TRAVAUX BOTANIQUES DIVERS
Le travail qu'exigeait le supplément de la Flore française m'entraîna dans quelques travaux monographiques. Je rédigeai alors et publiai dans les Mémoires du Muséum une série de mémoires sur quelques genres de champignons parasites : Scleroiium, Xyloma^ etc. J'en avais préparé un sur les sphéries parasites des feuilles et j'avais fait faire une jolie planche coloriée ; le dessin en fut perdu chez M. Deleuze, ce qui m'a empêché de le publier. Dans le même temps j'eus occasion de découvrir aux environs de MontpeUier le champignon qui produit la maladie connue des agriculteurs sous le nom de Luzerne couronnée ; je le nommai Rhizoctoniaj et je donnai sur le genre un mémoire spé-
censé de Paris , et qui n'avait pas le pied-marin, avait fait déjà des centaines de lieues en herborisant lorsqu'il passa à Montpellier, de sorte que l'assertion ne fait pas honneur à la perspicacité de Gouan. Quant à M. Picot-La Peyrouse, la simple citation, sous la forme usitée de synonymes, des erreurs qu'il avait faites ^ le mit dans une colère extrême. Elle augmenta ensuite au point de^e faire imprimer en tète de son Supplément à Vhisfoire abrégée des Pyrénées, en 1818, un article fort ridicule d'un journal de Toulouse^ dans lequel on disait que la publication du Systema de mon père avait été < annoncée dans les rues et les places de Genève au milieu des < fanfares, au bruit des trompettes, des clah*ons et des cymbales. > Assurément^ si les compatriotes de M. La Peyrouse ont imaginé de lui faire croire une chose semblable^ ils avaient une bien petite idée de son esprit, ou peutêtre on a voulu mystifier un homme que la passion aveuglait. Quoi qu'il en soit, et au point de vue botanique, le seul qui mérite de nous occuper, les erreurs de M. Picot-La Peyrouse ont été siu-abondamment démontrées par les botanistes modernes au moyen de son herbier et des plantes qu'il avait nommées dans les herbiers de Xatard et de Marchand. On peut consulter là-dessus : Bentham, Catalogue des plantes des Pyrénées; Paris, 1826 ; Arnott, dans Jameson, Philos. Journal, décembre 1827; Clos, Bévision comparative de rherhier et de Vhisioire abrégée des Pyrénées de La Peyrouse y dans les Mémoires de V Académie des sciences de Toulouse, 1857 ; enfin Tnqjibal-Lagrave et H. Loret, Bulletin de la Société botanique de FVanoe^ 1860, p. 16. Ces derniers auteurs disent (p. 18) : < Nous nous bornons à exposer des faits, persuadés que le lecteur saura en déduire, comme nous^ la triste conclusion qui en découle naturellement > (Alph. de C.)
cial. C'a été mon dernier écrit sur la cryptogamie, mais j'ai toujours continué à m'intéresser à l'étude au moins des champignons. Dans le but de les observer, j'engageai le maire de Montpellier à donner ordre aux paysans qui apportaient des champignons au marché de me les montrer pour vérifier s'il n'y en avait pas de vénéneux. J'eus ainsi ime occasion facile de voir tous les champignons du pays qui passent pour comestibles. Je recueillis les renseignements des paysans, je les vérifiai et je mangeai moi-même de toutes les espèces qu'on disait salubres ; après cette expérience prolongée, je fus frappé de la vérité des assertions des paysans. Ce fut une occasion de voir un grand nombre d'espèces nouvelles ; je les décrivis dans le supplément de la Flore^ et j'en fis faire par Node Véran de belles figures coloriées, qui sont restées inédites avec beaucoup d'autres exécutées avant ou après cette époque.
J'avais alors trop d'occasions d'étudier les plantes phanérogames, et les environs de Montpellier fournissaient trop peu de cryptogames, pour m'engager à poursuivre ce genre de recherches que j'avais tant aimé dans ma jeunesse. Je donnai du soin à l'étude de la flore de Montpellier, soit dans ses rapports avec celle de la France, soit pour la direction du Jardin et l'enseignement. Outre un grand nombre d'herborisations dans les environs de la ville, je fis en 1812 une course aux Ce venues avec mes élèves Dunal et CoUadon, et plus tard une autre aux Capouladoux et cantons voisins. Ces courses étendirent mes connaissances sur le midi de la France ; elles me firent voir quelques objets nouveaux et débrouiller les ouvrages des anciens botanistes de Montpellier qui étaient fort supérieurs aux modernes. Magnol, en particulier, est un botaniste très-recommandable par sa précision, tandis que Sauvages et Gouan n'ont fait autre chose que répandre des confusions ou des erreurs sur les plantes du Languedoc. Les résultats de ces recherches ont été consignés soit dans le supplément de
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grande école, et ayant par la Flore française acquis un peu d'autorité dans la science, je crus le moment favorable pour la manifestation de mes principes, et je me décidai à les publier rapidement, parce que j'eus lieu de craindre que des élèves, profitant de ce que je disais dans mes cours, ne les publiassent tronqués et incohérents. J'avais, dans ce ' but, écrit différents chapitres spéciaux, mais ce fut dans l'hiver et au printemps de 1812 que je me mis à l'œuvre sérieusement*. Quoique j'eusse depuis longtemps médité ce sujet, je fus surpris du nombre des idées nouvelles qui se présentèrent à moi au moment où je me mis à coordonner mes pensées et à rédiger. C'est un ser\îce que la rédaction rend assez généralement, et c'est ce qui explique pourquoi les amateurs , qui ne sont jamais appelés à ranger leurs idées, font si rarement des découvertes, quoique plusieurs d'entre eux soient très-capables d'en faire.
L'ordre général du livre appelait pour ainsi dire mon esprit à passer en revue tous les faits que j'avais observés et à les classer sous un point de vue nouveau. Aussi il y avait des moments où, effrayé moi-même du développement que prenait mon travail et du nombre d'idées nouvelles qui découlaient de mes principes, effrayé, dis-je, de la multitude de ces aperçus, je m'imaginais que j'étais peut-être tombé sur ce point dans une espèce de démence. De temps en temps je quittais mon travail pour aller confier mes inquiétudes à ma femme et la prier de m'observer avec soin pour démêler si, dans ma conversation, je ne donnais pas quelque indice de folie. Elle m'assurait aussitôt que non, et cependant j'étais toujours dans l'inquiétude, sinon d'être vraiment fou, du moins que quelque erreur grave de logique ne se fût glissée à mon insu parmi les bases de mon travail»
* Déjà dans plusieurs voyages j'avais eu l'habitude de rédiger de tête mes observations pendant l'oisiveté du transport en voiture, et de les mettre par écrit en arrivant dans les auberges. Ma mémoire était assez bonne pour ne pas perdre un mot de ces rédactions qui m'ont fait gagner beaucoup de temps.
En conséquence, je me décidai à aller immédiatement après la fin de mon cours faire un voyage à Paris, dans le but d'y consulter lie seul homme qui m'inspirât une pleine confiance sur un pareil sujet, mon ami M. Correa. J'étais sûr, en effet, de son amitié, de sa discrétion, de ses connaissances botaniques et de la haute portée de son esprit. J'arrivai chez lui en tremblant, pour lui demander d'entendre la lecture des parties capitales de mon travail et le prier de m'en dire franchement son avis. Il y consentit et écouta ma lecture pendant quelques matinées. Son opinion fut formulée par ce seul mot : Imprimez, et quand je lui demandais quelques détails, que je sollicitais les objections, que j'exprimais des craintes sur le succès, il me répétait : Imprimez, Ce ne fut qu'à force de causeries que j'obtins de lui, non des objections, mais quelques observations, spirituelles à son ordinaire, et que j'ai quelquefois insérées dans mon ouvrage.
Fort de l'approbation et des encouragements de l'homme que je regardais comme le plus idoine à ce genre d'examen, je revins à Montpellier, et après quelques travaux ultérieurs je me décidai, à la fin de 1812, à faire imprimer sous mes yeux cette Théorie élémentaire qui m'avait tant occupé.
Le succès justifia les prévisions de Correa et mes propres espérances. Divers journaux, notamment celui des Débats^ en rendirent un compte très-brillant. Elle a été dès lors traduite en allemand, d'abord par M. Rœmer, de Zurich, qui y joignit des observations propres à démontrer qu'il ne l'avait pas comprise, et, plus tard, par M. Sprengel, qui, unissant dans l'ouvrage ses idées aux miennes, et dans le titre son nom au mien, en fit un livre vraiment absurde, où la fin de chaque chapitre est en opposition avec le commencement, et qui, malheureusement pour moi, a été traduit en anglais par M. Jameson. MM..Savi, de Pise, et Lagasca, de Madrid, m'ont écrit qu'ils avaient, pour leurs leçons, traduit la Théorie en italien et en espagnol ; mais ces traductions n'ont pas été publiées. D'ailleurs le succès de
l'ouvrage a été constaté , soit par la manière dont il a été fréquemment cité par mes contemporains, soit parce que j'ai dû, assez promptement, en faire une secondé édition^ qui est épuisée*.
Indépendamment de ces ouvrages de longue haleine, je fus entraîné à m'occuper encore de quelques objets spéciaux. L'analyse de certaines caryophyllées me fit découvrir les filets qui vont de la base du style joindre, au travers de l'ovaire, le sommet du placenta, et qui sont évidemment les conducteurs de la fécondation. Je rédigeai un Mémoire à ce sujet, et dans l'un de mes voyages à Paris, je le portai avec moi pour le lire à l'Institut. Je ne voulus pas prendre la parole à la première séance où j'assistais; à la suivante, lorsque je la demandai au président : « Ah ! me dit-il, nous aurons de la botanique aujourd'hui, car M. de ' Saint-Hilaire vient de me demander aussi la parole. » En effet, Saint-Hilaire lut un Mémoire qui présentait tous les mêmes faits que le mien. Lorsqu'il eut achevé, je déclarai que ce que je voulais lire était si parfaitement identique avec ce qu'on venait d'entendre, qu'il me paraissait superflu de donner lecture de mon Mémoire. Celui de M. de Saint-Hilaire n'avait point de planche; je lui donnai la mienne, dont quelques figures ont été adoptées pour son travail. Ainsi cette petite découverte se trouva comme mort-née, ou du moins ne porta pas mon nom.
A peu près à la même époque je m'occupai de diverses monographies. Mon herbier renfermait plusieurs espèces du genre Ochna; en les étudiant, je compris la nécessité d'établir une nouvelle famille de plantes, et après avoir recherché dans les herbiers de Paris toutes les espèces qui s'y rapportent, je présentai à l'Institut et publiai, en 1811, une monographie de cette famille , qui en a fixé l'existence et en a fait connaître beaucoup d'espèces.
* A la demande des libraires j'ai fait paraître, en 1844, une troisième édition qui n est à peu près qu'une réimpression. (Alph. de C.)
Je fus de même conduit à faire la monographie des biscutelles par la facilité que je trouvai à en étudier vivantes plusieurs espèces aux environs de Montpellier. Ce travail a paru dans les Annales du Muséum, et ensuite dans le recueil de mes Mémoires ; un travail analogue sur les asperula, fait à la même époque, ne fut pas imprimé, et a servi plus tard dans le quatrième volume du Prodromus. Déjà, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, j'avais commencé à m'occuper de la famille des Composées. Un travail descriptif assez considérable sur le genre conyza, fait âans ma première jeunesse, m'avait montré à quel point les genres de cette famille étaient mal établis; d'autres recherches analogues m'avaient fait entrevoir que les coupes principales elles-mêmes avaient été fondées sans aucune logique, et déjà dans la Flore française j'étais revenu à l'idée d'Adanson de considérer les Composées comme mie famille unique. Je reprisée travail vers 18t)7, et je domiai deux mémoires sur les cynarocéphales, qui ont été publiés dans les Mémoires du Muséum d'histoire naturelle, et que l'Académie avait jugés dignes de paraître parmi ceux des Savants étrangers. Un troisième mémoire, plus important que les deux précédents, fut présenté à l'Institut en 1808. J'y étabUssais une nouvelle tribu dans la famille, sous le nom de tribu des Labiatiflores. Je venais de lire ce travail, qui fut approuvé comme les précédents, lorsque j'appris que mon ami M. Lagasca s'était occupé, à Madrid, du même sujet, et comme c'était lui qui, sans me faire part de ses idées, m'avait communiqué la plupart des plantes de ce groupe que j'avais observées, je ne voulus pas publier mon travail avant de connaître ce qu'il avait fait. M. Bonpland me communiqua un mémoire manuscrit de M. Lagasca, qui me prouva qu'avec certaines différences dans les termes et des matériaux plus abondants que les miens, M. Lagasca était arrivé aux mêmes résultats. A cette époque, la guerre entre la France et l'Espagne, et les désordres de ce mal-
heureux pays, rompirent toute communication entre Lagasca et moi. Après quelques années d'attente , je me décidai cependant, en 1812, à publier mon Mémoire, en y joignant les genres établis dans le manuscrit de Lagasca, et en lui demandant, dans la préface, d'agréer cette sorte de communauté. J'ignorais alors qu'en 1811 Lagasca avait publié, dans la petite ville d'Orizuela, son mémoire primitif. Malheureusement la haine des Espagnols contre les Français l'avait engagé à changer les noms des genres qu'il avait lui-même établis, lorsque ces noms étaient dédiés à des Français. Je les avais admis par respect pour son droit, et il est résulté de là que, lorsque les deux mémoires ont été publiés, il y a eu une sorte de confusion, déterminée par cette double publication. J'ai cru devoir conserver les noms primitifs de Lagasca, car la science ne doit rien avoir à démêler avec les animosités nationales, et dans le septième volume du Prodromus, j'ai tâché de rétablir avec soin ce qui, dans ce travail, était dû à M. Lagasca et ce que je pouvais moi-même réclamer.