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VOYAGE D'ALSACE ET DE BELGIQUE (1810) ET INCIDENTS DIVERS

Le récit du voyage n'a pas été rédigé par l'auteur '.

* Voyez le rapport au ministre inséré dans les Mémoires de la SocUU d* agriculture, v. XTV, et publié à part en 1813. (Alph. de C.)

Pendant ce voyage de 1810, je reçus, sans aucune démarche de ma part et même en ignorant qu'il en fût question, deux témoignages d'estime qui me furent agréables. L'Université organisa la Faculté des sciences de Montpellier, et mon ami Cuvier m'y fit donner la chaire de botanique, avec la clause que le cours de la Faculté de médecine serait commun aux deux Facultés, et que seulement, comme je n'aurais aucune peine de plus, mon nouveau traitement serait réduit à moitié. C'était un cadeau de 1500 francs de revenu qui ne me donnait aucun travail. Peu après, le gouvernement alloua 4000 fr. de frais d'établissement pour le nouveau terrain à ajouter au Jardin et 3000 fr. de revenu annuel pour son entretien ; il l'annexa à l'ancien Jardin sous le nom de Jardin académique et m'en nomma directeur, avec l'injonction de le consacrer à l'amélioration de l'agriculture du midi de la France. Je partis de Paris vers la fin de l'année avec ma famille, et j'arrivai à Montpellier avec l'espoir d'y être utile à la science et au pays par cette nouvelle institution.

Aussitôt je m'occupai avec activité de son organisation. Je fis faire de grands travaux pour planter et employer convenablement le terrain. Tout cela marchait concurremment avec les autres devoirs de ma place, avec des travaux particuliers de botanique , avec des encouragements soutenus donnés aux élèves qui témoignaient du zèle, et avec une vie assez mQndaine. Au printemps, je donnai encore mon cours de bonne heure, et le 1^' juin 1811 je conduisis ma femme à Genève et je partis avec mon élève Dunal, devenu mon ami et mon compagnon d'étude malgré la différence d'âge, pour faire mon dernier voyage dans la partie centrale de la France.

§ 8. VOYAGE AU CENTRE DE LA FRANCE (1811). Ce paragraphe n'a pas été rédigé par l'auteur *.

§ 9. RÉSULTAT DE MES VOYAGES. PROJET D'UNE STATIS- TIQUE VÉGÉTALE DE LA FRANCE.

Après avoir achevé ma tournée dans le centre de la France, je revins à Paris un peu malade. Cette circonstance, aussi bien qu'un certain nombre d'aflfaires à terminer, soit pour le Jardin de Montpellier, soit pour moimême, me retinrent six semaines dans la capitale. J'y trouvai d'ailleurs beaucoup d'intérêt, à me mettre au courant des études et à revoir mes anciens amis. Je rédigeai le rapport de mon voyage pour le présenter au ministre de l'Intérieur. Je vins de là à Genève prendre ma femme et mon fils, et à l'entrée de l'hiver, je rentrai dans mes pénates languedociennes, pour m'y établir d'mie manière plus fixe que je ne l'avais fait jusqu'alors. C'est réellement de cette époque (novembre 1811} que je pus me regarder comme définitivement établi à Montpellier, et c'est aussi pour elle que j'ai réservé le récit des impressions que ce séjour a laissées dans mon esprit Je le ferai sans suivre un ordre chronologique, et en passant en revue d'une manière collective mes souvenirs relativement à mes travaux particuliers, à ma vie de façiille et de société, et aux fonctions dont j'étais chaiigé. Voyons d'abord ce qui concerne mes travaux.

Je ne puis savoir ce que j'aurais fait pour la botanique si j'étais resté habitant de Paris, mais il me semble que la vie à laquelle je fus entraîné par suite de mes voyages et de mon séjour à Montpellier est loin d'avoir eu des conséquences fâcheuses pour mon développement intellectueL On

• Voyez le sixième rapport au ministre dans les Mémoires de la Société d'agriculture, v. XV, et à part à la suite du précédent. (Alph. de C.)

ne peut nier que la vie de Paris n'offre une foule d'occasions d'instruction et d'encouragements à l'étude ; mais, sans parler des distractions qui y sont nombreuses et séduisantes, il y a pour un jeune savant quelques inconvénients que je connais par expérience. On est trop facilement entraîné à s'occuper d'objets divers, à l'occasion des travaux des autres, pour pouvoir suivre sa propre impulsion, du moins pour la suivre complètement; on y est trop excité à lire des mémoires dans les sociétés savantes ou à les publier dans les journaux pour se donner toujours le temps de les bien achever ; on y est trop entouré de gens qui sollicitent ou obtiennent des récompenses pour ne pas se laisser aller à la fièvre des places, or cette fièvre détourne des travaux de longue haleine, et conmie elle ne peut s'apaiser que par la faveur des hommes puissants, on se laisse entraîner à faire des ouvrages qui ne blessent pas leurs opinions plutôt que ceux qui tendraient à modifier profondément l'état de la science. On y vise plus à faire des travaux qui ne prêtent pas le flanc à la critique, que des travaux qui embrassent les questions vraiment ardues de la science. Sans m' être rendu compte de ces impressions, j'éprouvai, au bout de peu de temps, que je me sentais plus libre, plus moimême quand j'eus quitté Paris et changé totalement de vie. Mes voyages me servirent en particulier à étendre mes idées sur la botanique géographique, l'agriculture générale et même sur plusieurs points de la statistique et de l'art d'observer. Quelque soin que je misse à voir avec attention tout ce qui se présentait à moi, il me restait encore bien des heures d'oisiveté, et je pris l'habitude de les employer à méditer sur toutes les théories de la philosophie générale de la botanique. Mes travaux prirent dès lors une direction plus élevée, et l'obligation de faire des cours publics tendit encore à développer mes réflexions sur ce genre de questions. Pendant mes six années de voyage, et surtout dans les deux dernières, j'avais beaucoup pensé à la manière la plus

avantageuse de lier les faits nombreux que j'avais recueillis sur l'histoire des plantes de France et d'en rendre compte au public. J'étais arrivé à un plan vaste et nouveau qui, je le crois, aurait produit un ouvrage assez important. Je iq$ mis à l'œuvre avec ardeur ; mais l'immensité du travail^ l'attrait que m'inspirait la botanique proprement dite et Je découragement que m'inspira, en 1814, le changement des limites de la France , sous ce point de vue qu'il entraînait un remaniement complet de mon travail, ces diverses causes réunies ont fait que je n'ai pas achevé mon entreprise : j'en ai des fragments considérables terminés, mais il est plus que probable que je ne donnerai jamais suite à ce travail. Je pourrai tout au plus en extraire quelques morceaux pour les publier à part ou les enchâsser dans quelques autres écrits. Je crois que cet ouvrage aurait eu de l'intérêt et aurait créé un nouveau genre de livres, intermédiaire entre les Flores et les Statistigms. Je me proposais de le nommer Statistique végétale de la France. Peut-être me sera-t-il permis d'en tracer ici le plan, afin que si ces feuilles sont jamais lues, un autre plus heureux que moi puisse exécuter et améliorer ce que je n'ai fait qu'esquisser.

La Statistique végétale devait laisser de côté les descriptions des espèces, les classifications purement botaniques, la synonymie didactique et la désignation des localités spéciales des plantes. Tout cela fait partie de la Flore proprement dite ; mais en considérant le règne végétal sous un rapport plus étendu, elle devait présenter : 1^ la distribution générale des végétaux sauvages ou la géographie botanique de la France, et 2^ les rapports des plantes de la France avec les besoins divers des hommes.

Dans la première partie, après une exposition abrégée de la géographie botanique (telle à peu près que je l'ai exposée dans le Dictionnaire des sciences naturelles en 1820) je divisais la France en un certain nombre de régions physiques ; je peignais pour chacune d'elles sa végétation et

j'exposais les circonstances du climat qui pouvaient avoir influé sur elle : ainsi je présentais le tableau de la nature physique et de la végétation du nord-est, des côtes de l'ouest, de la région des oliviers et des diverses chaînes de montagnes. Puis, reprenant les mêmes objets d'une manière plus détaillée, je donnais la théorie des stations proprement dites, et je faisais l'histoire des plantes de France marines, maritimes, aquatiques, des marais, des prés, des guérets, des sables, des rochers, etc. Dans ce double cadre rentraienjt tous les faits généraux relatifs à la distribution des plantes sur la surface du sol.

Dans la seconde partie, consacrée aux rapports des plantes avec l'homme, j'exposais d'abord les lois de la géographie botanique agricole, et je montrais les grandes différences de la distribution des plantes cultivées et des plantes sauvages. Puis, passant en revue les divers besoins de l'espèce humaine, je montrais jusqu'à quel degré le règne végétal y pourvoit. Ainsi je divisais les plantes en alimentaires, médicales, vestimentaires, tinctoriales, etc., et dans chacune de ces classes et de leurs sous-divisions, j'exposais : 1^ ce que la nature sauvage produit d'elle-même pour remplir cette destination ; 2^ ce que i; agriculture y a ajouté, et 3<> ce que le commerce y joint comme complément. Ainsi, je suppose, s'il s'agissait de l'huile, je donnais: 1^ l'énumération des végétaux oléifères spontanés et l'appréciation de leur mince produit; 2^ l'histoire de la distribution de la culture et du produit des plantes oléifères qui font partie de l'agriculture ; 3<> l'appréciation des huiles importées pour combler le déficit soit des huiles en général, soit de certaines huiles en particulier.

A cet ouvrage devait être joint un atlas que j'avais combiné de manière à en faire par lui-même une publication de quelque importance : je voulais y représenter les régions botaniques et agricoles, les divisions physiques qui influent sur la végétation, telles que la nature minéralogique de la sur-

face du sol, les hauteurs au-dessus du niveau de lamer, etc.; puis une carte spéciale de chaque classe de culture devait indiquer les diverses provinces où elle est établie et souvent le mode même de culture. Ainsi, pour suivre à l'exemple cité tout à l'heure, une carte des huiles aurait indiqué la r^on des oliviers, celle des noyers et celle des herbes oléagineuses ; une carte des boissons fermentées aurait montré la région des pommiers à cidre, celle du houblon pour fabriquer la bière, et celle de la vigne, sous-divisée d'après les modes divers de culture.

Pour rendre toutes ces cartes parfaitement comparables et diminuer la cherté de l'entreprise, j'avais conçu un système d'atlas, je crois assez nouveau, et applicable à d'autres buts. Toutes les cartes étaient sur le même format ; chacune d'elles devait être réduite à ce qui est rigoureusement relatif à l'objet auquel elle serait consacrée et imprimée sur un papier fin et transparent. Une seule carte mobile, imprimée sur un carton ou papier très-ferme, portait l'indication des rivières, villes et démarcations générales. Au moyen de repères fixes, on pouvait placer cette carte, base de tout le système, sous chacune des cartes transparentes et on traçait, pour ainsi dire, sur elle à volonté toutes les di\isions physiques, botaniques et agricoles, dont les cartes transparentes portaient la trace. J'avais commencé l'exécution de ces diverses cartes au moyen d'un dessinateur intelligent et docile (M. Node Véran) que j'avais formé dans le but de dessiner les plantes du Jardin, et qui, par son exactitude habituelle, était très-propre à dessiner des cartes de géographie.

Ce système d'atlas aurait, ce me semble, des applications heureuses dans l'enseignement si utile et si négligé de la géographie. Il servirait, en particulier, à faire comprendre avec une extrême facilité la géographie historique : ainsi, par exemple, sur la carte de l'Europe actuelle, on appliquerait le transparent qui représenterait ou l'empire, romain ou les

diverses phases du moyen âge, et à l'instant même on ferait sentir les circonscriptions ou les positions relatives des villes et des provinces. Sur la carte de la France, divisée en provinces , on appliquerait le transparent de la division départementale ou rinverse, et un seul coup d'œil servirait ainsi à faire voir les changements successifs de la surface du pays.

Tel était le plan qui s'était graduellement élaboré et mûri dans ma tète pendant les six années de mes voyages d'observation et dont j'ai poursuivi l'exécution pendant trois ans avec ardeur. J'en étais alors très-enthousiasmé, et aujourd'hui encore (1834) je suis persuadé qu'il était de nature à produire un livre qui aurait marqué dans l'histoire des sciences d'application. Il n'en est resté que des fragments, lesquels, bien que nombreux, ne constituent pas un ensemble, et dont la vue m'inspire toujours des regrets, soit à cause du temps que j'y ai consacré sans achever, soit à cause de l'interruption même d'un travail qui me plaisait. Ce n'est pas par paresse ni par découragement non motivé que j'ai abandonné cette entreprise. J'ai déjà indiqué mi des motifs, le changement de circonscription en 1815. Il m'arriva aussi ce qui arrive je crois à tous les voyageurs, c'est qu'en me mettant à l'ouvrage je m'apercevais sans cesse que j'avais négligé de recueillir certains documents dont je sentais l'utilité. Je faisais en sorte, il est vrai, d'y suppléer ou par la correspondance, ou par l'étude des écrits locaux ; mais tout cela ne répondait qu'imparfaitement à mon but, et il aurait fallu, pour ainsi dire, reconunencer mes voyages une fois mon plan arrêté.

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