DOCTORAT EN MÉDECINE
Comme je venais de terminer mon cours de physiologie^ j'entrevis l'occasion d'en obtenir une récompense. Le vieux bonhomme Peyrilhe, professeur d'histoire naturelle médicale à l'Ecole de médecine, vint à mourir, et sur le conseil de son collègue et de mon ami Duméril, je pensai aie remplacer. Je trouvai quelque bonne volonté dans les amis de mon ami, mais je n'étais pas docteur et n'avais jamais fait grand' chose pour la botanique médicale, si ce n'est mon travail sur la comparaisondes différentes racines confondues sous le nom d'ipécacuana. Je voulus avoir un second titre, et je fis des recherches sur les algues confondues, à doses diverses, dans la mousse de Corse. Ces deux mémoires, présentés à la Société des professeurs de l'École, y eurent quelques succès. L'impression en fut ordonnée, et l'on commença par me nommer membre de cette société. C'était un premier pas; cependant M. Richard qui ne m'aimait pas, sans me connaître et uniquement parce que j'étais l'élève de M. Desfontaines, cherchait à m'écarter et suggéra à son ami, M. de Jussieu, de se mettre sur les rangs. J'osais bien me présenter contre d'autres concurrents médecins, parce que la place exigeait des connaissances d'histoire naturelle, mais je ne pouvais lutter contre le nom de Jussieu Je fis ma retraite devant lui et cherchai à me le conciUer en déclarant que je ne pouvais ni ne voulais lutter contre le maître de la science.
Cependant la loi sur l'organisation de l'Université se pré-
Phyaiologie, Au contraire, M. Savi, M. de la St^gra, etc., en ont profité en me rendant justice, et je leur en fais ici mes remerciements.
parait et il devint très-probable qu'on ne pourrait plus parvenir à une chaire de botanique dans les écoles de médecine sans être docteur. Je me voyais ainsi frustré d'une espérance très-importante dans ma position. Mon ami Duméril me proposa de me faire recevoir docteur en médecine. J'avais bien, à mon arrivée, été immatriculé sur les registres de l'École et fait quelques études de physiologie, d'anatomie et même un peu de médecine, mais je me regardais comme tout à fait incapable de soutenir des examens. Duméril, qui connaissait le terrain à titre de professeur à l'École de Paris, me traça un plan de conduite qui leva tous les obstacles : j'avais le titre de professeur de l'Académie de Genève; je connaissais un peu M. Chaptal, alors ministre de l'intérieur ; il me conseilla de lui demander de considérer l'Académie de Genève comme une école spéciale et de m'accorder à ce titre le droit d'être reçu docteur, en payant les cinq examens sans les faire, et en soutenant simplement une thèse. D'après ce conseil, je demandai une audience au ministre. Je l'avais jadis rencontré chez le libraire Dugour (premier éditeur des Plantes grasses) où nous étions tous deux à titre d'auteurs. Je l'avais depuis revu à la Société philomathique et à l'Institut; il m'avait toujours témoigné de la bienveillance. Je lui exposai ma demande avec les mêmes détails que je viens de le faire et sans rien dissimuler. D en rit beaucoup et accorda sur-le-champ. L'assemblée des professeurs de l'École ratifia, grâce à Duméril, et je fus admis à présenter ma thèse.
Quand je me vis seul avec moi-même, obligé de composer une thèse médicale, je commençai à frissonner. Le choix du sujet, la crainte de dire quelque sottise qui trahit mon incapacité, la terreur d'une discussion publique sur des points sur lesquels je me sentais peu préparé, tout se réunissait pour me donner de l'inquiétude. Je me décidai à examiner la question quelquefois débattue de savoir si les plantes de la même famille ont réellement des propriétés
analogues. Je me mis à l'ouvrage avec une ardeur juvémle et, en trois semaines, je fis une dissertation que, d'après son succès, j'ose dire assez savante et assez originale. Voici comment je m'y pris.
Pour chaque famille naturelle je lus attentivement lesarticles de Murray qui s'y rapportaient, puis je complétai ces notions par la revue plus rapide des articles correspondants du Dictionnaire de Lamarck et de quelques autres ouvrages. Je fus frappé dès l'abord de l'analogie que présentaient les propriétés des plantes de chaque groupe dans tous les pays, et je découvris peu à peu, par cet examen mème^ les causes de plusieurs exceptions. Lorsque j'eus achevé ce travail pour toutes les familles, je résumai les idées générales qu'il avait fait naître dans mon esprit en composant la première partie de ma thèse, qui en semble la base et qui en est la conséquence. Quand cela fut terminé, je portai mon ouvrage à Duméril et à M. Desfontaines, tremblant de leurs jugements, mais je fiis vite rassuré. Ils lui donnèrent beaucoup d'approbation, s'étonnèrent de la rapidité avec laquelle je l'avais fait et ne pouvaient le concilier avec ce que j'avais dit de mon ignorance, quelque réelle qu'elle fût. Le jugement d'amis aussi éclairés, qui prenaient un intérêt réel à ma réputation, me rassura. Je présentai ma thèse, qui fiit agréée, et je fus appelé à la soutenir.
Je priai M. de Jussieu de me servir de président, et à la manière dont je m'étais désisté devant lui, il ne put me le refuser. J'avais trouvé moyen de lui dédier mon ouvrage, conjointement avec M. Desfontaines, et de manière à les contenter tous les deux. Mes examinateurs étaient le bon Duméril, MM. Halle, Petit-Radel et deux autres que j'ai oubliés. Tous savaient que je ne demandais pas le titre de docteur dans l'intention de pratiquer la médecine, mais seulement pour parvenir une fois à une chaire de botanique. Leurs objections furent faibles ou bienveiUantes, et je m'en tirai assez bien. M. Halle m'embarrassa un moment par une
question délicate sur le narcotisme des borraginées, j'a-, vouai franchement mon ignorance à ce sujet. Petit-Radel, qui avait des prétentions à être botaniste et qui avait voyagé à l'Ile de France et au cap de Bonne-Espérance, voulut faire briller sa science et me fit des objections qu'il croyait graves ; mais il faisait de grosses erreurs, et comme je savais qu'il n'était aimé ni de ses collègues ni de ses élèves, je ne me gênai point pour les relever; aussi, ce qui est presque sans exemple à une thèse, je fiis applaudis par les élèves, et en sortant plusieurs professeurs me faisaient comme des excuses des bévues de leur collègue : « Ne vous en étonnez pas, me disait le bon M. Halle, c'est le plus bête de l'École. »
Après avoir reçu le diplôme officiel je fus appelé le soir à une cérémonie plus gaie. Duméril avait invité chez lui ma famille, mes amis du Bulletin philomathique, et même quelques professeurs de TÉcole : cette grave assemblée se divertit à me faire en grand costume la réception du Malade imaginaire. C'était un spectacle curieux de voir Cuvier, Lacroix, Biot et autres savants académiciens débiter la scène de Molière, en costumes de la Comédie française. On m'avait aflFublé d'un immense bonnet en pain de sucre, tout garni de petits lampions allumés. Dans les mouvements de salutation, je croyais toujours que j'allais brûler, alors l'acolyte qui me conduisait pressait une éponge pleine d'eau placée au sommet et l'eau de couler, non sur les lampions, mais sur ma tête, et toute l'assistance de rire à l'envi de ma surprise. Je me trouvai donc le même jour docteur en médecine de par la faculté et de par l'amitié.
Mon ouvrage Sur les propriétés des plantes eut un succès qui dépassa mon attente. M. de Jussieu l'adopta pour cadre et presque pour texte de ses leçons, et les exemplaires en étaient si recherchés que du prix de 3 francs on les vit atteindre dans les ventes jusqu'à 30 et 40 francs. J'en fis, en 1816, une seconde édition plus complète et surtout plus soignée, en un vol. in-8\ Cet ouvrage a été traduit en aile-
mand et accompagné de notes par M. Perleb, professeur à Fribourg en Brisgau. U est souvent cité dans les ouvrages de botanique médicale, et M. Blume m'a assuré que le gouvernement des Pays-Bas avait ordonné à tous les médecins qu'il envoyait dans les colonies d'emporter ce volume, afin de se guider dans le choix des succédanés. Ainsi, outre le titre de docteur qui devait me servir un jour, je gagnai à ce travail une sorte de réputation, et je m'étais essayé dans des questions d'un ordre assez relevé dans la science. Les réflexions que cet ouvrage et la Flore française firent naître dans mon esprit ont beaucoup contribué à me préparer aux idées que j'ai émises plus tard dans la Théorie élémentaire.
Des pensées, des événements d'un tout autre genre vinrent encore me distraire momentanément de la Flore française, et je dois rentrer un instant ici dans ma vie domestique
§ 33. AMELLA.
Je suis resté longtemps avant d'avoir le courage de reprendre ces mémoires. Tels qu'ils s'étaient présentés jusqu'ici c'était une série de souvenirs avec lesquels j'aimais à me retrouver, mais un premier malheur a quelque chose d'amer, et son récit est plus pénible à faire quand il a été suivi d'un autre de même ordre et bien plus afireux * .
Dès le moment de mon mariage, un sentiment auquel je n'avais pas songé jusqu'alors se développa avec vivacité : ce fat le désir de la paternité. Ma femme resta près d'un an sans m'en donner l'espérance : enfin elle devint grosse et je ne puis dire la joie que je ressentis. Mon père, malgré son
• D'après l'apparence du manuscrit et une date qui se trouve plus loin, cet article doit avoir été rédigé en 1835, tandis que ce qui précède est de 1827 à 1830. L'auteur était dans une meilleure disposition d'esprit, peutêtre parce qu'il avait vu naître, en 1833, le premier de ses petits-enfants.
(Alph. de C.)
JEUNESSE. — PARIS. 15i
âge, vint à Paris pour assister à la naissance de cet enfant, dont il devait être le parrain. L'accouchement fut heureux et je me vis père d'une petite fille qu'on nomma, d'un nom de fantaisie, Amella. Cette enfant prospéra pendant dixhuit mois au gré de tous nos désirs. Tout à coup elle fut saisie d'un violent miserere et vingt-quatre heures après elle n'était plus ! Je ne saurais exprimer à quel point me saisit cette mort si subite et si inattendue. Elle ne s'était jamais présentée à mon esprit. C'était la première fois que je voyais mourir quelqu'un qui me tenait; aussi, malgré l'âge si tendre de cet enfant, je tombai dans un désespoir profond. Il me semblait que c'était le plus grand malheur qu'on pût éprouver : j'ai vu depuis qu'il en est de plus cruels encore !
Dès ce moment, incapable de penser à rien, je me résolus à aller passer quelque temps à la campagne, chez mes parents ! Je confiai le soin d'achever l'impression de la Flore française au docteur Berger, et je me dirigeai vers Champagne, avec ma femme.
Ce n'était plus ce premier voyage si gai, si fou, que j'avais fait trois ans auparavant. C'était un voyage de tristesse et de regrets. Cependant le changement d'air, le mouvement du voyage, le calme de la campagne, la touchante amitié de mes parents, nous remirent l'âme peu à peu. Je commençai alors à éprouver un sentiment que j'ai depuis éprouvé bien plus vivement, c'est qu'on aime beaucoup plus ses parents quand on est père soi-même ! Quand j'eus senti à quel point j'aimais cet enfant, si jeune encore, je pensai combien mon père et ma mère m'aimaient plus que je ne l'avais jamais cru. Il me semblait que j'étais coupable envers eux de tout ce que je ne leur avais pas témoigné auparavant. Je crois bien cependant que jusqu'alors je n'étais pas en arrière en fait de sentiments filiaux, mais qu'il y a loin de là à ce qu'on éprouve pour ses enfants ! Comme tous les sentiments, au moins pour moi, sont pâles à côté de celui-
là ! Comme ils semblent intéressés et égoïstes, à côté de Famour qu'on porte à ces êtres qu'on croit destinés à vous survivre et à vous continuer !