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DEMANDE DU RECTORAT

J'ai tâché, dans ce qui précède, de peindre ma vie de Montpellier d'une manière générale, telle qu'elle se présente à mon souvenir jusqu'à l'année 1813. L'histoire des individus est comme celle des peuples : quand elle est heureuse, il y a peu d'événements. Reprenons maintenant l'ordre un peu plus chronologique, afin de raconter les incidents de mes dernières années de séjour à Montpellier et les causes qui m'ont amené à quitter cette ville.

Lorsque j'y arrivai, l'Université impériale n'existait pas encore, l'École de médecine dépendait du ministère de Pintérieur et Dumas était doyen de l'École. Peu après l'Université fat installée, Dumas fut nommé recteur de PAcadémie de Montpellier, et je devins membre du Conseil académique. Dumas était un homme agréable, facile à vivre, assez bon physiologiste, mais très-médiocre administrateur. Quoiqu'il approchât de la cinquantaine, le goût des plaisirs le dominait, et cette circonstance, jointe à la pratique médicale et au peu d'ordre qu'il mettait dans son travail, le détournait de l'administration de la Faculté. D laissait faire à chacun et à moi en particulier tout ce qu'il voulait, et pour ma part je m'en trouvais bien, parce que rien ne dérangeait mes plans d'amélioration du Jardin. Au printemps de 1813, il fut atteint d'une maladie inflammatoire qui l'emporta en peu de jours. Il fut enseveli, à sa demande, dans le Jardin botanique, avec une sorte de pompe inusitée. Sa mort laissait trois places vacantes. Comme professeur de physiologie, la Faculté appela sans concours M. Lordat à le remplacer, c'est-à-dire qu'elle réinstallait les doctrines de Barthez qui

commençaient à s'user. Je le dis avec regret, mais sans animosité, car je n'ai jamais eu qu'à me louer de mes rapports avec ce nouveau collègue. Comme doyen, lé grand maître appela M. Victor Broussonet, l'un des plus anciens professeurs ; mais le difficile était de remplacer Dumas comme recteur.

De tout temps le chancelier de TUniversité avait été en jnème temps chef de l'École de médecine et directeur du Jardin botanique, et quoique les fonctions de recteur ne répondissent pas exactement à celles de l'ancien chancelier, il semblait assez juste de se conformer autant qu'on pourrait à cet usage. La Faculté de médecine, qu'elle le considérât comme un droit ou comme un avantage, tenait beaucoup à ce que le recteur fût pris dans son sein, et croyant que plus connu à Paris je serais nommé plus facilement, mes collègues m'engagèrent à me mettre sur les rangs. D'un autre côté, M. de Fontanes, grand maître de l'Université, avait nommé inspecteur de l'Académie le fils de son ami de Bonald, et immédiatement après la mort de Dumas il le chargea, par intérim, de remplir les fonctions de recteur. Ce choix choqua beaucoup les Facultés de médecine et des sciences, et les engagea à me seconder de tout leur pouvoir. Le préfet, le général, le premier président me portaient avec chaleur. L'évêque, M. Foumier, ne s'y opposait pas, au moins ouvertement, parce que, étant originaire de Gex, il me traitait toujours de compatriote. L'évêque de Carcassone paraissait, sur ma réputation et malgré mon protestantisme, disposé à me soutenir. Les chances semblaient donc favorables, et quoique toute fonction administrative ftit peu de mon goût, je crus devoir me mettre sur les rangs, soit par intérêt pour l'École de médecine, soit pour éviter d'être sous les ordres d'un cagf)t, soit pour arriver ainsi à la place d'inspecteur général qui pouvait me ramener à Paris. Je fis donc ma demande. Elle fut appuyée par mes amis de Paris avec chaleur. Le grand

maître qui, quinze ans auparavant, me disait qu'il voulait rendre la France protestante, objecta la religion; mais connaissant l'incapacité de Bonald il n'osait le nommer et prolongeait l'interrègne. De temps en temps, quand il ne savait que dire à certains amis, il leur promettait la place pour moi ; c'est ce qu'il fit parlant à M™® de Rumford qui, d'ellemême, avait été le solliciter en ma faveur, et qui en sortant m'écrivit la lettre la plus aimable pour m'annoncer mon élection.

Cependant, ne la voyant pas arriver, je pris le parti, sur un avis de M. Lajard, député, d'aller à Paris après la clôture de mon cours. Le grand maître me reçut avec une politesse froide et un embarras marqué; tantôt il objectait ma religion, tantôt il semblait m' offrir vaguement de me faire inspecteur général ; enfin, quand il ne sut que me dire, il me donna clairement à entendre que l'archichancelier ne me voulait pas comme recteur. J'étais sûr du contraire par les paroles mêmes de Cambacérès, dont je connaissais la véracité, et qui m'avait dit qu'il désirait ma nomination, mais qu'il ne croyait pas convenable dans sa position de solliciter son inférieur ; je vis donc très-clairement la fausseté du grand maître. Je me décidai alors à abandonner tout espoir d'être nommé, mais à prouver au moins à M. de Fontanes que je n'étais pas sa dupe. J'allai chez l'archichancelier, je lui demandai par quel méfait j'avais perdu sa confiance, et lui témoignai combien j'avais de regret de ce qu'après ce qu'il m'avait dit il avait ensuite parlé au grand maître contre mon élection. Cambacérès, qui tenait beaucoup à sa réputation de véracité et qui m'avait toujours traité avec bonté, entra dans une grande colère contre Fontanes, et la première fois qu'il le rencontra il lui lava vertement la tête en public. Je me trouvai ainsi, par mon propre fait, frustré de la place et brouillé avec mon chef, mais j'étais vengé d'un fourbe, et je n'ai pas eu le moindre regret de ce coup de tête.

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