quoique je leur aie donné assez de temps. On n'avait à cette époque que le prodromvs^ d'Acharius pour se guider dans leur classification. Je suivis cet ouvrage, mais j'y apportai plusieurs additions et modifications qui, dans le plan admis, étaient de vraies améliorations. Dès lors Acharius a deux fois renversé tout son échafaudage et le mien a été entraîné à sa suite. Il est cependant resté quelques genres de ceux que j'ai créés, tels sont ceux
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des Pertusaria^ Conocorpon^ etc., qu'Acharius a refaits après moi sous d'autres noms, mais que Fries a restitués sous mes dénominations. Acharius, avec une grande partie de rÉcoIe allemande de cette époque semblait faire peu de cas du droit de priorité et négligeait à dessein tout ce qui sortait de France. C'était une petite consolation de vanité nationale par laquelle cette École cherchait alors à cacher sa médiocrité ; depuis qu'elle est devenue plus forte elle est aussi devenue plus juste. Je donnai alors assez de temps aux lichens et j'allai en particulier passer huit jours à Fontainebleau pour y revoir, sur place, les nombreux lichens de cette belle forêt. J'étais si préoccupé de l'étude de cette famille que je n'y voyais qu'elle. Il me semblait que la végétation était réduite aux lichens. Grâce à cette direction d'esprit, j'en trouvai un grand nombre que je n'avais jamais aperçus dans deux voyages précédents. Celui-ci se fit avec toute notre société du Bulletin^ femmes et hommes, mais il fut moins gai que celui que j'avais fait six ans auparavant avec la même Société. Nous étions moins jeunes! les dames y avaient introduit plus de cérémonie et de recherche; nousmêmes étions peut-être plus préoccupés. C'est dans cette course que je trouvai le Hkizoïmrpha^ en finictification, ce qui donna heu à une note insérée au Bulletin de la Société philomatliique (floréal an XI-1803).
Lorsque j'arrivai à la famille des mousses, je sentis vivement tout ce qui me manquait. Je m'en étais peu occupé et je ne trouvais aucun secours ni chez les botanistes ni dans les herbiers de Paris, où cette partie était alors entièrement négligée. Je recourus à mes correspondants suisses pour obtenir des échantillons. Une visite que M. Bridel fit alors à Paris m'éclaira sur quelques points de la nomenclature, mais surtout j'écrivis au fils du célèbre Hedwig pour lui demander des renseignements.
Romain-Adolphe Hedwig commençait alors une monographie des Fougères. J'en possédais beaucoup des Antilles
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et lui en offris la communication en échange d'une collection de mousses d'Europe tirées de l'herbier de son père. Il accéda à cette proposition, et je me trouvai en possession d'une série d'échantillons authentiques, déterminés par l'homme qui a réellement créé la science des mousses. Une pareille collection rendit mon travail aussi facile que la nature des objets pouvait le comporter, et lui donna un haut degré d'exactitude. Cette partie de la Flore française présenta peu de nouveautés, mais elle a dû être peu modifiée depuis trente-cinq ans qu'elle a paru.
U m'est resté de cette étude des mousses une relation épistolaire avec R.-A. Hedwig qui a duré jusqu'à sa mort et qui n'était pas dénuée d'intérêt '. Ce jeune botaniste me témoignait une amitié extraordinaire. D m'envoya un ouvrage sur les champignons parasites fait avec un vrai talent Il voulait le publier à Paris et j'avais engagé le libraire Garnery à s'en charger. Celui-ci s'en dégoûta au bout de quelque temps. Ne voulant pas paraître négUgent aux yeux d'Hedwig, j'engageai Garnery à lui écrire pour lui expUquer ses motifs. Il le promit et ne le fit pas. Je me fâchai et lui déclarai que je ne lui donnerais plus de texte des Plantes grasses jusqu'à ce qu'il eût écrit; il se piqua, et quoiqu'il eût alors huit à dix livraisons gravées il ne voulut pas écrire ; je tins bon, et cet incident a déterminé la cessation de la publication des Plantes grasses. Dès lors Garnery fit banqueroute. Je n'entendis plus parler de lui jusqu'en 1829, qu'il vint me proposer de reprendre l'entreprise. J'avais alors d'autres idées : je cédai l'affaire à Guillemin, brave jeune homme dont je parlerai dans la suite, mais l'ouvrage ne fut pas repris.
Je savais que M. de Lamarck avait entièrement négligé la cryptogamie, mais je croyais que, lorsque j'en serais aux plantes phanérogames, l'ancienne Flore me serait d'un grand secours. Je fus bien désappointé quand, arrivé à cette classe,
* Elle se faisait en latin. (Alpli. de C )
je m'aperçus du nombre prodigieux d'espèces qui y étaient ou omises ou confondues ensemble, de manière à m'obliger de refaire presque toutes les descriptions. Je redoublai d'efforts, je multipliai mes correspondances, et je mis à ce travail immense un tel zèle et une telle activité, que je ne puis encore me rendre raison de tout ce que j'ai pu faire en si peu d'années.